Jardin des littératures de l'imaginaire

L'Enfant d'Asgard - Chapitre 58 : La course de Sif

Après les récentes nuits hivernales, la douceur printanière avait poussé Thrud hors de la demeure de ses parents. Eveillée par le chant des premiers oiseaux de la saison, la jeune fille avait enfilé une robe cousue des mains de sa mère et avait arrangé ses longs cheveux blonds comme elle, en une épaisse et longue tresse dorée. En de nombreuses occurrences, Sif avait tenté de lui enseigner l'art du tissage et de la broderie, mais sans grand succès. Thrud manquait de patience et se plaisait bien mieux dehors, où elle exerçait ses talents de cueilleuse de baies et de champignons.

Il se trouve que ce matin-là, l'odeur de terre mouillée lui avait inspiré une irrépréhensible envie de bouillon de morilles. Un panier passé autour du coude, Thrud avait pris la direction des bois en veillant à ne pas être suivie. Sif s'agaçait d'une telle manie mais Thrud ne lui en tenait pas rigueur. Sa mère ignorait qu'un bon coin à champignons est si rare qu'il est crucial de garder le secret de son emplacement, si bien qu'il arrivait à Thrud de ne pas répondre pour ne pas trahir sa position. Toutefois, quand elle entendit la percussion soutenue des sabots et le halètement d’un cheval, elle fit une exception.

Dans la verdoyance des fougères et des buissons, la robe de Sif, d'une vive couleur bordeaux, se détachait pareille à une tache de sang. Quelque chose. Il y avait quelque chose. Sa mère évitait de chevaucher, qui plus est à une telle allure, du fait de nausées qui la prenaient aisément. Se pouvait-il que cela ait rapport avec ce banquet auquel il lui avait été interdit de participer ? Ils étaient tous si bizarres depuis. Thrud avait durement pesté lorsqu'aux portes du festin, on l'avait renvoyée dans sa chambre d'enfant.

— Thrud, où sont tes frères ?

— Maman, comment… Ils... je les ai vus partir vers le ruisseau. Mödi voulait aller pêcher et...

— Va les chercher et emmène-les vite chez Nanna.

— Mais Papa...

— Où est-il ?

Thrud détestait cela. Quand il lui fallait annoncer de déplaisantes nouvelles qui fâcheraient ou peineraient sa mère. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’aucune servante ne l’avait aidée à se vêtir et que son père n’avait pas quitté ses appartements depuis son retour.

— Il est avec... tu sais, la…

— Qu'il y reste, coupa Sif. Écoute-moi bien, Thrud. Tu vas aller chercher tes frères et vous allez tous les trois prendre le char de votre père. Tu fouetteras ses saletés de boucs aussi fort qu'il le...

— Mais Papa ne voudra pas que...

— Je me fiche de ce que dira ton père ! Dépêche-toi, et dis à Nanna qu'elle avait raison.

— Sur quoi ?

— Sur tout.

Thrud n'eut pas le temps de l’interroger plus longtemps. Sa mère repartait déjà, sa longue chevelure d'or rebondissant sur la courbe de ses épaules.

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