Jardin des littératures de l'imaginaire
Freyr polissait le bastingage du Skidbladnir. Malheureusement pour lui, les tourments ne s’en allaient pas aussi aisément que le givre sous sa manche. C'était arrivé. Détourner le regard n’y changeait rien.
Par sa faute, le ciel brûlait.
Ouvrir la cage de Loki avait été la bonne chose à faire. Cependant, il avait été plus simple de s’en convaincre quand la fumée ne lui irritait pas les narines. Le choix juste, s'était longuement répété Freyr. Ce n’était qu’une excuse, un prétexte à une décision pleine d’égoïsme. Le choix juste ? Que savait-il de la justice ? Pour qui ce choix était-il juste ? Pour lui-même, pour sa bonne conscience, pour Loki ? Les Ases connaissaient le même sort que les Vanes. Était-ce cela, l’œuvre de la justice ? Deux peuples à l'indéniable éminence, amenés aux portes de l'extinction, contraints de fuir leur territoire. Quelle justice y avait-il là-dedans ?
Était-il juste que les petits soient dévorés par les grands ? Que les oisillons chutent des nids dans l’indifférence maternelle ? Qu’après avoir incarné la majesté, le vieux cerf soit renié de sa harde, amputé de ses bois pour nul autre crime que celui de l’âge ? Où était la justice lorsque débarquaient les soldats ? Où était-elle quand pleuraient les enfants, quand suppliaient les femmes, quand tombaient les hommes ?
Freyr tourna le dos au continent. Il ne voulait pas risquer de lever les yeux, par inadvertance, et d’avoir à affronter l’insupportable. Les Ases avaient-ils manifesté la moindre opposition le jour où Odin avait annoncé son raid, à Vanaheim ? Saga avait dû sagement prendre des notes. Freyr imaginait sans mal Thor, se frappant le torse, entouré par ses brutes de frères pendant que Nanna adressait ses lamentations inutiles vers des étoiles sourdes. Quant à Hermöd, il s’était très certainement empressé de rédiger un discours célébrant la prochaine victoire. Pour autant, méritaient-ils tous leur sort ? Était-il juste de punir instigateurs et passifs témoins avec la même sévérité ?
Et puis, l’évidence se révéla à Freyr.
La Justice n’avait pas sa place dans l’équilibre d’Yggdrasil. Elle était trop complexe pour tenir dans les mains de rois, de sorciers, de guerriers, de voleurs ou d’intrigants. Elle avait été l’idée d’un dieu à l’entendement grandiose et ce grand dieu n’était plus.
Odin, lui, avait inventé l'Ordre grâce auquel il avait éradiqué l’héritage de son prédécesseur, tant et si bien qu’on oublia jusqu’à son nom véritable.
La justice n’existait plus. Ceux qui en tordaient les vestiges pour servir leurs ambitions, par contre, pullulaient. En cette triste nuit, Freyr venait de rejoindre le rang des faussaires. Sa décision avait été aussi bonne qu'un être aussi médiocre pouvait l’espérer.
Dans son reflet, il chercha la lueur de son propre regard. Celle que Freya ravivait par sa seule présence. Cette nuit-là, il ne trouva que de la noirceur. Quel misérable dieu de la vie faisait-il ! Sa lèvre prit un pli rogue. Comment avait-il pu bafouer ainsi sa vocation ? Que Loki soit maudit ! Lui et ses charmes, lui et sa langue de vipère !
— Mes fardeaux ! s'écria-t-on par-dessus le ressac. Il n’y a qu’un seul fardeau ici et ce n’est ni Fallegt, ni Elska !
S’il avait eu à se fier à sa démarche, Freyr aurait peiné à reconnaître sa sœur, tant elle se tenait voûtée. Le fait des deux larges couffins qu'elle portait à bout de bras et dont elle refusait de confier la charge à Eir. Quelle terrible erreur avait commise la servante en employant un tel mot ! Freya rouspétait, et même dans sa contrariété, elle revêtait l’auréole argentée dont la nuit avait oublié de se parer.
Avant qu'elle n'ait à subir un nouvel outrage, à savoir celui dont l’écume menaçait ses jupons, Freyr s’empressa de commander au sable de former une arche enjambant la mer.
— Mon frère, soupira Freya en déposant les couffins sur le pont. Promets-moi que c'est la dernière fois que nous entamons un tel voyage. Mes pauvres amours sont à bout de force !
Les deux chats avaient déjà bondi des couvertures et jouaient à se pourchasser. À bout de forces. Freyr s'abstint de tout commentaire, trop préoccupé qu'il était par la pâleur maladive de sa sœur. Le temps de ramener un peu de rose à ses joues, il lui frictionna les épaules et replaça l'écharpe autour de son cou délicat. Au moins n'avait-elle pas trahi sa nature : Freya aimait toujours.
— Cette sorcière, elle ne devait pas t’attendre ici ? s’étonna-t-elle. Tu crois qu’elle …
— J’ignore où elle est mais je pense qu’il est inutile de l’attendre.
— Ne sois pas défaitiste, mon frère.
— Êtes-vous les seules ?
— D’autres arrivent, Monseigneur, assura Eir en essorant le bas sa robe.
Un laborieux cortège progressait depuis Asgard et n’atteignit la plage qu’au lever du jour. Torunn soutenait Nerthus, l’aînée des Vanes que tous considéraient comme une vieille tante aussi capricieuse qu’attachante. Nanna précédait Sif, drapée dans une cape de voyage dont ne dépassait que son épaisse tresse dorée. Mödi pleurait contre sa jambe. Magni réclamait son père. Thrud observait un silence obstiné. Saga fermait la marche, le nez dans des notes prises sur le chemin.
A bord, personne ne sut se saluer. Le soulagement cohabitait avec une culpabilité que la bienséance ne permettait pas de nommer.
Quand Mödi se décrocha des jupes de sa mère, Freya saisit l’occasion pour lui montrer comment cajoler Fallegt et Elska. Thrud se joignit à leurs jeux et même Magni desserra les bras.
Les larmes coulaient, et elles couleraient encore, mais pour le moment, les cabrioles des deux chats importaient plus que le continent qui brûlait derrière eux.