Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 56 : Victimes, juges et bourreaux

Skadi essuya la lame de sa dague dans sa tunique. Elle aurait préféré qu'il se fût agit de Njörd. Son premier mari avait été une brute infâme et il ne méritait pas mieux que de gésir ainsi, sans hommage ni sépulture, dans un recoin que seuls les rats visitaient. Son tour viendrait. Skadi avait plus intéressant à faire et peu de temps à consacrer aux regrets. Le cadavre de Vidar dissimulé, elle quitta la demeure d’Odin sans se retourner.

Toute la hargne confinée dans son poing contaminait le reste de son corps. Skadi tremblait. Le lac au fond duquel ses émotions s’amassaient comme autant de pierres commençait à déborder. A plusieurs reprises, elle ravala ses larmes avec dégoût. Il lui fallait se montrer plus tenace que ce corps qui la trahissait.

Aux abords de la hutte de Tanagra, la Panthère s’était recomposé une expression neutre. Ce n’est qu’avec la certitude d’avoir retrouvé le contrôle total de ses muscles et de ses réflexes qu’elle y pénétra.

Tanagra et Torunn étaient attablées, les mains autour d’un bol de lait parfumé au miel. Sur la couchette, leurs affaires étaient déjà empaquetées.

— Skadi, Skadi... Tu es... Ô Skadi, qu’est-ce que… Tu es blessée ? demanda Tanagra avec inquiétude.

— Ce n’est pas mon sang. Vous êtes prêtes ? 

Elfe et Vane comprirent qu’il n’était pas question de finir leur petit-déjeuner. D’ailleurs, avec toute l’appréhension qui leur nouait le ventre, elles n’y avaient pas vraiment touché.

— J’imagine qu’ils n’ont pas accepté le marché, lança Torunn en repoussant la chaise sous la table.

— On n’aurait jamais dû laisser Loki mener cette bataille à notre place, rugit Skadi. Il a foiré !

— Que s’est-il passé ?

— Oh il a causé. Comme d’habitude, il ne sait faire que ça ! Il a causé, causé, et quand les pommes sont arrivées sur le tapis, vous savez ce qu’il a fait ? Il les a négociées en échange de cette saleté de Cœur ! Il n’a pensé qu’à lui, le sal…

— Où est-il à présent ? s’enquit Tanagra.

— J'espère pour lui qu'il est loin !

— Et comment ça s’est fini ? insista Torunn.

— Je t’expliquerai ça en chemin. Il faut qu’on y aille ! 

Ce qui allait se dérouler, toutes les trois en avaient longuement discuté. Mais à l’heure de vérité, le sol se dérobait sous les pieds de Tanagra. Avec un torchon, elle épongea son front et son cou. Elle voulut se verser un peu d’eau mais il en coula plus à côté de son gobelet que dedans.

— Tan’, ça ne va pas ?

— Oh ! Ce n’est rien, c’est… Torunn, peux-tu nous laisser un instant, à Skadi et à moi, s’il te plaît ? 

Le baluchon sur l’épaule et le pied sur le seuil, la sorcière pointa sur ses complices un doigt menaçant.

— Vous n’avez pas intérêt à traîner ou j'irai seule trancher sa sale petite gorge ! 

Le temps que Torunn s’éloignât, Tanagra fit cliqueter ses ongles sur le bord de la table. Dès qu’elle cessa, elle enfouit ses mains moites dans la poche de son tablier. Skadi serra les dents. Elle aurait aimé dire à l’Elfe qu’il n’y avait rien à craindre, qu’il n’existât aucun danger dont elle n’aurait pu la garder mais elles n’y croiraient ni l’une, ni l’autre.

— Je suis désolée.

— Comment ?

— Je suis désolée que tu aies eu subir cela, ajouta Skadi d’une voix sourde. C'est ma faute.

— Que dis-tu là ?

— J'aurais dû le faire… Tuer Baldr. J’aurais dû m’en occuper dès notre nuit de noces.

— Ce qui arrive, ce qui est arrivé, n'a rien à voir avec toi.

— Si. 

Tanagra lui fit lever les yeux, d’un geste dont la sévérité surprit Skadi.

— Ecoute-moi bien. Ce n'est pas ta faute. Baldr est le seul fautif, le seul responsable de ses actes. Il est le seul à accuser, le seul à condamner.

Le pouce qui lui avait levé le menton glissa doucement vers sa joue. Tanagra se réjouissait de retrouver ses prunelles blanches comme elle regrettait de les voir, troublées par des larmes incapables de rouler.

— Ce n’est pas pour te blâmer que je voulais te parler. Je voulais… Je voulais te demander quelque chose. Une faveur. Vois-tu… Après tout ceci, je partirai chez ma sœur, Gullveig. Pour… Eh bien, je ne suis pas la première à qui ce genre de choses arrive et Gullveig connait des solutions. Cet enfant, il… Je ne suis pas capable de l’aimer, tu comprends ?

— Tu n’as pas à te justifier. 

Tanagra lui fut reconnaissante. Elle n’avait pas envie de donner plus de consistance ce qui croissait dans ses entrailles.

— Le voyage est long jusque Svartalfheim alors je voudrais… je voulais te demander de m’accompagner. 

Ses cinq doigts arpentaient la figure de Skadi. Ils en longeaient les arrêtes et en exploraient les rares courbes avec la même tendresse. Tanagra trouvait de l’apaisement dans ces traits d’une régularité et d’une netteté parfaite et pour une raison qu’elle ne parvenait à nommer, Skadi appréciait ce contact. Peut-être parce que personne avant Tanagra ne lui avait fait montre de tant de sensibilité, d’une telle crainte de la briser. Ses lèvres se joignirent contre la paume de l’elfe, dans un mordillement taquin.

— Gullveig saura le faire ?

— Elle le fait tous les jours, fit Tanagra, le ton faussement léger. 

— Très bien. Je t’accompagnerai.

La pudeur pour seul rempart à leurs intimités écorchées, elles échangèrent un baiser dans la pénombre de la hutte. Un baiser farouche, presque curieux, qui se dissipa comme un flocon de neige déposé sur une pierre.

— Torunn va finir par y aller toute seule, gloussa Tanagra.

Skadi aurait préféré n’en avoir cure et goûter davantage à ses lèvres.

 

Elles rejoignirent leur complice, qui, en dédommagement de son attente, réclama un récit détaillé du banquet que Skadi ne prit aucun plaisir à livrer. Au fil de ses commentaires acerbes, toutes les trois quittèrent la Forêt et traversèrent une vallée parsemée de fleurs sauvages. Des abeilles s’activaient, en dépit de l’incertaine transition entre hiver et printemps. Les premiers papillons mouchetaient les airs de blanc, de beige, d’orange et de jaune. Le temps d’une lieue, Tanagra aima se dire qu’il s’agissait là d’une simple balade. Les herbes hautes lui chatouillaient les mollets. Torunn et Skadi se moquaient ensemble. Le ciel était dégagé. La journée aurait pu s’avérer plaisante si elles ne faisaient route vers la grisaille. Là où les orties pullulaient. Vers une colline qui en était infestée et que l’imposant palais de miroirs de Baldr dominait.

Skadi les fit quitter le sentier pour assurer la discrétion de leur arrivée. Dans la cour aux pavés saupoudrés d’or, Torunn ne se laissa pas impressionner. Ce qui avait été bâti mentait. La vérité s'exprimait dans les buissons hirsutes, dans les mauvaises herbes envahissant les parterres, dans l’eau croupie des fontaines, dans les taches d'humidité qui vieillissaient les pierres et dans la mousse qui en grignotait le mortier. Colosse minéral dont l'arrogance se voyait châtiée par une nature discrète et étrangère à la résilience.

Les complices s'immobilisèrent à quelques pas des portes, où Sif attendait en se balançant d’un air distrait sur la pointe des pieds. Tout en les saluant, la princesse ôta sa capuche bordée de fourrure. Skadi referma la main sur sa dague.

— Qu'est-ce que tu fiches ici ?

— Quoique tu serres sous ta cape, tu peux le lâcher. Je ne suis pas venue vous arrêter ou vous implorer de renoncer. Pour être franche je m'attendais à ne trouver que Torunn et Loki.

— Il faut croire que mon cher mari a fait plus de mal que tu ne le crois. Aller, pousse-toi.

Skadi fonça droit sur Sif qui, à son grand étonnement, ne céda pas.

— Vous comptez le tuer ? Baldr ?

— A ton avis ?

— C’est un peu facile pour lui, vous ne trouvez pas ? J’imagine qu’il s’en est pris à vous trois, d’une manière ou d’une autre, poursuivit Sif en désignant le ventre de Tanagra. Ne mérite-t-il pas plus d’un châtiment ?

— Qu’est-ce que tu fous ici, Sif ? Et ne t’avises pas de nous mener en bateau, prévint Torunn.

— Je viens m’assurer que la justice soit rendue et à ce titre, je pense que vous ne devriez pas tuer Baldr. 

Lasse de ses bavardages, Skadi força le passage. Libre à Tanagra et Torunn de laisser cette bonimenteuse de princesse les embobiner. Si par malheur, Baldr n’était pas là, si par malheur Skadi obtenait la preuve qu’il s’était enfui, et que Sif l’y avait aidé, sciemment ou pas, alors cette petite reine de pacotille paierait.

Par chance, Skadi trouva Baldr dans ses quartiers habituels, étendu dans ses draps de soie. Il baignait dans la lumière d’un puit ouvert dans le toit.

Encore ivre de la veille, constata-t-elle avec dédain.

Une fine entaille sur sa joue donna à Skadi l’envie de le taillader à l’en rendre méconnaissable. Que sa propre mère ne puisse en affronter la vision. Des lames jaillies entre ses phalanges, elle préféra d’abord lacérer ses portraits et réduire en charpie ses vêtements richement brodés. Son attention s’arrêta sur une commode devenu autel, où s’entassaient les offrandes de prétendantes écervelées. Des bouquets de narcisses desséchés, des bijoux, des poèmes, des baisers figés dans des bocaux. Skadi les renversa, les déchira, les uns après les autres. Le fracas ne fit même pas taire les ronflements de Baldr. Comment pouvait-il être si serein ? Il lui donnait la nausée.

Pourquoi avait-elle accepté de rester couchée là, auprès de lui ? De demeurer silencieuse, de tolérer la douleur au plus profond de sa chair ? Skadi ne pouvait se résoudre à l’admettre. A reconnaître qu’elle n’avait pas été si différente de toutes celles qu’elle méprisait, de toutes celles qui avaient voulu envoûter le dieu de la beauté par un filtre d’amour.  Qu’elle l’avait aimé. Quelques jours, elle avait cru l’aimer. Quelques jours, quelques semaines, quelques mois tout au plus, elle avait cru ses belles paroles, ses promesses et ses excuses.

Bientôt, il n'y eut plus rien à détruire dans la chambre. Dans la main de Skadi, la dague s’impatienta.

— Attends. 

Tanagra et Torunn apparurent dans la chambre et avaient parlé d’une même voix.

Baldr ouvrit un œil paresseux. Le sursaut ne vint qu’après, quand il réalisa être encerclé.

— Si tu ouvres la bouche, je t’arracherai la langue, le mit en garde Skadi en lui plaquant sa lame sous la gorge.

Baldr obéit. Sa lutte pour l’éveil l’empêchait de formuler une pensée, ou même, de réaliser un constat évident : l’alcool ne le mettait pas dans cet état, habituellement. Il ne laissait pas ce goût dans sa bouche, il ne tapissait pas sa langue de poussière. Une acidité particulière lui remontait de l’estomac. S’il avait eu à peine plus de discernement, si les femmes n’avaient pas tant jacassé autour de lui, il aurait pu comprendre que la différence venait de cette unique bouchée de pomme. Un fruit empoisonné. De la part de Loki, une telle théâtralité n’aurait pas surpris Baldr, mais hélas pour lui, son esprit stagnait dans un profond hébètement. Soudain, il crut asphyxier. L’air n’entrait plus par son nez et dès il ouvrit la bouche, on y fourra une pâte collante. Deux mains lui maintenaient les épaules contre l’oreiller pendant que deux autres lui serraient les mâchoires l’une contre l’autre, l’obligeant à avaler. Sa conscience s’évapora presqu’aussitôt.

Skadi le regarda sombrer. Son désir de le défigurer redoubla.

— Qu’est-ce que vous faîtes ? Où est passée Sif ?

— Elle est partie chercher Frigga, répondit Tanagra, très fière de l’efficacité de sa préparation soporifique.  Avant de t’énerver, laisse-nous t’expliquer ce que…

— C’est de l’idiotie ou de la traîtrise ? Vous vous moquez de moi ? Elle va alerter les autres !

— Elle n’en fera rien. Huggin et Munin la surveillent.

— Et Tanagra a aussi promis d’étrangler ses enfants avec leurs propres tripes si elle tentait quoique ce soit, ajouta Torunn.

— Qu’est-ce qu’elle voulait ?

— Ce qui importe, c’est qu’on ne va pas le tuer, déclara Torunn.

— Ne pas le… Elle vous a ensorcelée ! C’est tout ce qu’il mérite ! Vous avez déjà oublié le mal qu’il nous a fait ? Qu’il a fait à Idunn ?

Les mains présentées en évidence, Tanagra s’approcha à pas si lents qu’elle parut glisser sur le sol. Skadi pointa sur elle sa dague, mais l’Elfe savait qu’elle n’en ferait rien.

— Skadi, tu n’as pas à te salir les mains avec son sang. Ne t’a-t-il pas suffisamment souillée ?

Sans rencontrer de résistance, Tanagra la désarma. Skadi paraissait désorientée. Le cœur au bord des lèvres, elle trouva refuge dans les yeux noirs qui cherchaient les siens.

— Nous n’avons pas renoncé à notre tâche, Skadi. Cependant, Sif a raison. Un seul châtiment, c’est trop simple. Après ce qu’il t’a fait, cela te plairait-il de le poignarder et qu’il meure sans connaître la souffrance ? Sans subir la moitié de ce qu’il nous a infligé ? Il serait apaisé avant même que tu ne sortes d’ici. Si nous le tuons, nous nous condamnons à souffrir plus que lui et ce n’est pas ainsi que je conçois la vengeance. 

La voix de Tanagra avait la douceur d’une mère mais ses mots, la cruauté de la vérité.

— Qu’est-ce que Sif manigance ? demanda Skadi, tout bas.

— S’agissant de Baldr, il se trouve que nos intérêts convergent.

— La princesse serait débarrassée de son rival et Thor se retrouverait en tête des héritiers à la couronne, expliqua Torunn. Elle a de l’ambition, il faut croire.

— Et un paquet d’illusions, surtout. 

La lèvre supérieure de Torunn s’écarta sur ses gencives en un affreux sourire.

— Tuer Baldr en ferait un martyr. Une innocente victime ou que sais-je. On fait dire ce qu’on veut aux morts. On peut réécrire leur histoire. Et tout Asgard se déchirerait avant d’avoir eu un nouveau cul à visser sur le trône. Alors qu’avec Baldr vivant mais inapte, l’impossibilité de le faire roi s’imposerait d’elle-même. Voilà ce que cette petite catin opportuniste manigance.

— Inapte ? Qu’est-ce que vous avez en tête ?

— Ma belle, ma tendre Skadi, chuchota Tanagra. J’ai pensé à quelque chose, mais nous n’agirons qu’à l’unanimité. Vois-tu, j’ai repensé à Loki. Non, non, laisse-moi te dire, s’il te plaît. Vois-tu, disais-je, la première fois que j’ai entendu sa voix, elle était un râle. La première fois que je l’ai vu, je n’ai pu dire quelle couleur avait sa peau tant elle était écorchée. Son visage était celui d’une bête enragée, qui voit en chaque main levée la menace d’un coup. Il sentait la viande pourrie. Des vers grouillaient dans ses plaies, la première fois que je l’ai sorti de cette caverne. Il n’y avait rien dans ses yeux, son esprit ne lui appartenait plus. Rien ne l’apaisait, pas même le sommeil. Au contraire. Il hurlait au milieu de la nuit et distinguait mal la réalité du reste. J’ai mis des mois à le rendre à lui-même, mais je n’ai jamais pu le guérir complètement. Ses rêves m’échappaient trop pour cela. Mais je sais que sans moi, il ne serait plus qu’un spectre errant parmi les vivants, esclave de ses terreurs. Et souvent, je songe encore que la mort aurait été moins cruelle envers lui. 

D’abord émue par le douloureux souvenir de son amant, Tanagra s’était progressivement affranchie de sa compassion. Au fond, le supplice ne l’avait révoltée que par son immodération, or, avec Baldr, il trouvait un crime auquel se mesurer.

— Cette caverne où a si souvent séjourné Loki est le nid d’un serpent constamment affamé. Livrons-lui Baldr. Livrons Frigga à l’insoutenable spectacle de son fils, rongé par la douleur. Et ensuite, nous partirons d’ici. Viens avec moi, comme tu me l’as promis. »

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