Jardin des littératures de l'imaginaire
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Deldria regarde fixement dehors quand entre Leborham.
Leborham : — Bonjour, ma disciple. Que l’hiver est blanc, cette année.
Deldria : — L’hiver m’est cette année plus douloureux encore que les autres.
Mais pardonne-moi de ne pas te saluer... (elle se tourne vers Leborham)
Leborham : — Sa froideur de lame fendrait les os... Pourtant tu observes ce pays comme un oiseau guette la liberté.
Deldria : — Je sens bien que je ne suis pas d’ici. J’appartiens à cette neige tombée sur la vallée d’hiver, à ce corbeau aux atours de jais, au sang de ce bœuf éviscéré dans la cour pour un festin auquel il ne sera pas convié…
Je suis dans cette tour comme une pièce rapportée, une clé qui n’ouvre que des serrures absentes. Mon esprit est hors de ces murs, porté par les vents chargés de cristaux... jusqu’au cœur de celui que j’aime.
Leborham : — Et qui aimes-tu donc, petite fille ?
Deldria : — Je ne l’ai pas encore vu, ni dans mon cœur ni dans mes songes. Mais je sens que je le rencontrerai. Et nous partirons.
Leborham : (amusée) — Le destin va t’apporter un amoureux sous tes fenêtres ?
Deldria : Elle rit. — Sur un plateau ! Un amoureux aux cheveux noirs.
Leborham : — Il y a surtout des garçons aux cheveux châtains par ici — plutôt roux d’ailleurs.
Deldria : — Tu connais tout le monde dans le pays. Aucun ne ressemble à ma description ?
Leborham : — Tu as été si précise… non, je ne vois pas. Il y a bien le fils d’Hilda qui a les cheveux presque bruns, ils fonceront peut-être avec le temps. Et il y a aussi...
Deldria : — Une peau pâle et les dents comme la neige, éclatantes. Les yeux noirs brillants, les lèvres rouges comme le sang et les joues fraîches.
Leborham : — Dans ce cas, tu décris Naoïshe, à s’y méprendre !
Deldria : — Ah, c’est son nom ? Nao-ïshe… Na-o-ïshe…
Leborham : — C’est le neveu du roi, et le seul qui corresponde à ce que tu m’as dit. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Il est né le même jour que toi.
Deldria : — Leborham, tu vas me présenter à lui.
Leborham : — Je peux lui dire de venir, mais il n’en fera rien. Aucun homme, s’il reconnaît Connor pour son roi, ne t’approchera. Et ils ont peur de toi, peut-être plus que du roi lui-même.
Deldria : — Quel peuple à l’esprit étriqué… Un devin paresseux, manquant d’imagination, présage des calamités à la moindre naissance extravagante, et les voilà transis de peur. Hou ! Les pouvoirs de la fille qui sera cause de la mort de nombreux guerriers !
Elle tourne dans la pièce comme un fauve en cage.
Une cause ? Doit-on invoquer une autre cause que les armes des guerriers et l’esprit belliqueux pour expliquer la mort de guerriers armés et belliqueux ? Vais-je moi-même les tuer de mes mains ?
Leborham : — Oh non, ce n’est pas ce qu’ils craignent… Le poignard n’ira jamais seul se loger dans leur petit cœur superstitieux.
Deldria : — Et quoi ? Ayant le malheur de n’être pas née de manière ordinaire, je devrais attendre dans mon caveau que ce roi concupiscent qui m’observe tous les jours, et dont je sens sur ma chair le regard poisseux, décide de me considérer assez nubile pour joindre le geste au regard ?
Leborham : — Tu ne m’as jamais dit que tu savais...
Deldria : — Ses regards et ses pensées… Je suis une reine d’élevage — on me nourrit, on me tâte… suis-je assez grasse ? Je ne dois ma vie qu’à son avide besoin de posséder ce que je peux avoir d’intéressant. La clairvoyance d’Étaine et des femmes de ma lignée, mes dons, ma beauté.
Elle porte ses poings à son front plusieurs fois.
Leborham : Elle prend Deldria par le bras d’un geste décidé. — Viens, Deldria ! Nous allons enchanter le sol, je vais te montrer, Viens. Au printemps, la pâture sera meilleure au pied du tertre ! Au printemps, tu les verras avec leur troupeau, tous ces petits seigneurs qui te craignent. — Au printemps, tu feras ton choix.
Deldria : Souriant à Leborham. — Que la première hirondelle et la première fleur ne tardent pas ! Allons, magicienne, faire lever cette herbe grasse. Puisse-t-elle attirer tous les taurillons de la contrée.
Elles sortent.