Jardin des littératures de l'imaginaire
L’usurpation. Le vol. Le signal. La fuite.
Tout s'était déroulé tel que prévu.
Du haut de la falaise, Sygn n'éprouvait que le tremblement, le vertige incrédule de la réussite. Elle flottait au-dessus du monde, consumée par l’euphorie. De violentes pulsations propageaient un sang bouillant dans ses veines ; mais dans la longueur de ses doigts, c'était autre chose. Ses os brûlaient de cette magie qui lui avait obéi.
L'impossible ne l'effrayait plus et ce monde dont elle se croyait tenue à l’écart se déroulait à ses pieds. Elle avait chaud, elle avait envie de rire. De laisser éclater sa joie, aussi folle, aussi démesurée fut-elle.
Loki serait bientôt là. Il insisterait pour qu'elle adopte son nom de naissance. N’avait-elle pas dupé les dieux ? N’avait-elle pas contrecarré leurs plans ? Elle ferait d’abord mine d'hésiter, puis de rechigner, mais elle finirait par convenir que, dans de telles circonstances, Sigyn, Compagne de la victoire, sonnait peut-être bien, tout compte fait.
Elle se laissa tomber sur un lit d’herbe tendre, sans pour autant chercher le sommeil. Un fourmillement remontait depuis chaque extrémité de ses membres et devant ses yeux, repassait la même boucle d’images. Les sous-sols. Le trésor d’Odin. L’air vicié par les fragments d’âmes accrochés aux bagues, aux dents, aux pendentifs, aux couronnes ou aux fourrures qui s’entassaient. Et le Cœur de l’Enchanteresse, dominant tout le reste. L’indescriptible, quand elle s’en empara. Il fallait qu’elle le revoie. Que cette fois, elle prenne le temps de le regarder.
L’aurore n’en était qu’à ses prémices quand elle céda.
À peine plus gros qu’un bulbe, le Cœur de l'Enchanteresse tenait dans la main. Ses parois translucides présentaient de minuscules aspérités que Sygn gratta du bout de l’ongle. Quoiqu’elle n’en déchiffrât rien de concluant, elle identifia l’Ancienne langue d’Yggdrasil, dont Torunn traçait les caractères primitifs dans l’écorce de la maison lors des solstices.
Angrboda les avait-elle dictés aux Forgerons ? Qu’avait-elle voulu inscrire ? Avait-elle imaginé être un jour spoliée de son bien le plus cher ? Était-ce une malédiction à destination des voleurs ?
A mesure que la sorcière tâchait d’en percer les secrets, le Cœur se gorgea de la chaleur et de l’odeur de sa peau ; il en imita les gerçures et la timide saillie des veines gonflées. Son poids s'estompait et ses contours qui cherchaient à devenir continuité insinuèrent en Sygn le désir impérieux de l’enfouir dans sa poitrine.
N’avait-elle pas un grand vide, là ? N’était-il pas temps de le combler ?
Mais en se contractant puis en se dilatant, il lui glissa des mains.
Entre ses pieds, se balançait une rangée de joncs verdoyants et de l’autre côté, coulait un torrent dont la fraîcheur nappait l’herbe d’un brouillard épais.
Le lourd battement du Cœur la détourna de ses doutes avant même qu’elle puisse les formuler. Il retrouva bientôt le creux de sa paume ; et elle, le plaisir de sa possession.
Révélée par le Fleuve, sa monstruosité laissa Sygn interdite.
L'organe, car il n'avait plus rien de l'œuvre délicate des forgerons de Nidavellir, ressemblait maintenant à un tubercule germé. Une chose estropiée, raccommodée par de grossières coutures, rendu à la lumière après des siècles d’isolement et de noirceur. Une chose qui n'acceptait pas son inanition. Une chose répugnante qui devait disparaître.
Sygn se dépêcha d’arracher le tapis de verdure sous ses genoux. Elle gratta la terre humide comme une bête affolée, consciente de détenir un butin défendu. Personne ne devait savoir. Le Cœur devait disparaître avant de se réveiller. Elle n’aurait pas dû y toucher. Un murmure lui chatouillait la nuque. Elle ignora sa rumeur. Continua de râcler à s’en saigner. Enfin, le trou fut assez large. Elle y jeta le Cœur et s’empressa de recouvrir ses insupportables gémissements de terre.
« On m'a vilipendée. On m’a transpercée. On m’a brûlée. Jamais on ne m'avait enterrée. »
De l'autre côté du Fleuve, les yeux bruns, pénétrants, d'une idole à la peau dorée et à la chevelure d'airain avaient tout vu. De fins bijoux d'os polis sertissaient sa gorge et ses poignets. L'idole marcha sur le Fleuve comme elle marchait sur la berge ; vêtue d’une longue robe tissée d’eau noire et de brume. Son corps avait créé la vie, il l’avait portée, il l'avait endurée et affichait avec fierté la victoire remportée au prix de la douleur.
— Pensais-tu me tuer ?
Contre son gré, Sygn s’offrait à sa contemplation carnassière. Elle entendait ses mots, ressentait le frisson suave de son timbre derrière les percussions sourdes du Cœur enfoui. Le battement. Lourd sous la terre. Dénonciateur. Elle avait commis la plus terrible des erreurs en s'en emparant. Loki le savait-il ? Savait-il ce qu'une telle audace engrangerait ?
— Il t'a abandonnée.
Non. Ils seraient bientôt ensemble. L'idole était rancunière et ses mots, venimeux.
— Ensemble ? Tu es pourtant la seule que je vois ici.
Il allait arriver. Sygn ouvrirait les yeux et là, son ombre aiguisée par le soleil s'étirerait sur le sentier, en contre-bas.
— Et après ?
Ils s'en iraient, tous les deux.
— Lazare. Siegfried. Lokten et maintenant lui.
Ils étaient partis. Ils l'avaient démantelée, pièce par pièce et ils avaient tout pris. Parce qu’en restant passive, elle le leur avait permis.
— Qu'ils soient pères, frères, amis ou amants, les hommes ne s'illustrent que dans la déception.
Sa poitrine était vide. Creuse comme une tombe. En espérant se remplir, elle avait accueilli tout ce qui passait à sa portée. En vain.
— Prends-le et il retiendra ceux que tu désires.
Sous la terre, le Cœur dictait sa cadence profonde et régulière. Il la complèterait. Il la guérirait. C'était pour lui qu'elle avait ce trou béant dans les entrailles. Pour nul autre. Niait-elle l’évidence ? Torunn lui avait fait le plus précieux des présents. Torunn l’avait sauvée.
— Prends-le.
La voix déposséda Sygn de ses jambes, de ses gestes, de son corps. Elle ôta le poids de la culpabilité et le tourment de la pensée. A ses ordres, Sygn déterra la chose terrible, ressuscitée.
Sous la caresse de l’idole, le Cœur redevint de verre ; sous son baiser, il s’emplit d’or. L’Enchanteresse posa son regard sur cette servante, agenouillée, que la peur n’avait pas totalement abandonnée. De l’index, elle lui releva le menton et ce qu’elle vit, la ravit.
— Je ne suis pas lui. Je ne te mens pas.
Vois-le, partir.
Une nuit sans lune s’était abattue sur le continent. Seule une lueur d’azur en dessinait les contours. L’air était lourd. Opaque. Sygn se leva. La tête lui tournait. Il fallait qu’elle parte. Il fallait qu’elle s’éloigne de cette idole et de son Cœur. Avant de quitter la falaise et de s’élancer au hasard, elle jeta un dernier œil sur le sentier.
Loki n’y était pas.
Au loin, la cité brûlait.
Les flammes l’avaient encerclée. Elles avaient gravi ses murs et s’étaient déployées sur les chemins. Elles infiltraient les sanctuaires et dévoraient leurs résidents dans leur lit.
Les hurlements s’élevaient vers le ciel, dont aucun sauveur ne descendait.
Même les étoiles s’étaient retirées.
Le châtiment d’Asgard dura jusqu'à son total effondrement.
Il n'y eut alors plus rien. Que la fumée. Que la ruine.
Repu, le feu s’en alla au matin.