Jardin des littératures de l'imaginaire
Sygn ne respirait pas, car le monstre ne devait pas l'entendre. Elle devait bouger, car il ne devait pas la rattraper.
Le monde sous-terrain s'écroulait. La grande taille de Lazare se heurtait aux parois du tunnel. Dépourvue d'équilibre, Sygn trébuchait avec la maladresse des poulains, juchés sur des jambes trop longues et trop fines. C'est en rampant qu'elle regagna la surface. La lumière l'aveugla. La terreur d'Alldrheim l'assourdit. Elle rebondissait entre les statues et les colonnes, souffle prisonnier d’un instrument terrible. La note qui en naissait était pire encore.
Une gueule béante aspira les fondations. Les tours d’argent se brisèrent. Les serviteurs, les gens de la cité, tous courraient en désordre. Les soldats guidaient ceux qui pouvaient encore l’être mais en dépit de leurs uniformes, la peur éclaboussait tout autant leurs figures. Des casques et des lances jonchaient le sol. Cris. Ceux d'enfants, ceux de femmes, ceux d’hommes, ceux d'animaux. Corps à demi ensevelis, entraînés vers l’obscurité.
Le froid avait tout figé. C'est à un instinct animal que Sygn devait sa survie. Un instinct primaire, qui avait interprété les plus faibles signes pour en tirer un réflexe, une intuition. Désormais, c'était un être doué de raison qu’il lui fallait invoquer. La discipline respiratoire enseignée par Torunn l'aida à dresser une cloison entre faits et émotion. Sygn prit alors conscience de la chaleur poisseuse qui dégoulinait de sa paume. Son sang gouttait sur les brisures de marbre. Quelles autres blessures ? Superficielles. Peu profondes. Des égratignures, des coupures. Des hématomes. Une entorse tout au plus. Rien qui ne l'empêchait de courir ou de se recroqueviller. Au travers du chaos, elle sentit qu'on l'observait. Non. Qu'on observait Lazare. Elle serra le poing pour endiguer l'hémorragie. C'était ce petit homme qui avait guidé Spiegel vers l'écurie. Cillian.
Cillian appelait le nom de Lazare. Ce nom que Sygn ne voulait plus entendre, qu'elle ne voulait plus lire sur aucune lèvre tant qu'elle n'aurait pas décidé de son jugement. Fallait-il le condamner pour ce qu'il avait fait à un innocent ou le remercier pour son sacrifice ? Car cet enfant était un monstre.
Cillian se précipita dans sa direction mais une colonne s'abattit entre eux, soulevant un nuage de poussière et de graviers. Sygn retint son souffle et en profita pour disparaître. Une onde, à peine perceptible, provenaient de ses deux poings serrés. Cillian était de l'autre côté. Oui, de l'autre côté, pas en dessous. Il n’aurait qu’à recracher la poussière qu’il venait d’ingurgiter.
Dehors, elle continuait de l'entendre. Ce que sa voix porte ! Cillian implorait Lazare de trouver Heimdall. Elle ne se retourna pas. Ses larmes collaient la cendre sur ses joues. Dehors, le blizzard rugissait et, du haut des toits, le monstre ailé lui répondait. Des enfants pleuraient dans le giron de leurs mères, une gamine appelait un animal qui ne rentrait pas à la maison, un homme cherchait une épouse, une sœur, une fille ou une mère. Certains courraient, d'autres ne se relevaient pas. Aucun refuge. Aucun répit. Les plus chanceux se voyaient entourés par des individus moins vulnérables, plus braves. Des pans entiers de maisons se décrochaient. Et là où le dragon ne passait pas, la peur se propageait tout de même.
On agrippa l’épaule de Sygn.
— Où est Siegfried ? Je ne le trouve nulle part ! Je vous en prie Lazare, où est-il ? Lui est-il arrivé quelque chose ? Dîtes-moi qu’il n’était pas au palais, je vous en prie !
Une jeune femme un peu replète pleurait en croisant et en décroisant le châle qui flottait sur ses bras. Ses lèvres roses tremblaient en une peine redoutée, effrayante.
— Siegfried n'a rien, il n’est pas ici… Il... il n'a rien, lui répondit un Lazare désorienté.
Qui était-elle ? Qui qu'elle fut, cette femme soupira de soulagement. Ses boucles blondes rebondirent autour de ses joues alors qu'elle acquiesçait, qu’elle se mit à rire.
— Il… il n’a rien… Ô, c’est merveilleux. Merci, merci … Dîtes-lui que je vais bien lorsque vous le verrez.
— Kriemhilde ! Viens nous aider ! Ton père n’aura pas assez de force à lui tout seul !
Plus loin, une vieille femme l’interpelait. Une femme aux cheveux gris désordonnés, au dos ratatiné et néanmoins d’une évidente vivacité.
— Je dois y aller Lazare, pardonnez-moi. Ça… Ça ira pour nous, allez-vous occuper des autres. Siegfried va nous sauver, assura Kriemhilde. Siegfried vaincra le grand Fléau d'Alldrheim, continua-t-elle en s'éloignant.
Qui était-elle ? Cela attendrait. Sygn attendit que cette Kriemhilde soit suffisamment éloignée pour arracher son masque. Il fallait qu’elle respire et qu’elle se trouve des repères. D’abord, la cour, devant le palais. Elle remonta la marée humaine qui fuyait, roulant des épaules pour échapper aux prises de ceux qui la croyaient abandonnée par la raison. Ils avaient tort. C'est eux qui laissaient les instincts les plus primitifs les dominer. Ils se regroupaient en troupeau, cachant les faibles en leur centre. C'est ceux qui exposaient leurs forces en première ligne qui étaient abandonnés par la raison.
C'était un raisonnement cruel. C'était celui des enseignements de Torunn.
Sygn courut, la capuche rabattue sur la tête, et courut plus vite encore lorsqu'elle décela une masse se former dans la tempête. Le galop de cent sabots battait la neige et claquait le pavé.
Les écuries n'étaient plus loin.
Les chevaux fonçaient droit sur elle. Leurs jambes noueuses se dessinaient, leurs robes peignaient le blanc par touche de brun. Du brun. Dans toutes les nuances qu'il était possible d'imaginer. Du marron, du beige, de la couleur dorée du sable, de la teinte du bouleau ou de celle du chêne. Sombre comme de la terre mouillée. Pas de noir. Où était la robe calcinée de Spiegel ?
Minuscule devant la vague qui grossissait à chaque seconde, Sygn ressentit un flux acide remonter de son estomac. Le torrent s'abattit. Il emporta tout. Les hennissements effrayés et le choc des sabots. Le rugissement de la tempête. Le froid cinglant. Les lointaines lamentations de la cité. Sygn ne bougea pas. Pétrifiée au milieu de milles éléments déchaînés. Elle aurait aimé être le roc qui résiste à la rivière et qui fend ses eaux mais elle n’était qu’un tronc flottant, mis en travers de la rivière et soumis à son courant.
La tornade la traversa. Roc ou tronc, elle se tenait toujours là. La peur lui tordait le ventre mais elle était toujours là.
Comment ?
Plus tard.
Une accalmie inespérée révéla le contour des écuries. Épargnées par les intempéries et des griffes du dragon. Épargnée. Sygn aussi, l'avait été. Elle examina ses mains avant de les porter vers sa tête, qui n'avait subi aucun traumatisme.
Par quelle chance ?
Plus tard.
A hauteur des écuries, une bête ruait, luttant contre un homme qui s'évertuait à la guider. D'une carrure pourtant robuste, le pauvre ne faisait pas le poids. Les oreilles plaquées sur sa crinière, Spiegel crachait sa colère mais à la seconde où ses yeux noirs trouvèrent sa cavalière, elle s’apaisa. L’écuyer, stupéfait, eut une autre seconde d’inattention dont profita la jument. D’un coup de tête, elle projeta le malheureux dans une congère et s’élança au galop.
Sygn entoura son encolure de ses bras et parvint, dans la course, à repousser le sol du pied pour se hisser sur son dos. Spiegel galopait si vite qu'elle paraissait glisser à la surface de la neige. Sygn aurait juré qu'elle n'y laissait aucune empreinte. Sans plus connaître aucun obstacle, elles gagnèrent les remparts, que plus aucun soldat ne gardait. Sygn jeta un œil par-dessus son épaule. Quelque chose tournait dans son ventre. Elle n'avait rien vu en fuyant. Elle avait fendu la terreur d'Alldrheim. Elle n'avait pas pitié. Elle n'avait aucune tristesse, aucune condoléance à présenter.
La honte enflait sans que rien ne la contienne.
Combien de temps avant qu'elle n'éclate ?
La culpabilité.
Les bois étouffaient les pleurs mais pas cette profonde culpabilité. Ils la lui laissaient.
Qu'en auraient-ils fait ? La terre n'absorbe que ce qui la renforce, lui avait appris Torunn. Une voix familière s'éleva. Sygn entendit son nom, porté par les bois. Ce nom qui accusait, qui clamait à tous sa faute. Lazare apparut, haletant.
Les cheveux collés sur son front, la sangle mal ajustée de son carquois lui barrait le torse. Les pieds de Sygn effleuraient à peine le sol qu'il la plaquait déjà contre lui, une main au sommet de sa tête.
— Tu es là, oh Sygn, tu es là, se réjouissait-il en lui pressant les épaules. Où étais-tu ? Que faisais-tu ? Oh, comme je suis soulagé de te retrouver, j'ai eu si peur que... Il est arrivé quelque chose… Une chose terrible. Je t'en supplie, rentre vite à la maison, et restes-y. Je dois... je dois vite aller voir. Il doit y avoir des dégâts, il faut que j'y aille. Rentre vite !
— Siegfried... il n'est pas avec toi ?
— Je ne veux pas qu'il s'approche de là. Il est trop jeune... trop jeune pour ce qui l'attend.
En entendant ces mots, Sygn eut la certitude qu'elle trouverait Siegfried sur le seuil de la Maison-dans-l ‘Arbre, prêt à partir. Car Siegfried attendait depuis suffisamment longtemps et que Torunn ne lui permettrait pas de rater une telle occasion.