Jardin des littératures de l'imaginaire
L’arc-en-ciel Lorsqu’elle était petite, Keya collectionnait les arcs-en-ciel. Les yeux pétillants comme des bonbons acidulés, elle admirait les taches de couleur illuminer l’intérieur de la bouteille de verre qu’elle se pressait de refermer pour les empêcher de se dérober. Aujourd’hui, elle observait amèrement les fioles vides. Elles auraient pu lui rappeler un sentiment proche de la joie si la vie ne lui avait pas volé la candeur dont tous les enfants devraient jouir. Et même si elle avait voulu faire semblant d’y croire encore, ne serait-ce que par nostalgie, cela n’était pas possible : les arcs-en-ciel n’existaient plus. Aucun rayon ne traversait plus les gouttes de pluie et pour cause, il n’y avait plus de soleil.
Au fond d’elle, Keya espérait le retour de l’astre brûlant, raison pour laquelle elle était incapable de se débarrasser de ses précieuses bouteilles. Alors qu’elle triait le reste de sa chambre, elle les coucha sous sa bibliothèque, de façon à ne plus les voir, ce qui n’était pas difficile dans la pénombre des luminaires fades qui contrastaient avec les murs de la pièce d’un rose insupportablement vif. Ils ne pourraient jamais rivaliser avec la lumière du jour. Le store de la fenêtre mansardée et les volets de la petite fenêtre du fond la narguaient, complices. Ils savaient que la jeune fille n’avait aucune raison de les ouvrir et la dévisageaient, imperturbables.
Si Keya ne voyait pas le soleil, cela n’empêchait pas l’été de l’étouffer tandis qu’elle restait cloîtrée dans sa tour. Elle ne quittait jamais sa demeure. Cette grande maison plongée dans l’abîme n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été autrefois : un salon vivant donnant sur un jardin luxuriant, une cuisine aux odeurs épicées, des chambres impeccablement rangées et une cave que Keya craignait à cause de son austérité. Désormais, c’était tout le pavillon qui lui paraissait lugubre. Elle vivait donc dans sa chambre, à l’exception des moments où son geôlier l’obligeait à en sortir pour lui tenir compagnie ou le servir.
Heureusement, il n’était pas souvent là. Parfois, il ne rentrait que tard dans la nuit et n’osait pas la réveiller, sauf quand son état d’ivresse lui faisait oublier l’heure et la dignité. Dans ces moments-là, au mieux, Keya l’entendait rendre son repas dans les toilettes en bas des escaliers et, lorsque le sort s’acharnait, elle devait le raisonner pour qu’il aille se coucher tandis qu’il l’assommait de discours incohérents. Une fois, il s’était écrasé de tout son poids sur son bras et elle avait dû se retenir de pleurer, craignant d’empirer la situation. Pourtant, Keya préférait lorsque le Cerbère était ivre car lorsqu’il était sobre, sa colère se déchainait.
Il n’allait jamais jusqu’à la frapper, tenant étonnamment la promesse formulée le jour où le soleil s’était éteint. Cependant, la jeune fille se demandait si elle ne préférait pas périr sous les coups que subir son courroux. Elle faisait tout pour ne pas le froisser, pour le contenter : tâches ménagères, lessives, repas. Cette esquisse de jeune femme était désormais une femme au foyer. Et comme beaucoup d'entre elles, elle supportait un mari ingrat, sans pour autant être son épouse. Si elle avait le malheur d’avoir un mot de trop, ou lorsque ses yeux trahissaient sa colère, le Cerbère se jetait sur elle comme un chien sur un os. Il ne la lâchait pas.
Si seulement Keya savait tenir sa langue… Cette dernière était aussi indisciplinée et aussi tranchante que les griffes d’un dragon. Peut-être était-ce ce dragon en elle qui lui interdisait de flancher. Elle refusait de baisser les yeux devant l’ennemi. Elle refusait de se taire face aux injustices qu’il déversait sur elle. Alors, elle crachait des flammes et combattait le monstre. Pendant des heures, les cris se disputaient la première place du podium avec les larmes. Le Cerbère finissait toujours par abandonner car Keya gagnait toujours. Toujours. Elle ne pouvait pas perdre. Le soleil avait disparu mais pas cette lueur appelée l’espoir. Et elle savait que le jour où elle laisserait cette flamme s’éteindre, les ténèbres l’engloutiraient sans jamais la laisser revenir. Cette maison serait son tombeau.
Son gardien n’était pourtant pas décidé à mettre fin à ses jours, non, il avait trop besoin d’elle. Le pavillon, déjà hostile, se chargeait d’une tension à couper au couteau dès qu’il passait le pas de la porte. Parfois, lorsque Keya était écrasée de fatigue, elle ne disait mot. Elle espérait ainsi une trêve, un répit. C’était sans compter sur le monstre qui, bien que privé de sa source solaire, redoublait d’énergie. Il suffisait d’un sourire trop timide pour que les hostilités reprennent. Le Cerbère trouvait toujours une nouvelle façon de la provoquer ou de l’humilier. Il critiquait les tâches qu’elle avait soigneusement effectuées. Il la rabaissait. Souvent, il l’insultait. Il jetait la nourriture qu’elle lui avait préparée au sol et l’obligeait à nettoyer. Il la menaçait, tapait sur les murs près de son visage, lançait des objets à côté d’elle. Il la mettait dehors pour lui ordonner la seconde suivante de revenir immédiatement. Oh ça oui, il regrettait la promesse qu’il avait fait devant la dernière lueur du soleil. Alors, il lui faisait payer et, dans ses mains, la maison devenait chaos.
Keya était soulagée qu’aucune lumière n’éclairait suffisamment son visage pour que ses camarades de classe, ni même ses amies, ne remarquent ses paupières souvent enflées d’avoir trop pleuré. Seule son amie d’enfance savait. Elle était comme sa sœur. Depuis que les vacances d’été avaient commencé et qu’elle la savait piégée chez elle – Keya n’avait évidemment le droit de quitter sa tour que pour aller en cours – elle lui rendait visite dans son antre. Affalées dans le canapé au cuir froid, elles dévoraient des céréales fourrées à la pâte à tartiner en regardant des animés japonais. Heureusement, la télé, elle, n’avait pas besoin d’énergie solaire pour fonctionner et sa sœur ne se plaignait pas du fait que Keya n’ouvrait jamais les volets. Après tout, elle savait pourquoi. Elle la réchauffait par sa présence bienveillante et grâce à elle, la jeune fille avait l’impression d’être à nouveau une enfant. Et c’est ce qu’elle était encore : une enfant, perdue dans l’ombre des adultes.
Les jeux vidéo qu’elle classait soigneusement par ordre de préférence, se chargeaient eux-aussi de le lui rappeler. Ses différentes consoles avaient pris la poussière. Depuis combien de temps ne les avait-elle pas touchées ? Des jours, des semaines, des mois ? Elle ne savait plus. Le temps s’accordait sur une partition dissonante depuis la disparition de l’astre solaire. Keya ne distinguait plus la nuit du jour. Elle dormait parfois toute la journée, s’attirant les remontrances du monstre. Le Cerbère ne tolérait aucune absence de sa part et traduisait son manque de vigueur par de la paresse. En réalité, la jeune fille dormait très mal et avait parfois la certitude d’être possédée, tant son cerveau se jouait de ses rêves ou plutôt, de ses cauchemars. Keya ne rêvait plus. Le monde n’était plus qu'une brume opaque et irrespirable.
Aujourd’hui, le Cerbère était là mais heureusement pour sa prisonnière, elle avait une bonne excuse pour ne pas le rejoindre : elle devait ranger sa chambre. Quelle ironie pour elle de se cacher derrière une excuse si infantilisante. Cependant, elle n’allait pas se plaindre de ce sursis bienvenu. Après avoir fini de trier tous ses jeux, elle s’attaqua à ce qui lui restait de plus précieux : ses livres. Elle les dépoussiéra un par un et en éprouva une immense satisfaction. Elle décida de les ranger par ordre alphabétique de séries et finalement, de les reclasser par genre puis par titre. Elle tenait à ce que sa bibliothèque soit la plus harmonieuse possible. Il fallait qu’elle soit à la hauteur de ses trésors.
Un livre pour enfant lui posa cependant une colle : il était inclassable. Ce n’était ni un manga, ni un roman, c’était un album. Il se détachait des autres par son format plus grand, plus large, plus coloré. Un mélange de douleur et de nostalgie s’empara du cœur de Keya. Elle reconnaissait cet album jeunesse, se souvenait des moments où elle en parcourait les histoires et surtout, elle savait qui les lisait pour elle alors qu’elle était encore à un âge où elle déchiffrait à peine les mots.
Malgré la souffrance qui menaçait de la submerger, la curiosité l’emporta et elle ouvrit le livre. Elle en caressa les pages aussi délicatement que si le papier risquait de se déchirer sous ses doigts. Assisse sur le parquet de sa chambre, elle s’adossa contre la bibliothèque et replia les genoux afin d’y poser l’ouvrage épais qui s’avérait être un recueil d’histoires. Elle y reconnut ses préférées, celles qu’elle aimait entendre même lorsque ce n’était pas l’heure de dormir. Alors qu’elle était absorbée dans un récit qu’elle connaissait par cœur, une feuille se détacha et tomba entre ses cuisses. Keya eut d’abord peur d’avoir abîmé son précieux compagnon de contes lorsqu’elle réalisa qu’il ne s’agissait pas d’une page du livre mais d’une photographie.
Son cœur l’élança et sa respiration se bloqua. Elle appuya l'arrière de sa tête contre sa bibliothèque et ferma les yeux. Non, elle ne pouvait pas céder maintenant. Elle avait tenu bon, elle avait tout supporté : les hurlements, la haine, la violence. Depuis cette nuit où elle avait tant pleuré que tout le sel avait déserté son corps, elle n’avait plus laissé la peine s’inviter. Elle s’était autorisée des larmes de colère, jamais de tristesse.
La poussière brouillait l’image et pourtant, elle devinait parfaitement la silhouette qu’elle avait sous les yeux. Son sourire radieux dont elle avait hérité n’avait pas perdu son éclat malgré la fine poudre grise qui le recouvrait. Sa chaleur se devinait encore à travers le papier. Elle l’avait soigneusement évité depuis cette date fatidique. Et voilà qu’il se rappelait à elle. Le soleil.
Alors, le chagrin explosa. Le barrage céda. Le deuil perça l’abîme. Les perles salées dévalèrent son visage sans qu’elle ne parvienne à les contenir. Le soleil n’était plus et pourtant, il illuminait son âme. Keya baissa les yeux vers la photo, résolue à affronter sa lumière lorsqu’elle le vit. Les gouttes tombées de ses yeux avaient dessiné une arche sur la photo. Chaque petite flaque d’eau avait noyé la poussière et dévoilé une couleur du souvenir figé par l’image, prenant la forme d’un phénomène optique que la jeune fille pensait ne plus jamais revoir. L’arc-en-ciel.