Jardin des littératures de l'imaginaire

Hiérarchie - Chapitre 2 - Bethany

L’histoire de la Hiérarchie était longue et compliquée, comme celle de nombreux pays, mais peu d’entre eux étaient aux prises avec les mêmes problèmes.

Les membres du cabinet du gouverneur auraient probablement beaucoup donné pour être à la tête d’un pays totalement dépourvu d’intérêt. Mais pour l’instant, ils se regardaient tous en chiens de faïence.

« Vous êtes certain, avait demandé Lord Bortschs, que l’Esprit Triomphant a été détruit ?

- Monseigneur, le navire s’est écroulé devant mes yeux, hélas. Il n’en reste que des débris informes. »

Lord Pappington poussa un soupir de tragi-comédien.

«  Mes amis, c’est la fin, la magie nous a définitivement quittés. »

Une voix s’éleva quelque part au bout de la table pour faire remarquer qu’il restait encore deux bateaux au fin fond des montagnes du Geldwygg et que de toute façon, cela faisait belle lurette que la magie les avait abandonnés vu qu’ils ne pouvaient plus l’utiliser. Plusieurs membres du cabinet se mirent alors à parler en même temps, persuadés que ne pas être d’accord pouvait au moins leur donner l’air intelligent. C’est alors que l’homme qui se tenait au bout de l’immense table sculptée se racla la gorge. Tous se turent.

Sa Grâce Sir Immanuel Stuart Stamford, ancien conseiller personnel de Sa Sainte Altesse le Hiérarque et gouverneur de la province nord, s’apprêta à prendre la parole. Engoncé dans un fauteuil ouvragé, Sir Stamford ne savait pas vraiment quoi dire. Il leva un doigt qui pouvait être aussi bien pontifiant qu’accusateur, puis soupira, découragé par la situation. Comme beaucoup de ses confrères, son esprit lent, peu créatif, se perdait dans ses propres méandres. Mais curieusement, il savait à l’occasion prendre un air noble et conquérant qui le faisait passer pour un dirigeant compétent.

« Messieurs… Je crois qu’il ne faut pas céder au découragement. » Il loucha vers Lord Pappington. « Il est vrai que ces dernières décennies, la magie a beaucoup reculé et que la forêt… et bien, la forêt s’est encore développée. Mais grâce au courage de nos gardiens, notre contrée est toujours sauve, malgré quelques incidents.

- Vous appelez ça des incidents ! Votre Grâce, c’est une plaisanterie ! Trois gardiens se sont jetés du rempart le mois dernier, nous sommes déjà à deux pour celui-ci… Nous sommes impuissants !»

L’intervention de Lord Belchett fit replonger le Gouverneur dans un silence embarrassé.

La consternation régnait dans la salle du conseil. Demeuré debout à l’entrée, Julius Binks se retira discrètement, avant que ces messieurs ne passent leur mauvaise humeur sur lui, comme c’était le cas en général. Il avait à peine fermé la porte que des éclats de voix se mirent à fuser.

Quand on n’a rien à se dire, on hurle, songea t-il en s’éloignant.

La Hiérarchie aimait se vanter de ses deux mille ans d’existence et de son statut unique dans le monde connu, celui d’État dans lequel la magie existait. Ou tout du moins, avait existé.

Quelques deux millénaires plus tôt, donc, un groupe d’hommes et de femmes du continent, affirmaient le Clergé, avait été l’objet d’une révélation : quelque part au Nord, au-delà des terres connues, une île habitée par un dieu les attendait. Une poignée de volontaires prit la mer pour la rejoindre. Le dieu leur proposa un pacte : il leur révélerait les arcanes permettant de maîtriser la magie dans laquelle baignait l’île, en échange de quoi, les voyageurs fonderaient un royaume sous ses ordres et instaureraient un culte en son honneur.

Dès l’origine donc, la Hiérarchie fut une théocratie. Le Hiérarque, à sa tête, était à la fois premier prêtre et premier magicien. Il dominait toute une pyramide de prêtres-magiciens dont le rang déterminait à quelles connaissances magiques ils pouvaient accéder. L’île accueillit tous ceux qui souhaitaient rejoindre celui qu’on ne tarda pas à appeler le Dieu Caché, car seul le Hiérarque pouvait avoir l’honneur de le voir. Les prêtres, occupés par le culte, nommèrent des hommes de confiance pour administrer les cités qui poussaient comme des champignons, réguler le commerce, diriger la construction des infrastructures nécessaires etc. En quelques siècles, une élite politique influente avait pris la tête de la Hiérarchie d’un point de vue pratique. La magie fit la fortune de tous.

Au bout de mille ans d’existence, l’île était devenue la première puissance commerciale du monde. Ses bateaux volants transportaient des produits de tous les continents, partout, à une vitesse inégalable. Puis, il se passa quelque chose. Lors de sa mille neuf cent cinquantième année, la Hiérarchie entama le début de son déclin. Le Dieu, que tous vénéraient avec un aveuglement total, vivait dans une forêt très ancienne qui occupait la pointe nord de l’île. On racontait qu'il appelait dans cette forêt, ceux avec qui il souhaitait communiquer. A l’orée, on trouvait donc d’immenses temples, où les prêtres-magiciens vivaient en communion avec le Dieu, transcrivant sa parole, honorant sa présence et lui apportant les offrandes qu’il désirait.

Or, un beau jour, les temples furent désertés et l’on construisit une muraille colossale le long de cette forêt, quelques kilomètres plus au Sud. Chaque énorme moellon fut enchanté par des légions de prêtres. La construction fut menée à un rythme infernal. Elle mobilisa les ressources de l’île pendant un demi-siècle et quand elle fut achevée, la forêt était coupée du reste du pays. Pour certains auteurs, la raison de ce geste soudain était fort simple : le Dieu était devenu embarrassant. Il était incapable de penser en terme d’économie, de profit et de rayonnement commercial. Il ne considérait que son prestige. Il ne souhaitait que plus de temples et plus de fidèles. Son culte monopolisait les prêtres-magiciens dont les talents étaient nécessaires à l’enrichissement de la Hiérarchie. Son esprit antique, qui plus est, peinait à comprendre les réalités du monde extérieur, il avait pris goût à la gloire, au zèle de ses fidèles et était devenu trop gourmand, trop exigeant. Le Clergé déclara que le mur était là afin que la divinité demeurât un dieu caché. On en fit une réalité abstraite. Et au fil des siècles, on commit une erreur : celle d’oublier que la magie venait de lui.

Lentement, mais sûrement, elle commença à s’étioler. Elle devint capricieuse, de plus en plus difficile à maîtriser, jusqu’au jour où l’on ne put plus rien faire d’elle de concret. On eut beau prier le Dieu, il demeura parfaitement silencieux. Alors la Hiérarchie dégringola de son piédestal. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle devint un pays comme les autres, avec une histoire intéressante à raconter.

Peu à peu, le Dieu Caché devint une réalité abstraite, mais quoi qu’on fasse, la forêt et lui étaient toujours là. Bien que lent, enfoncé dans les ténèbres de millénaires d’existence, l’esprit de la divinité savait qu’il avait été floué. Alors, dans l'ignorance béate et totale des humains, il avait décidé de reprendre la place et de tout leur reprendre, à eux.

 

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M
J'ai beaucoup aimé cette explication du lieu et la magie qui l'entoure. Tu as su manier l'art de l'explication du roman, c'était court, impactant et ce dialogue remplis d'ironie et de sarcasme était tout bonnement savoureux. J'ai hâte de connaître la suite et de savoir en long et en travers la suite.
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