Jardin des littératures de l'imaginaire
Dans le skali, l’impatience avait adopté plusieurs formes. Certains, mains croisées dans le dos, en arpentaient la longueur dans un sens, puis dans l’autre. D’autres s’en prenaient aux serviteurs qui se bousculaient, les bras chargés de choppes, de plats et de couverts. Les éclats de voix ponctuaient les rumeurs effrayées, que chaque nouvelle évidence de la sénilité de Frigga envenimait. Il se disait que l’apparition des corbeaux l’avait faite basculer dans un terrible épisode de démence. Saga, qui avait assisté à toute la scène décrivait une farce grotesque et cruelle. Selon elle, Huggin et Munin avaient éviscéré la dépouille d’Odin et gobé son œil unique. Alertée par leurs chamailleries, Frigga les avait découverts, pataugeant dans une flaque nauséabonde de tripes. Son cri avait été si déchirant, qu’une nouvelle fissure était apparue sur l’un des murs donnant sur la cour. Elle s’était évanouie mais à son réveil, sa terreur ne s’était en rien dissipée. Seules les potions abrutissantes de Hlin étaient parvenues à l’endiguer ; ce que l’air hagard de la reine et son équilibre, entièrement dépendant de sa loyale servante, confirmaient. Qui les protégeait du péril, maintenant que le Sort d’Odin s’effritait ? demandait Saga à ceux qui l’écoutaient. Qui veillait sur Asgard ?
Les craintes des plus mesurés et les convoitises des plus belliqueux se tournaient naturellement vers le trône inoccupé. Car oui, le trône était inoccupé. La vieille folle ne comptait pas. D’accord ou non sur ce point, pour tous, le retour de Loki sonnait le glas du bouleversement. Tout se jouerait là et l’issue de cette rencontre déterminerait bien des aspects de l’éventuelle succession. Jusque-là négligées, les confidences d’Odin et de Frigga consignés dans les écrits de Saga suscitèrent un soudain intérêt. S’ils n’avaient nommé personne, entre les lignes, se trouvait forcément le nom de leur héritier. Mais Saga refusa de violer le secret de ses textes et ce, bien que la mort eut eu la bonté de la défaire de son devoir envers son père. Une telle interprétation ne lui appartenait pas, de toutes manières. Elle n’était que scribe, elle notait, elle n’intervenait pas.
A moins d’y trouver une distraction.
Et quand les discussions ne ressassaient pas la venue d’Huggin et Munin, la récente nappe d’air glacial embrasait l’imaginaire morbide des asgardiens. Nanna s’opposait farouchement à considérer la chose comme un présage et Nerthus, la doyenne des Vanes, la rejoignait là-dessus. Le froid seul ne signifiait rien, surtout en cette période de transition entre hiver et printemps, et même au regard des corbeaux, on ne pouvait y lire quoique ce soit de concret. Leur prudence ne faisait pas l’unanimité dans cette foule avide de sensationnalisme et il ne fallut pas grand-chose pour que Loki se trouvât accusé de toute cette mise en scène.
« Souvenez-vous de ce qu’elle avait dit, souvenez-vous que notre fin débutera par trois années d’un long hiver ! L’Enchanteresse l’avait annoncé, elle est à nos portes ! » braillait Jörd de sa voix ébréchée. Jörd était la première femme d’Odin, et, même selon Thor dont elle était la mère, c’était son goût excessif pour le complot qui avait eu raison de son mariage et de sa crédibilité. Nombre d’Asgardiens avaient pris l’habitude de garder une distance avec ses paroles, mais ce soir-là, elles infiltrèrent sans peine leurs conversations. Qui fallait-il croire ?
Au milieu du brouhaha, alourdi par le roulement des tonneaux de bière et d’hydromel que l’on acheminait des caves vers la surface, les pièces de viande s’imprégnaient de l’odeur de la graisse et les poissons, de celle des herbes. Elles enfumaient en surface, mais en profondeur, tissée à la fibre des tapis et des tentures, persistait la puanteur de la carcasse laissée à l’air libre dans la cour. De cela, on ne parlait plus depuis que le verdict populaire avait été rendu, et avait désigné la sauvagerie de Thor entière responsable de l’état de la dépouille. Déplaisante conclusion pour le dieu du tonnerre, qui dès lors, avait imposé un tabou sur le sujet.
Les coupes de fruits, les plats de bouillie, les potées de légumes se multipliaient sur les tablées auxquelles les Asgardiens rechignaient à prendre place. Maîtresse de ce festin célébrant un événement qu’elle affirmait porteur d’espoir, Frigga apparaissait plus fantasque qu’à la récente accoutumée. Hlin l’avait priée d’accepter son aide pour son apprêtement, mais la régente d’Asgard n’avait rien voulu entendre. Les robes usées et ternes s’entassaient sur ses épaules décharnées et ses bijoux, pillés de leurs pierres précieuses, cliquetaient à ses poignets. C’est tout échevelée, bariolée de khôl et trop lourdement fardée, qu’elle orchestrait mollement les allées et venues de ses gens. Elle allait, venait, en demandant que les coupes et les choppes soient disposées de telle façon, pour le reprocher dans les minutes suivantes. Tout bas, les serviteurs acquiesçaient et obéissaient. Quand tout fut disposé et qu’elle exigea que soient finalement changées les nappes, elle fut obéie. Il y avait fort à parier qu’à circonstances égales, Odin n’aurait pas bénéficié d’une telle compassion.
Malheureusement pour la reine, il n’y avait rien à faire. Ni son enthousiasme ni la profusion de victuailles ne réjouissait ses Enfants. Dans les mots griffonnés par Saga jusque dans les bouches les plus sceptiques, se répandait la certitude d’une nuit maudite. Nanna l’avait lu dans les étoiles. Après l’avoir rudement censurée, son père Nep et son frère Vigrid rapportaient ses paroles à qui voulait les entendre. On interrogeait Jörd sur de vieilles prophéties. On harcelait Hermöd, pas tant parce qu’il avait été le premier à entendre les corbeaux, que parce qu’en ce royaume, il était le seul, si l’on excluait le défunt souverain, à parler parfaitement leur langue. On lui réclamait une traduction littérale de la missive en dépit du bon sens – une langue ne pouvant trouver son parfait équivalent dans les mots d’une autre ; par conséquent, on en déduisait tout et son contraire. On s’inquiétait de l’absence de Freyr, un peu moins de celle de Bragi, consacré à l’ermitage de longue date. D’ailleurs, les Asgardiens l’ignoraient mais, concernant ce dernier, l’inquiétude n’aurait plus été du moindre secours.
Après avoir longuement marqué le ciel d’une sinistre cataracte, les corbeaux s’étaient présentés à Bragi en fin d’après-midi. Pour ensevelir leurs insupportables railleries, il avait joué de la lyre et chanté une ancienne sérénade, composée à une époque où il se rêvait au bras de la plus charmante de toutes. Mais cela n’avait pas suffi à faire taire les oiseaux de malheur, alors Bragi avait fermé les volets et calfeutré les portes. Dans l’obscurité de sa cabane, il avait joué plus fort, à s’en râper les doigts et avait chanté, à en perdre la voix. A un moment, les corbeaux s’en étaient allés, mais Bragi avait continué de les entendre. Il avait eu l’impression de les entendre, de les sentir raclant le peu de raison qui lui restait à l’intérieur du crâne. Quiconque pousserait désormais sa porte le découvrirait assis à table. Mort. Son visage tourné vers la fenêtre par laquelle il avait si souvent guetté la venue de sa belle Idunn, une pince dentelée plantée si profondément dans l’oreille qu’elle en dépassait à peine.
Mille mots circulaient aussi concernant Heimdall qui n’était pas rentré pour les funérailles d’Odin. Était-il mort ? Sans lui, Asgard était aveugle. Sans lui, les ennemis des dieux pouvaient se réunir et encercler la forteresse.
Les Ases s’agitaient comme des poules cernées par les renards. Une électricité que ne maîtrisait pas Thor flottait dans l’air et se déposait sur les robes de laine, les capes et les chemises. Ce mal n’épargnait pas Sif, connue pour sa résilience et ses qualités maternelles. Elle ne faisait que rouspéter. Sur une servante pour un pas de travers, sur ses enfants atteints d’une turbulence incontrôlable et même sur son époux dont elle ne supportait plus les frasques adultères. Si la chose n’était pas nouvelle, qu’elle l’exprimât, si. Et lorsqu’il n’y eut plus personne à réprimander, elle éclata de rage :
— Personne ne se dévouera pour chasser ce charognard ? Êtes-vous tous devenus sourds comme des pots ?
En effet, Huggin – à moins qu’il ne se fût agi de Munin – les observait, tranquillement posé sur un appui de fenêtre. Non content d’épier, il piaillait, il sautillait sur place et gonflait son gosier d’un rire goguenard. Personne ne l’avait vu entrer, c’était un fait, mais tous l’avaient vu planer d’une poutre à l’autre. Ceci dit, on n’avait osé souligner le malaise émanant sa présence. Qu’y avait-il à faire ? L’animal était-il encore sacré ?
Indifférent et surtout incapable de telles réflexions, Magni, l’aîné bravache de Sif, s’empara d’une fourchette et s’en servit de javelot. L’oiseau suivit sa trajectoire avec indolence. Le lancer était si approximatif, qu’il ne sembla pas se sentir concerné. A son tour, Thor se saisit de son marteau mais avant qu’il ne le lance, Sif le lui prit des mains, plus furieuse que jamais :
— Veux-tu tous nous tuer ? Que le toit nous tombe sur la tête, c’est ce que tu veux ? Idiot ! Dégage ! s’écria Sif. Retourne avec ta putain ! Pourvu que tu ne sois plus un danger pour personne !
Son emportement sidéra son époux et mit un terme aux dernières conversations. Tant qu’elle eût Mjölnir en main, un silence hésitant maintint le skali en apnée. Qui serait le prochain à en prendre pour son grade ? Poussé en avant par une foule qui reculait, Tyr se retrouva tout désigné à l’attention de la princesse.
— Dieu de la guerre, le héla-t-elle en pointant le marteau sur sa poitrine, te sens-tu capable de le chasser ?
Tyr fronça ses épais sourcils noirs, assortis à sa barbe toute aussi fournie. Sa cuirasse tombait en charpie, aussi soupçonna-t-il ces paroles de moqueries.
— Nous le mangerons ce soir, affirma-t-il avec une fausse gaillardise. Cela lui apprendra !
— Je pourrais le plumer ? demanda la cadette de Sif, agrippée à son jupon.
— Thrud ! Cela suffit !
— Il n’est pas question de le tuer sous peine de nous conduire plus rapidement au désastre ! s’épouvanta Jörd.
— Ton optimisme fait plaisir à entendre, ma douce, ronronna Baldr à l’autre bout du skali.
— Quand on aura besoin d’une potiche, on fera appel à tes services, Baldr, merci, feula Sif. Vous êtes si… Par pitié, Tyr, attrape-le et fiche-le dehors.
— S’en occuper ? répéta Üll, fanfaron dans son habit cousu de cuir. Tu ne l’as pas vu ? Il a essayé toute la journée et n’a pas effleuré le piaf une seule fois. Sans rire, aucun de vous ne l’a vu avec son arc et ses flèches ? Ça m’a fait penser au jour où le molosse de…
— Tu n’as qu’à t’en occuper, Chasseur, se vexa Tyr. C’est étonnant que tu n’aies pas pensé à lui en premier, Sif. A moins que Skadi…
— C’est bon, j’y vais, trancha Üll.
Aussi agile que Tyr fût trapu, le chasseur enjamba un banc, monta sur une table et escalada le mur en prenant appui sur les reliefs de la fresque revêtant le skali des plus grands exploits d’Odin et de ses frères. Il ne tarda pas à atteindre le rebord où se trouvait l’oiseau. Mais lorsqu’il agita la main pour l’effrayer, le corbeau, loin de battre en retraite, lui pinça méchamment la paume. Üll poussa un juron si grossier qu’en contrebas, Sif plaqua les mains sur les oreilles innocentes de son benjamin, Modi.
— Üll ! es-tu blessé ?
— Ça ira ! dit-il en montrant sa main à peine entaillée.
— Où est-il passé ? s’enquit Thrud.
— Quoi ? Comment ç…
Üll ressentit le souffle glacé de la nuit contre sa nuque. Il se dressa sur la pointe des pieds. Hugin avait disparu sans un bruit.
— Le vitrail, comprit-il à voix haute. Le verre est brisé dans ce coin. Il y a un passage mais…
— Au moins est-il parti, se réjouissait Sif. Descend avant de te rompre les os !
La disparition du corbeau froissait Üll. Profitant du relief d’un bouclier inscrit sur la fresque, il grimpa à peine plus haut. Le rebord aurait été assez large pour qu’il s’y asseye mais il s’en abstint. De petits éclats de verre parsemaient la pierre. Le corbeau avait-il brisé ce vitrail ? Cela n’expliquait pas comment il avait pu se glisser dans un passage si étroit.
Dehors, le soir tombait. Le pâle halo de Sol rejoignait son lit d’épines et de feuillages. Sur le point de redescendre, Üll s’interrompit. Il avait capté un mouvement au loin. En contrebas, une silhouette solitaire avançait sur le sentier.
— Il sera bientôt là ! prévint-il, péremptoire.
Quelque part, quelques mètres en dessous de lui, une céramique se fracassa au sol.
— Loki, il arrive, insista-t-il en espérant susciter réaction plus intelligible.
— Torunn, elle est avec lui ?
— Non, il est seul.
— Quel courage de la part de Torunn de l’envoyer, se moqua Baldr.
Il n’en fallut guère plus pour donner aux sombres prédictions un nouvel élan. Parmi ces théories que rien n’appuyait, Tyr se concentra sur ce qu’il savait. Si toutes les cartes dans sa main ne lui révélaient rien sur les intentions du Fourbe, elles dessinaient toutefois les contours d’une évidente mise en garde.
— Rien ne devra arriver à Loki ce soir. L’absence de Torunn est pour lui une assurance, expliqua-t-il en réponse à la contrariété palpable de Thor. Si Loki venait à ne pas rentrer, alors elle en déduirait qu’il lui est arrivé quelque chose et qui sait ce dont elle serait capable ? Qui sait combien d’autres sorcières se terrent dans cette Forêt ?
— Odin aurait dû la raser avant qu’elle ne devienne un refuge à toute la pestilence d’Yggdrasil, affirma Baldr, largement approuvé par les autres Asgardiens.
— Cela, nous pourrons toujours y remédier une fois les pommes en notre possession.
Ils n’avaient rien appris, se désolait intérieurement Nanna. Ils n’avaient rien appris et leurs erreurs les tueraient bientôt, bien avant que Torunn ou l’Enchanteresse n’aient à s’en charger.