Jardin des littératures de l'imaginaire
/image%2F7155743%2F20260316%2Fob_a8bd05_tumblr-6a89550fb8a4272eb5866a2e7eb4e0d.jpg)
“Une voie s'ouvre” 2024 - acrylic on paper - 65x47cm
©Marcus McAllister
Djanà appréciait le tissage, mais ce matin-là, elle avait préféré prendre le chemin de la forêt avec Trella, pour ramasser mousses et racines. La fille de la Sestre était comme sa sœur, toujours elles allaient par deux. L’hiver et ses rigueurs approchaient, leur laissant peu de temps pour être seules et libres avant le regroupement forcé à l’abri des huttes et des couvertures collectives. Depuis plusieurs années que des petites pointes nacrées étaient apparues sur son front, indiquant qu’elle était en âge de courir sans surveillance, Djanà trouvait toujours une bonne raison pour explorer la forêt. La calme et douce Trella, bien qu’un peu plus âgée, suivait son amie qui en connaissait les sentes, les souches propices, les recoins où poussent les lichens encore tendres même aux portes du froid hivernal. Pourtant, si la collecte nourricière était un but noble et utile, ce prétexte en déguisait un autre. Elles allaient d’un pas rapide vers un lieu découvert ensemble qui était resté leur secret.
L’arbre gigantesque qu’elles rejoignirent régnait au centre de la clairière. Son tronc rugueux s’élevait droit, très haut vers le ciel, ses branches étendaient largement leur ombre tandis que le jour doré lui faisait une auréole de lumière.
— Qu’as-tu pour nous aujourd’hui, Père vénérable ? dit Djanà en s’approchant de ce géant.
— Comme j’aimerais qu’il nous réponde ainsi qu’il l’aurait fait à nos Anciens…
Trella soupirait, espérant que le don de sa mère lui vienne aussi, car la Sestre était la dernière des Jorsel à pouvoir encore entendre la voix des Herbes.
— Ah, je le savais ! Viens voir, Trella !
Djanà, toujours plus vive que son amie, avait déjà fait le tour de la clairière.
— Tu vois, le Vénérable nous parle... et nous écoute ! Il nous montre toujours quelque chose que nous n’avions pas vu.
Cette fois encore, elles découvrirent de quoi s’émerveiller : un buisson chargé de baies tardives, juteuses et sucrées. Bien que tentées, elles n'en mangèrent que deux, et conservèrent ce trésor, pour l'apporter au campement, avec les écorces et les champignons qu’elles avaient rassemblés en chemin.
Comme chaque automne, la Harde des Jorsel préparait l’hiver dans une frénésie d’activité, cet automne-là ne faisant pas exception. Pour affronter les intempéries et les tempêtes, on renforçait les huttes avec des nattes doublées, et on constituait des réserves de tout ce qui pourrait être utile, on triait et séchait infatigablement les denrées amassées tout l’été – baies, racines, herbes. Les Jorsel chargés de tenir les enfants loin des pattes des adultes affairés, avaient aussi veillé au repas collectif : dans de grandes jattes suspendues au-dessus du feu, la soupe bouillonnante répandait un fumet agréable depuis le déclin du jour.
C’est dans ce tourbillon laborieux que rentrèrent Djanà et Trella, les paniers lourds de leurs cueillettes. Elles durent serpenter entre les silhouettes penchées, les voix qui s’appelaient, les fardeaux en équilibre. Personne ne leva vraiment les yeux, mais un murmure de bienvenue les accompagna jusqu’à la hutte commune, où elles purent tout déposer.
La journée avait été éprouvante et ce soir-là, Djanà vit arriver sa fin avec un étrange soulagement. Elle s’assit tout près de Trella pour partager le moindre instant avec son amie avant de subir la surveillance constante des Anciennes.
— Combien de jours nous reste-t-il avant l’hiver ? demanda-t-elle tout bas à son amie.
— Les premiers vents glacés sont déjà venus et l’air du soir se charge d’eau : il ne nous reste qu’une phase de lune, pas davantage.
Et toutes deux soupirèrent plusieurs fois, sans parvenir à se consoler. Un hiver était si long à leur âge.
La nuit tombée, les Jorsel se rassemblèrent autour du foyer collectif. Le feu vif jetait de longues lueurs orange sur les visages et sur la hutte la plus ornée du campement. La Mère des Coutumes en sortit lentement, drapée d’une étoffe intégralement brodée, la tête couronnée de ses deux grands bois de cérémonie qui avaient été rougis par une herbe colorante. Un silence tomba aussitôt. Elle prit la parole d’une voix grave, fit remonter des profondeurs du temps un fragment de leur histoire : celle d’un peuple encore blessé, cherchant à guérir des épreuves funestes du dernier cataclysme.
Djanà participa avec les autres à la Veillée, écouta avec attention, mais pour une raison inconnue, l’appétit lui manquait.
C’est alors qu’elle sentit tout son corps s’immerger dans une masse tiède, se mit à la traverser insensiblement, comme on passe un buisson dense — mais liquide — et en quelques secondes elle était ailleurs.
***
Elle se sentait alerte, légère, et elle marchait.
Le contact de ses pieds sur le sol lui indiqua qu’elle était dans la forêt avant même de distinguer les arbres autour d’elle. En soi, c’était plutôt ordinaire. Ce qui l’était moins c’est que malgré la nuit et la brume, elle parvenait à deviner son chemin, et ce n’était pas grâce à la lune Aya — et encore moins à l’autre, la Verte —, car elles étaient masquées par d’épaisses nuées.
Tandis que Djanà continuait sa marche sans ralentir, avançant toujours du même pas, une question finit par heurter son esprit :
— Mais, que fais-je ici, en pleine nuit ? Où suis-je ?
Alors enfin elle s’arrêta.
Non, elle n’était pas dans la forêt à côté de laquelle les Jorsel s’étaient installés, qu’elle connaissait si bien pour l’avoir sillonnée de part en part plus souvent qu’aucun autre Jorsel ne l’avait fait depuis leur arrivée. Ne serait-ce que parce qu’elle était luminescente. En effet, les hauts troncs de la forêt produisaient une sorte de rayonnement lumineux, elle s’en était aperçue assez vite : si les jeunes troncs luisaient d’un faible halo, les arbres plus âgés qui bordaient la sente, émettaient une lueur plus affirmée. Des troncs luisants aussi hauts, aussi serrés ? Djanà n’avait jamais rien remarqué de tel concernant les arbres de sa forêt. Plus étrange encore, les arbres avaient une voix. Ils parlaient par craquements, chuintements, froissements. Par instants, ils gémissaient même d’une voix creuse qui semblait venir de leur panse.
Malgré cette observation, aucune surprise ne semblait l’atteindre, elle reprit sa marche.
Après tout, elle avait entendu la Mère des Coutumes dire qu’on pouvait entendre les Herbes autrefois, lorsque les Jorsel étaient tissés de magie. Malheureusement, seul un tout petit nombre de Jorsel, dont la Sestre, possédait encore des traces de ce pouvoir. Djanà en avait souvent rêvé. Que de fois n’avait-elle tenté, au secret d’une course en forêt avec Trella, d’écouter les arbres ! À peine âgée de six étés, elle avait plissé avec insistance son front nu où ses premières dagues tout juste sorties formaient deux petites pointes, sûre qu’elles lui permettraient d’entendre. Mais elle n’avait reçu les paroles de personne, animal ni végétal. Or, maintenant elle les entendait.
À mesure qu’elle progressait dans la masse boisée, la taille des arbres allait croissant. Elle les trouvait immenses, plus encore que le Vénérable. Certains avaient des troncs aussi larges qu’une hutte de Jorsel, si grands qu’on ne distinguait plus leur cime qui se perdait dans les nuées, semblables à ceux des origines dont on parlait aux veillées et qui avaient disparu, tout comme les Grands Ancêtres. Les Jorsel qui en gardaient mémoire ne faisaient que répéter les récits de leur propre enfance, transmis par les grands-parents d’alors. Qui pouvait dire à quelle génération de Jorsel remontait l’expérience première ?
Djanà avait donc décidé — peut-être un peu vite — qu’elle était dans un rêve suscité par la Lune Verte, bien que celle-ci demeurât invisible, masquée par le brouillard. Cette Lune était connue pour leurrer les esprits, et Djanà avait déjà été emportée plusieurs fois dans son monde trompeur.
Sa déambulation dura longtemps. Elle voulait tout observer dans cette forêt étonnante où les arbres cherchaient à la traiter en confidente. Cela lui fit oublier sa fatigue, sa soif et bientôt sa faim qui surent pourtant se rappeler à son souvenir. Si elle avait été éveillée, elle aurait emporté les quelques outils qui lui venaient de son père, une panse d’Omphale remplie d’eau désaltérante, ainsi qu’une besace où elle pouvait remiser ses cueillettes ; mais dans le rêve, nul confort, aucun de nos objets ne nous suit. Ces sortes de détresses ne s’étaient pas présentées jusque là, mais sa gorge desséchée et son estomac en torsion lui firent bien comprendre — elle que la Lune n’avait jamais happée au-delà de quelques heures — que ce délai était dépassé.
Il y avait forcément de l’eau quelque part dans cette forêt très épanouie, mais elle n’avait pas la force de marcher en vain en quête d’un cours d’eau qui, peut-être, s’écoulait sous la terre. Elle chercha donc autour d’elle quelque chose de comestible immédiatement, et de désaltérant si possible. Mais il n’y avait rien à cueillir, rien d’autre que des arbres aux troncs énormes et très droits, et au sol, de l’humus plus proche de la terre que de la feuille. La faim et la soif l’affaiblissaient tant, qu’elle se demanda ce que cela ferait de se trouver inconsciente dans un rêve. Allait-elle revenir à la réalité ou allait-elle accéder à un autre rêve dans le rêve ?
Prise d’une intuition subite, elle se plaça à une paume de main de l’arbre le plus proche, là où la brume commençait à s’estomper, et le scruta. Celui-ci présentait, en plus de sa luminescente lunaire, de curieux motifs de chevrons marqués à la surface du tronc. Comme des ornements, ils avaient été incisés dans l’écorce et avaient cicatrisé. Ces scarifications se concentraient à différentes hauteurs, peut-être gravées par des êtres de différentes tailles. Comme une confirmation, elle observa qu’il y en avait presque sur chaque tronc autour d’elle. Quelqu’un, et plus probablement un groupe, avait fait ces marques à plusieurs reprises. Que pouvaient bien signifier ces symboles ? Les arbres restaient muets à ce sujet. Ils attendaient qu’elle prenne une décision.
Au pied des arbres, elle vit aussi des éclats, signe qu’on avait taillé là des outils de pierre. Parcourant alors la surface sous les arbres à la recherche d’un outil fonctionnel, elle ne tarda pas à trouver un couteau à peine émoussé qu’elle saisit, et se présenta à nouveau au pied d’un grand arbre.
Du couteau fait d’un éclat blond de pierre tranchante, elle entama l’écorce selon les incisions qu’elle avait pu voir : deux obliques de la taille d’une main, formant la pointe d’un triangle. Elle abaissa le sommet, et l’écorce se laissa éplucher, laissant voir la pulpe de bois gorgée de sève juteuse. Djanà assoiffée y posa ses lèvres, front en arrière, et but. Le couteau tenu à l’horizontale, elle frotta minutieusement cette surface d’opale et réduisit la fibre à de tout petits éléments, les plus petits possible, car sans mortier elle ne pouvait pas les écraser davantage. La sève imbibait les fibres de son parfum de résine. Elle consomma sans attendre cette mixture odorante. Le goût et la consistance en étaient réconfortants, délicieux, comme quelque chose qu’elle avait souhaité manger depuis toujours, un besoin impérieux qu’elle pouvait enfin satisfaire.
Elle referma la plaie en y appliquant à nouveau l’écorce, soudant bien les bords, de sorte que rien ne distinguât plus son chevron des autres.
La pulpe de bois l’avait complètement rassasiée. Mieux, elle sentit qu’une nouvelle vigueur se répandait dans tout son corps. Elle voyait bien mieux, comme si le jour et le brouillard s’étaient finalement levés. Djanà observa de nouveau autour d’elle, en quête de réponses à sa présence en ces lieux, elle s’attachait aussi à préciser le sentiment ténu qui l’animait depuis quelques heures. Il y avait quelque chose d’ancien dans cette forêt, une conscience qui recherchait son attention depuis qu’elle y était entrée.
Au ciel, les derniers nuages voilaient toujours les lunes, mais Djanà voyait bien les lignes verdâtres qui dessinaient différents chemins sur le sol meuble. Elle avança selon une ligne qui lui paraissait prometteuse. Les feuilles étaient si bien tassées qu’elle ne faisait presque aucun bruit quand elle y posait ses pieds. Les troncs se firent de plus en plus imposants, et la voix rauque de ces arbres centenaires prononçait des paroles qu’elle comprenait désormais, concernant les racines chatouillées par des créatures qui creusaient des terriers sous la forêt.
Au pied d’un arbre au tronc argenté, dont la majestueuse circonférence avait atteint celle de l’assemblée des Jorsel à la Veillée, s’ouvrait un passage, un terrier ancien creusé dans la terre. Elle s’approcha.
Devant cette ouverture, Djanà sentit confusément qu’elle contemplait un seuil : non pas celui d’une tanière, mais celui d’une intelligence enracinée plus profondément que le souvenir des vivants. L’air qui en provenait circulait par pulsations lentes, ainsi qu’une respiration venue du sol lui-même.
Elle était tentée d’entrer, mais fallait-il vraiment risquer un éboulement de terrain, un effondrement de la galerie, ou une rencontre avec la créature ? Elle hésita un instant, puis plaqua ses mains sur l’une des énormes racines de l’arbre et se mit à l’écoute de ses paroles.
— Qui vit là ?
Une série de craquements lui répondit. Elle était attendue hors du monde du rêve.