Jardin des littératures de l'imaginaire
La pénombre s'insinuait depuis quelques heures parmi les nuages. Le grand œil blanc de la lune s'élevait aux côtés du soleil fatigué. Tous deux oublièrent leur rivalité à la faveur de cet étrange et nouveau sujet. Les hématomes et les plaies se disputaient la chose qui s'éveillait. Les arbres et les astres le murmuraient déjà : la chose ne survivra pas. La saison était rude bien trop rude et la forêt trop inhospitalière. La drôle de chose n'avait ni fourrure ni graisse autour de ses os. Qu’une membrane que le gel déchirerait bientôt. Quelle femelle avait pu mettre bas en une telle période ? Car cette petite chose ne savait même pas marcher. Elle n'avait rien avalé et ne savait, de toutes manières, pas se nourrir. L'eau, elle y avait goûté par hasard, grâce à la neige rentrée dans sa bouche. Mais la nourriture... Il était fort probable que le parfum dangereusement sucré de quelques baies toxiques parvienne à duper cet être disloqué.
Lors de sa chute, ses narines n'étaient que deux fentes sur son museau pointu. Depuis, son corps brisé avait rétréci en une physionomie plus familière. Le givre luisait sur son épiderme diaphane et formait de petits cristaux au bout de ses cils noirs. Ses pieds et ses doigts, eux, commençaient à noircir. Mauvais signe. Sa voix éraillée avait tenté plusieurs appels pitoyables à quelque semblable. Ils demeuraient sans réponse. Y avait-il la moindre race qui reconnaîtrait si singulier individu ? Pas dans ces contrées si éloignées des ténèbres de Musspelheim. Dans cette région, ses beuglements en feraient une proie pour les rares prédateurs gardés éveillés malgré l'hiver. Sa chair serait sèche – y avait-il quoique ce soit à grignoter sur cette carcasse osseuse ? – mais les plus affamés s'en satisferaient. La viande manquait trop pour être boudée.
La conscience de Lokten se recroquevillait, cernée par une hostilité à plusieurs faces. La morsure du froid lui avait arraché la perception de plusieurs membres, qui n'obéissaient plus à ses réflexes les plus élémentaires. La clarté de la lune, réverbérée par la terre d'un blanc immaculé, le contraignait à plisser les yeux à tel point, qu'un seul filet de réalité lui parvenait. Mince et aiguisé comme une lame.
Sous le manteau de neige, se cachaient de minuscules reliefs aux arêtes tranchantes et des crochets aussi minuscules et cruels que des hameçons. Et lorsque Lokten pensa leur échapper en rejoignant un ruban lisse à l'éclat argenté, il se trouva privé de son faible équilibre. Il glissa, une fois, deux fois, trois fois, peut-être même cent fois.
N'était-il qu'un insecte pris dans une toile d'araignée ? Tout était froid, glissant, collant et piquant. Pourquoi l'avait-on arraché de son refuge de pierres ? Pourquoi lui choisir un trépas si pénible ? Tout, autour de lui, se plaisait à le moquer et à le harceler. Le vent glacial le balayait de son souffle, la terre blanche et glacée enroulait ses racines autour de ses genoux. La fièvre serrait son étau. Son ventre grondait. Et derrière Lokten, traînaient ses lourdes ailes meurtries, semblables à deux voiles déchiquetées.
Cependant, à mesure que tombait la lumière, ses paupières se relevèrent dans une lenteur prudente. Et ce que sa vision lui révéla le terrifia. Des centaines de formes cohabitaient, loin de la régularité des murs de sa prison. De hautes colonnes à la surface couverte d'aspérités et d'excroissances qui se tournaient vers un plafond qu'elles n'effleureraient jamais. Lokten les considérait avec méfiance. A la lueur bleutée du crépuscule, tout paraissait conservé sous un film de quartz et d'améthyste. Ces grandes choses ressemblaient à des centaines de mains, tendues pour recevoir quelques miettes d'un dieu indifférent à leurs prières. De grandes mains prêtes à se refermer. Elles le cernaient. Etaient-elles réellement des mains ? Ou les ailes desséchées d'autres âmes perdues ? Ses semblables étaient-ils tous morts ici, piégés et impuissants ?
Lokten serpenta entre leurs ombres. Baladé par les courants d'air, il suivit le parfum âcre et métallique. Une odeur imperceptible à sa conscience humaine, mais que son instinct de reptile avait immédiatement identifié sans la nommer. Une odeur qui aguichait sa famine en se révélant un peu plus à chacun de ses pas. Une odeur qui se dérobait lorsqu'il tombait mais qui l'attendait sagement quelques mètres plus loin. Elle l'entraîna des heures durant, s'amusant de ses chutes et riant de ses grognements. Aux portes de la nuit, cette séductrice hors d'haleine n'eut bientôt plus à cœur à la dérobade. Lokten avait été le plus tenace. Il avait gagné le droit de s'emparer d'elle.
La Forêt Par-delà-les-murs se dispersait au pied immense de la montagne, la Géante qui éclipsait tout le reste du continent. L'odeur y était plus forte. Elle se terrait là, dans les ténèbres, entre les roches, fuyant l'œil argenté et inquisiteur planté dans le ciel. Elle s'était réfugiée dans une brèche. A peine plus qu'une égratignure dans le flanc du golem.
Dans la caverne, trois loups firent volte-face. Leur pelage souillé empestait de ce parfum de métal et de carcasse. Ils sentaient la terre humide qu'ils avaient foulés, ils sentaient la chaleur âcre de l'effort, ils sentaient l'acide de la faim, ils sentaient la peur. Et aucune de ces odeurs ne firent flancher Lokten. Les loups jappèrent à son approche, leurs queues fouettaient la roche et leurs ergots cliquetaient en désordre.
Lokten se glissa parmi eux et plongea la tête dans le flanc d'une bête, dont les entrailles recouvraient le sol. Sa chair chaude, son œil noir battait en tous sens. La vie y palpitait encore. Lokten la pressa de toutes ses forces et la sentit, saccadée entre ses doigts. Il la respira avant de s'en imprégner. Ses griffes écartaient les côtes, ses crocs déchiraient la chair. La vie quitta la proie et éclata dans sa bouche. Elle coulait dans sa gorge qui se dilatait agréablement au contact de la chaleur. Les muscles du cerf, encore tendus par la défaite, fondirent sur sa langue. Ses dents s'aiguisèrent sur la masse caoutchouteuse des artères vidées, des tendons, des nerfs, des poumons et du cœur ; Lokten s'abreuva du sang, épais et riche, et suça la masse gélatineuse de la cervelle. Il fendit et rongea les os, lapa la moelle et la bile.
Autour de ses poignets, les empreintes noires des entraves disparaissaient, noyées sous ce rouge, tout ce rouge dont il se recouvrit, corps et âme.
Au petit matin, quand sonna la fin de son festin, les loups s’en allèrent. Il ne restait plus que la fourrure brune du cerf dans la caverne. Lokten s’étendit dans cette peau épaisse devenue sienne.