Jardin des littératures de l'imaginaire
Deldria vit que ses pas n'avaient pas laissé de trace dans la poussière lorsqu'elle s'était approchée du roi. Elle ne ressentait pas son poids non plus, telle une plume en suspens dans l'air confiné du palais. La salle du trône était vaste, il ne restait presque rien de ses anciens fastes. Le feu ne brûlait plus dans l'âtre central, un large trou noirci avait remplacé les mouvements vifs des flammes, mais l'emplacement était le même. L'obscurité qui en découlait n'était pourtant pas sinistre, les rais solaires joyeux et dorés d'une matinée d'été entraient sans permission à travers les claies, les chaumes, les baies laissées ouvertes. Les bruits aussi étaient doux, les chants d'oiseaux et la brise tiède accordaient à ce lieu désolé un semblant de joie.
Elle s'avança encore, toujours surprise par le manque de poids de son corps, et les inspirations du roi devinrent audibles. Une entrée d'air difficile, dans des poumons qui semblaient obstrués.
« Connor..., commença-t-elle, les vents m'ont conduite ici, près de toi.»
Elle laissa le silence s'emparer du temps. Mais Connor ne réagit pas.
« J'ignore pourquoi, mais j'imagine que nous devons régler nos comptes.
Je vais m'approcher de toi, ne sois pas effrayé.
— Non... »
Deldria ne tint aucun compte de cette voix caverneuse presque éteinte et contourna le trône, à petits battements, jusqu'à se retrouver face au roi.
Celui-ci était plus ou moins assis sur le siège, mais avait glissé en travers faute de quelqu'un pour le redresser. Un large coussin de velours maintenait son dos, et sa tête butait contre le raide dossier du meuble, sans quoi elle aurait sans doute basculé en arrière. Son cou ployait, dépourvu de force. L'obscurité relative faisait taire les laideurs les plus repoussantes de cette vision. On pouvait néanmoins remarquer une protubérance sanguinolente à l'est de son crâne, qui rougissait le blanc de l’œil le plus proche de la blessure.
Elle plaça son visage face au sien, et riva son regard aux yeux du roi, dont les pupilles tressautèrent un fragment de seconde et sa bouche s'entrouvrit de surprise.
« Je ne suis plus humaine, Connor, j'ai laissé mon enveloppe se dissiper au vent, tu t'en souviens ? Tes serviteurs se sont absentés pour se rafraîchir, ils t'ont laissé dormir. Ils ne sont pas inquiets et ne vont pas revenir avant un moment ».
Sans doute plus qu'assez pour ce que nous avons à nous dire, pensa-t-elle.
« Deldria... est-ce vraiment toi ?, soupira-t-il après avoir pris sa respiration à grand bruit.
— J'en ai peur.
— Non, c'est... je t'appelle en vain depuis si longtemps, peut-être n'es-tu qu'une ombre que mon esprit fait apparaître ?
— Je comprends mieux, TU m'as fait venir. »