Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 55 : Le festin

La bruine n'épargnait pas Loki mais cela n'empêcha pas Hlin de savourer son approche, blottie dans son châle. Sous le crachin, la peau claire du dieu se couvrait de poussière d'étoiles. Vêtu d'une peau de daim, son assurance était celle d'un grand cerf. D'un Seigneur, d'un prince.

D’aussi loin qu'elle se souvenait, Hlin avait toujours désapprouvé la rudesse qui lui était réservée ; contrainte par son rang, elle n’avait jamais pu s’y opposer. Contrairement à la plupart des résidents de la cité, Loki lui inspirait quelque chose de noble. Du respect. Dans ses moments les plus glorieux comme dans ses déshonneurs, il avait cette attitude chevillée au corps, cette dignité que l'on ne pouvait observer que chez les bêtes sauvages. Loki était un loup, qui même forcé à vivre parmi les chiens, demeurait un loup.

— Soyez le bienvenu, Monseigneur. Rentrez vite, la mort vous guette par ce temps !

— Quel plaisant comité d'accueil, dit-il en lui baisant la main. Pour être tout à fait franc, je m'attendais moins à la plus charmante amie de Frigga qu'à des fourches et des torches.

— Ô Monseigneur, je crains qu'une bien mauvaise soirée ne vous attende là-bas, regretta Hlin en lui frictionnant un peu les bras.

— Au moins aura-t-elle joliment débuté.

Hlin n'avait plus l'âge pour ces jeux. Elle s'était mariée, avait eu des enfants et deux époux que les guerres d’Odin avaient successivement emportés. L'amitié de Frigga lui échappait à mesure que la raison quittait la reine. Hlin n’avait plus que ses souvenirs et les regrets de tout ce qu'elle n'avait pas vécu et que le prétexte de la vieillesse lui interdisait de vivre. Baissant le regard pour dissimuler son embarras, elle invita Loki à la suivre.

— Les portes d'Odin restent ouvertes ?

— Nous attendons encore la venue du Seigneur Bragi et du Seigneur Heimdall, répondit Hlin. Bien sûr, nous attendons également celle du Seigneur Freyr mais je crois que…

— Heimdall n’est toujours pas ici ? s’étonna Loki.

— Nous espérions sa venue pour les funérailles de notre Père, mais hélas, il… Il est si loin et nous recevons si peu de nouvelles… Le malheureux n’est peut-être même pas au courant.

— Oh si, Hlin. Je puis vous gager qu’il sait pour Odin.

— J’espère qu’il n’a pas rencontré de déconvenue sur le chemin, poursuivit la servante avec inquiétude. Par une ineffable décision, Odin l’a envoyé gouverner un peuple de sauvages pour qui la trahison est monnaie courante. Ils auraient pu se retourner contre lui et…

— C'est ce qui se dit ?

— Je ne fais que répéter ce qui circule, ne m'en voulez pas.

— Vous n'avez aucun souci à vous faire.

Les larges couloirs offraient un lit confortable au froid qui se déversait à cette altitude. Resserrant son châle élimé, la pauvre Hlin était complètement transie. Loki, quant à lui, ne s'attardait pas tant sur la chute des températures que sur l'odeur de putréfaction qui s'affirmait à mesure qu'ils s'enfonçaient dans les entrailles de l’édifice. Pour s’en garder, Hlin respirait au travers d’un mouchoir qu’elle garda jusqu’aux portes du skali.  Avant d’en franchir le seuil, elle souhaita à mi-voix bonne chance à Loki.

La servante se réfugia rapidement dans l’ombre de sa maîtresse tandis que Loki prit le temps de se délecter de tous les regards braqués sur lui. Il vit de l’espoir, du mépris, du mépris pour l’espoir qu’il incarnait. Le fumet de la viande masquait celui de la mort, et les vapeurs d'hydromel lui firent réaliser comme la marche avait asséché sa gorge.

— Je suis très flatté de vous voir tous réunis pour mon retour.

Thor fut le premier à se dresser, aussi large qu'un ours sur ses pattes arrière. Trois grandes balafres, qui auraient pu tout à fait être l’œuvre d’un corbeau contrarié d’être repoussé, traversaient sa figure, du front au menton et complétaient joliment la parure qui lui zébraient les bras. Cependant, Loki se demanda s’il devait ses joues rouges au vin dont il s’imbibait ou à la rage d’avoir échouer à ressusciter le Vieux. Ses petits yeux porcins exorbités, Thor fulminait mais curieusement, il obéit au geste impassible de son épouse qui lui intimait de se rasseoir.

— Mes Enfants, s’exalta Frigga à l’autre bout de la salle. Mes Enfants, enfin réunis sous le même toit !

— J'imagine que cela exclut Heimdall, Freyr et Bragi.

— Ô Loki, mon cher Loki, ne soit pas si cynique, se mit à rire Frigga. Ils ne vont pas tarder, et quand ils arriveront, nous aurons bien assez de nourriture pour les accueillir. Nous n’avons pas su attendre, nous étions trop impatients de célébrer ton retour ! 

La vieille reine traversa la salle, ses manches larges flottant autour d’elle lui donnaient l'air d'une chouette décérébrée. Loki n'eut pas le cœur de la repousser quand elle referma ses bras autour de lui.

— Je suis si heureuse que tu sois parmi nous. Ce festin se tient en ton honneur. Prends place, je t'en prie. Vous autres, apportez-lui un couvert, servez-lui du vin et de tout ce qu'il désirera !

Frigga dansait d'une joie que nul ne partageait et qui, plus encore, embarrassait.

— Toute la Famille réunie sous son toit... Odin aurait été si heureux.

— N’en sois pas si certaine. Hormis prendre des femmes qui se refusaient à lui et torturer tout ce qui passait à sa portée, rien ne rendait heureux ce vieux pou.

— Tu es si incorrigible, gloussa Frigga en essuyant une larme de joie au coin de ses yeux. Tu dois mourir de faim ! parut-elle se souvenir. Prend place et fais-nous le récit de ton voyage ! Comme tout cela a dû être palpitant !

— Tu n'imagines pas, mais avant, je serais curieux de prendre de vos nouvelles.

Loki se laissa choir sur un banc et étendit ses jambes engourdies d’avoir trop marcher. Contraint de se décaler, Njörd lui lança un regard noir. Son outrage se propagea vers ses voisins de tablée.

— Eh bien, comment allez-vous ? insista-t-il en se régalant de leurs cernes, de leurs teints cireux que le feu ne ravivait pas, de leurs cheveux luisants de saletés, de leurs vêtements usés, de leurs mains abîmées et de leurs joues tombantes. Thor, as-tu remis ton Père sur pieds ?

— Cette fois, je vais le tuer !

— Non, pas tout de suite ! s'écria Frigga dans un éclat de lucidité.

Pas tout de suite ? C'est donc prévu ? souligna Loki.

— Par sa faute, il ne reste qu'un tas fumant de notre Père !

— Par ma faute ? Vraiment, Thor ? Est-ce moi qui aie abattu les coups et fait tomber la foudre sur lui ?

— Tu m'as dit de le faire !

— Et si je t’avais demandé d’engrosser une chèvre, l’aurais-tu fait ? Ah j’oubliais que cela, tu le faisais déjà de ta propre initiative !

Loki se redressa et se saisit d'une choppe d'hydromel, qui, à en croire le froncement courroucé des sourcils de Njörd, lui appartenait. Il en descendit une longue gorgée avant de la reposer en passant la langue sur sa lèvre couverte de mousse.

— Mh, vous avez sorti les meilleurs tonneaux pour moi, je suis flatté !

— Loki, cela suffit !

— Je suis d'accord avec toi, très chère Sif. Cela suffit. Cela suffit des faux-semblants. Car vous n'êtes pas réunis pour entendre mon récit, vous n'êtes pas là pour accueillir l'un des vôtres après un long périple.

— Les pommes. Les as-tu trouvées ? demanda-t-elle.

— Voila. Enfin ! Vous avez entendu ? Prenez-en de la graine, vous autres ! Enfin un peu de franchise, j'apprécie cela. De ta part, je n’en attendais pas moins. Future reine mais pas encore fine diplomate.

— Où sont-elles ?

— Accorderiez-vous davantage de crédit à mes paroles qu'à celles de Torunn ? C'est assez amusant, quand on y pense.

— Cette sorcière n’est qu’une démente ! lança Tyr.

— Plus que lui ? demanda Skadi.

— Elle a des raisons de vouloir tous nous tuer.

— Plus que moi, tu veux dire ? Et pourquoi aurait-elle une dent contre toi, mon brave Tyr ? As-tu quelque chose à te reprocher ? Profitons de cette belle réunion de famille pour confesser tous nos péchés et repartir sur des bases saines !

— Je t'en prie, Loki, implora Sif.

— Mh. Bien, fit-il avec une indulgence feinte. Mais avant, je veux ma part de ce délicieux festin. Après tout, même les saltimbanques ont le droit à un plat chaud.

Exécutant la permission de Frigga, deux servantes lui dressèrent une véritable place à la table des dieux. Sous les soupirs, Loki se vit servir du vin d'épices, de la bière, du nectar et des choppes d'hydromel dont il abusa très nettement. On lui apporta une généreuse pièce de viande de biche cuite à la broche et servie avec une sauce au miel. Ainsi débuta son récit. Entre deux gorgées, entre deux bouchées. Dans le bruit élastique et humide d'une mastication délibérément écœurante. Il raconta son arrivée sur le continent offert à Heimdall. Goûta à une cuisse de lapin. Ne tarit pas de critiques et de doutes quant à la capacité de son éternel rival à gouverner. On lui resservit du vin d'épices. Sa rencontre avec le jeune héros pressenti par les Nornes. Il lui fallut bien deux choppes pleines de bière pour achever sa description de Siegfried, qu'il ne manqua pas de comparer à une réplique mal dégrossie de Thor, en plus prétentieuse et à la pilosité bien moins fournie. Puis, après l'avoir longuement lorgnée, on lui apporta une truite entière, parfumée de thym et d'herbes et accompagnée d'un ragoût de légumes normalement destinée à Vidar. Loki en dévora la moitié, et réclama ensuite du vin pour faire descendre tout cela. Il mit en garde son public quant à ce jeune homme qui ne manquait pas d'audace et qui déjà, s'était octroyé les bonnes grâces de Heimdall. Vous saviez qu'il se fait appeler le Protecteur ? Rien que ça ! Il avala un autre morceau en faisant mine de s'étrangler avec une arête. Quand les Asgardiens s'impatientaient, il les ignorait et prenait un plaisir mesquin à reprendre son récit, un cran en arrière, car leur grossières interruptions lui faisaient perdre le fil. Décortiquant une poignée de noix, dont il lançait les cerneaux en l’air et les rattrapait du bout de la langue, il se lança sur le sujet de Lokten. Vous savez, ce gosse qu'on a pris à Lopten ? La pauvre est morte d'ailleurs. Eh bien, son rejeton, c'est devenu quelque chose. Un dragon, immense et féroce.

Un pli rieur lui barra le front. D’abord doute, la peur étendait son ombre sur l'audience, chez les plus impressionnables comme chez les plus bagarreurs.

— Et sa mère l’a chargé de la venger. A votre place, je commencerai à m'intéresser à ce Sieg... Sieg-quelque chose, je ne sais plus trop. Qui sait, il pourrait vous servir. Le môme de Torunn, que c’est. Elle vous a déjà rabattu les oreilles avec son fiston, non ? Freya, dis-leur. Je suis sûre que tu es au courant ! Non ? Ah, c’est vrai qu’elle ne te supportait pas. Et puis après la brillante intervention de Thor, parler était devenu un peu compliqué pour elle, la pauvre, tu n’y es pas allé de main morte ! Enfin bref, pour faire court : fiston de Lopten contre fiston de Torunn, comme on dit : il serait intéressant de s’y intéresser.

Sur quoi, il fit signe à une servante d'approcher et minauda allégrement en la questionnant au sujet d'un plat qu'il distinguait mal, sur la table de Frigga, à l'autre bout du feu.

— Reviens-en à l’essentiel, je t’en conjure Loki. Les Jardins, les pommes ? Tu les as trouvées, n'est-ce pas ?

— J'adorerai goûter à ces petites choses, là, dit-il sans écouter celui qui le pressait.

— Quoiqu'il demande, servez-le, par pitié, soupira Tyr.

Et l'assiette de Loki reçut une large portion d'œufs de saumon. Il y planta sa cuillère et supposa que cela serait bien meilleur avec un autre verre de vin. Pas celui aux épices, l’autre. Oui, celui là-bas. Non, tout compte fait, ramenez-moi plutôt la bouteille de nectar, là. Baldr n’en boit plus, si ? Très bien. La servante, une gamine potelée aux bras couverts de plaques rouge, se tortilla sur place.

— Eh bien, qu’y a-t-il très Chère ?

— Cette bouteille est vide, Monseigneur.

— Quel dommage.

— Baldr donne-lui ta coupe, qu’on en finisse ! exigea quelqu'un.

Plus personne ne comptait les galons que Loki descendait. De plus en plus survolté, il fallut que Sif lui rappelle où il s'était arrêté avant cette affaire de nectar. Mais ses mots dérivaient sur un océan dont l'écume sentait le houblon, le miel et les épices. Dehors, un éclair écarlate déchira les ténèbres, l’espace d’un battement de cils. Loki se redressa, comme si la décharge s’était abattue sur lui.

— Ah oui ! Les Jardins ! Magnifiques ! On a toujours cru que l'artiste c'était Idunn mais Torunn... Non, vous auriez vu...

— Et les pommes ? Loki. Les pommes ?

Loki plissa les yeux, la main serrée autour de son gobelet. Longuement, il resta en suspens, semblant déployer un effort terrible pour se souvenir d’elles. Les Asgardiens, si avides qu'ils en oublièrent de s'outrager, retinrent leur souffle. Là. Cet instant où leurs espoirs pouvaient encore être contredits.

Saga, pendue à ses lèvres, planta la pointe de sa plume sur son parchemin, dans l’attente fébrile de ses prochains mots.

Là. Sous ses yeux. L’ultime décadence de tout un peuple. Dans l’attente de ce jour, elle avait envisagé deux issues possibles. Dans la première, où l’expédition de Loki se révélait fructueuse, les pommes déclencheraient une guerre pour la succession, où chacun se battrait pour se les accaparer et asseoir son autorité. Dans la seconde, où le dieu malicieux revenait bredouille, l’espoir déçu scellerait le trépas d’une famille déjà décimée. Gagnant-gagnant. Loki détenait la clef, la conclusion de toute cette histoire qui serait, quoi qu’il arrive, à l’image de son roi défunt. Misérable. Cruelle et barbare.

Odin qui avait engrossé tant de femmes, arraché tant d’enfants à leurs foyers, lui qui avait conquis tant de terres, pillé tant de richesses, ne l’avait fait que dans le but de se forger un immortel prolongement de son être. Lui. Lui et sa descendance engraissée de ses crimes, tous méritaient la plus abominable fin. Odin se voyait arbre mais Saga se plaisait à le décrire virus.

Une maladie qui avait emporté sa mère. Saga ne la connaissait pas, elle savait seulement qu’elle lui devait la couleur olive de sa peau et le jais bleuté de ses cheveux lisses. Probablement son nez bosselé aussi, puisque celui d’Odin ressemblait à un groin. Qui que fut cette femme, Odin ne l’avait pas ramenée en sa demeure et ne s’était guère donné la peine de mémoriser son nom. Était-elle morte ? En couche ou assassinée une fois son bébé sevré de son sein ? Odin l’avait-il abandonnée en pâture à ses soldats ? L’avait-il forcée ? Saga aurait aimé connaître la terre où elle était née. Odin, par son empire et ses enfants, paierait cette ignorance.

— Alors, tu as trouvé les Pommes ? demanda-t-elle, brûlante.

— Si tu veux mon avis Saga, on devrait faire du cidre avec. Les pommes. On appellerait ça une eau de vie éternelle.

— Tu en as ramené ?

Sous les regards abasourdis, Loki plongea une main dans la doublure de son manteau de fourrure mouchetée. Il en avait ramené. Une. Une seule. Que tous contemplèrent, hypnotisés. La lueur cuivrée du feu en léchait l’étincelante peau. Par un jongle nonchalant, Loki la fit passer d'une main à l'autre.

— Il y en a d'autres, là-bas ?

— Elles sont aussi nombreuses que les étoiles dans le ciel.

— Tu vas nous y conduire, ordonna Tyr.

— Pas avant que ne soit honoré l’accord qui vous lie à Torunn, roucoula Loki. Je ne suis qu’un humble émissaire dans cette histoire. 

Et la pomme disparut dans sa manche.

— Torunn vous offre ces pommes en échange de celui qui a fait du mal à Idunn. Voilà les termes du marché. Pour rappel.

— Jamais nous ne lui livrerons qui que ce soit ! s'écria Frigga.

— Torunn est une sorcière et les sorcières n'ont pas la réputation d'accepter la négociation, rappela Loki, bras croisés sur son torse chétif.

— Oh, de cela tu en sais quelque chose, grogna Thor. On pourrait te rafraîchir la mémoire.

— Nous avons une autre offre à te faire, Démon, renchérit Vidar, assis à la gauche de son demi-frère.

— Vidar, je crois que tu ne m'as pas entendu. Serais-tu sourd en plus d'être muet la moitié du temps ? A moins que tu ne sois un peu simplet ? Avec ce silence que tu t’imposes habituellement, on pourrait croire que c’est une façon de le dissimuler.

— Tu vas nous ramener cette fichue sorcière et en échange nous ne rendrons pas son Cœur à l'Enchanteresse.

Loki arqua un sourcil, dans une mimique de défi.

— Je veux le voir. Le Cœur.

— Nous crois-tu assez idiots pour te l'amener et te voir disparaître avec, dans un énième tour de passe-passe ?

— Oh non Vidar, je vous crois seulement assez idiots pour me soumettre un marché pour lequel je n'ai aucune preuve d'obtenir ma part. Qui me dit que le Cœur d'Angrboda est encore ici ?

Le nom de l’Enchanteresse fit frémir le skali.

Il est ici.

— Ah oui ? En es-tu certain ? Le vois-tu en ce moment ? Non ? Eh bien moi non plus.

— C'est à prendre ou à laisser, conclut Hermöd, mâchoire serrée.

Une belle brochette de muscles mais pas de matière cérébrale. Dans un simulacre de respect, Loki considéra cette offre. Pas très longuement. Un détail le chiffonnait :

— Et ... c'est votre plan, à tous ? Je veux dire... vous vous êtes tous penchés sur la question et vous êtes arrivés à cette idée, vous avez tous pensé qu'elle était bonne ? Vous avez pensé que j'allais... Quoi ? Me jeter à vos pieds ? Ou partir en courant faire une cueillette de pommes pour vous remplir la panse ? Tout ça au lieu de sacrifier Baldr ? Est-ce là tout le respect que vous avez pour la défunte Idunn ?

— Baldr ? releva Nanna.

— Les étoiles ne te l’ont pas dit ? se moqua Skadi, à l’autre bout de la table.

— Pourquoi Baldr ? paniqua Frigga en se jetant sur son fils pour le protéger.

— Je suis persuadé que vous saviez qui avait fait cela. N'est-ce pas ? Ou êtes-vous tous trop sots pour comprendre pourquoi Skadi se tient constamment à distance de ce mari que vous lui avez imposé ? D'ailleurs Baldr, on ne t'entend pas beaucoup. Les jupons de ta mère sont-ils si chauds que tu préfères y rester ? Manques-tu à ce point de chair fraîche pour te rabattre sur celle, faisandée, de cette vieille chouette ?

Le petit clan des Vanes gardait le silence, mais dans les rangs des Ases, l'effroi grandissait. Nanna, à la chevelure de nacre, en était pétrifiée d'horreur. Sif avait blêmi. Skadi avait harponné son mari de la pointe de ses pupilles étroites.

— Tu ne nous monteras pas les uns contre les autres. Cela ne fonctionnera pas Loki !

— Je sais que vous n'avez pas besoin de moi pour cela, Sif. Par exemple, ton tendre époux n'a pas besoin de moi pour ramener toutes les catins des alentours dans la chambre nuptiale et toi, tu n'as pas besoin de moi pour te réconforter dans les bras d’Üll.

— Tu mens !

— Quoi ? rugit Thor en s'armant de Mjölnir.

— Oh, tu l'ignorais ? Pourtant elle le dévore du regard à chaque instant. Je crois que la pauvre a renoncé à jouer à la parfaite princesse en comprenant que son tour n’arriverait pas. N'ai-je pas raison Frigga ? As-tu omis de lui en parler ? Car Thor est le fils qu'Odin voulait comme héritier, mais Odin est mort. N'est-ce pas un agréable concours de circonstances pour toi ? Voilà l'occasion idéale de placer ton fils préféré sur le trône ! Je vais te dire, si on poussait le bouchon à peine plus loin, on pourrait presque arriver à l’hypothèse que peut-être éventuellement tu aurais pu empoisonner la bière de ce vieux cochon qui te servait de mari pour favoriser le divin enfant !

— Comment oses-tu accuser notre Mère !

— Plutôt que de me blâmer, Hermöd, va lui moucher le nez ! As-tu le temps de tout noter Saga ? Que la postérité soit tenue au courant ! Qu'elle sache qu'en couvrant un fils monstrueux, Frigga vous a précipité dans la tombe ! Qu'elle connaisse ses humiliations et sa cruauté ! Qu'elle connaisse les manquements des uns et des autres, qu'elle connaisse la couardise, qu'elle connaisse tous les vices qui inondent cet endroit maudit et le sang dans lequel il s'est bâti !

Le ton montait de part et d’autre. L'indignation croissait entre celles qui découvraient – ou faisaient mine de découvrir – le crime de Baldr, et ceux qui le considéraient au-dessus de tout châtiment en vertu de son rang.

— Certaines conquêtes se font par la force, c’est chose fort naturelle ! argua Thor sur un ton beaucoup trop gaillard pour plaire à Sif.  Nous sommes des fils d’Odin, le désir de conquête coule dans nos veines ! 

— Idunn n’était pas l’une de ses esclaves que tu coinces dans les cuisines quand tu as trop bu ! répliqua-t-elle.

— Ça n’en reste pas moins un droit, Femme ! Un droit qu’aucune sorcière ne peut remettre en question ! 

Acclamé par ses frères, qui se félicitaient par de grandes tapes dans le dos, Baldr se trouva bientôt entouré d’une foule de mâles qui ne tarderaient plus à lui réclamer des détails. Les femmes commençaient à se rassembler. Ecœurées par leurs frères, leurs maris, leurs amis. Lèvres retroussées sur ses crocs brillants, Skadi observait un silence qui inquiétait. Elle haletait. Ses griffes saillaient.

— Torunn n’est qu’une sœur jalouse de son aînée. Rien de plus, renchérit Baldr avec désinvolture. Maintenant qu’Idunn est morte, elle peut bien inventer ce qu’elle veut. Vous saviez qu’elle me faisait les yeux doux, autrefois ? Pauvre créature. Si ingénue et pourtant si monstrueuse. Ça a dû la briser d’être trop repoussante pour être regardée en face. Cette histoire de pomme, ce n’est qu’un autre moyen d’attirer l’attention.

— Jalouse ou difforme, ta tête est son prix, siffla Loki entre ses dents. A prendre ou à laisser. 

— Qu’elle vienne me chercher. Je l’attends.

— Tu regretteras quand elle viendra te trouver.

Paiement du copieux repas qu'il venait de faire, Loki laissa la pomme d'or devant son couvert. Il se leva, souffla un baiser dans la direction de la servante qui lui avait apporté du nectar, et échangea un regard entendu avec Skadi. Sans rencontrer la moindre résistance, il quitta le banquet.

La porte à peine refermée, une première main s'empara de la pomme. Avant d'être dérobée par une autre. Puis une autre, après un violent coup de poing. Les ongles percèrent sa peau scintillante, le sang recouvrit son éclat précieux. Des dents s'y plantèrent sans jamais lui arracher que de minces fragments de chair. Ils se la disputèrent, pareils à des charognards sur une carcasse encore chaude. Saupoudré des cendres des bûchers, le fruit empoisonna les esprits. Il les dépouilla de toute pensée, de toute forme d’intelligence. Il les changea en bêtes, prêtes à griffer, à mordre, à frapper, à battre, à briser, à tuer pour lui.

Et puis, au petit matin, lorsqu'il ne resta du butin qu'un trognon, les Asgardiens furent condamnés à recouvrer la raison. A constater les dégâts. Les tables fendues, retournées, les bancs renversés, les débris de vaisselles, les hématomes, les bosses, les entorses, les fractures, les plaies, les couverts encore plantés dans les cuisses, les dents crachées sur le sol. Les corps inconscients baignant dans leur sang. Marque de la malédiction, la cendre tapissait la gorge des survivants.

Profitant d’un regard détourné ou d’être le seul éveillé dans la masse gisant dans le skali, chacun s’éclipsa en laissant cette nuit de démence derrière lui. L’organisation des représailles attendrait le retour à la sobriété.

 

Bien qu’il ne s’en tirait pas si mal avec une entorse au poignet et une migraine, Vidar était préoccupé. Il ruminait les derniers mots du démon. Sur le moment, il n’y avait pas prêté grande attention. N’y avait pas donné de sens particulier. Loki avait l’habitude de fanfaronner et de provoquer ; mais pas en vain. Sur le chemin des écuries, le terrible pressentiment se précisa.

Dans les sous-sols, à quelques pas de la salle des coffres, deux gardes croisèrent leurs lances devant lui. Vidar les connaissait bien. Ils comptaient tous les trois nombres de nuits d’ivresse et de parties de cartes.

— Nous sommes navrés, Seigneur Vidar, mais nos ordres ont changé, bredouilla le plus grand des deux.

Changé ? Que veux-tu dire ? Laisse-moi passer, je veux seulement vérifier que…

— Notre reine est venue hier et a ordonné que… Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Que le passage était interdit à tout le monde, sauf à elle-même. En gros.

— Oui, c’est ce qu’elle a dit !

— Frigga… Frigga est venue ici ? releva Vidar. Quand cela ?

— Hier, répondit le plus petit – et aussi le plus bedonnant.

— D’accord mais hier quand ?

— Hier soir.

— Avant le banquet tu veux dire ? 

— Avant ou au tout début, c’est difficile à dire… On était en bas, nous, on se rend pas trop compte de… En tous cas, elle a l’air de reprendre du poil de la bête, la reine ! Ça faisait plaisir à voir !

— Comment ça ?

— Bah… sans vouloir manquer de respect ou quoique ce soit, ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu se déplacer toute seule, et puis elle avait un sacré aplomb, ça nous a fait tout drôle. Mais dans le bon sens du terme hein.

— Ah ça oui !

Vidar avait envie de les traiter d’imbéciles mais il n’était pas d’humeur à subir leurs protestations.

— Et qu’a-t-elle fait ? Elle n’est pas venue vous dire ça juste pour remonter après, j’imagine.

— Non, Seigneur Vidar, s’empressa de raconter le petit, tout fier d’avoir une réponse à lui donner. Elle est allée voir le trésor, elle y a passé un peu de temps, à un moment, on s’est même dit qu’elle était peut-être cassée la... Alors, vous comprenez, on a hésité, parce que nous non plus, techniquement, on a pas le droit de rentrer.

— La reine a dit de ne laisser entrer personne ! répéta l’autre.

— Oui, c’est ça, et bref, au bout d’un moment, elle a fini par ressortir quand même, et là, elle est repartie. Elle disait qu’elle mourrait de faim et qu’il y aurait sans doute…

— Vous pensez qu’elle a pris quelque chose, là-dedans ? 

Les deux gardes échangèrent un regard écarquillé. De toute évidence, la réponse n’allait pas aider le Seigneur Vidar à retrouver son calme.

— Ça avait l’air d’un tout petit quelque chose, ça tenait dans la main en tous cas. Ça ne devait pas être grand-chose.

— Un bijou, ou quelque chose dans ce genre-là peut-être…

Le sang de Vidar ne fit qu’un tour.

— Ouvrez-moi la porte.

— Mais la reine a dit que…

— Ouvrez-moi la porte ! 

Le grand dadais porta une main hésitante à son ceinturon. Les clefs tintèrent contre sa cuisse. Vidar les lui arracha et en essaya plusieurs dans la serrure avant de trouver la bonne.

Il n’eut pas besoin de franchir le seuil.

Le Trésor d'Odin avait été pillé.

Amputé de sa pièce maîtresse.

Ce que les gardes n’eurent pas le temps de lui dire tandis qu’il retournait sur ses pas en trombe, c’est qu’à peine quelques minutes plus tôt, une autre leur avait posé les mêmes questions.

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