Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 53 : Au bord du vide

 

Pour la toute dernière fois, Loki contemplait le jour se lever sur Asgard. 

Du haut de la falaise, il imaginait la cité, déposée dans sa paume. Il imaginait son poing se refermant dessus, broyant les trésors et les âmes. Car Loki n’avait pas tant de pitié pour ce que le royaume des Ases était devenu qu’il n’en avait pour tous ceux blessés par ses méfaits. À commencer par lui-même.

Il se souvenait du jour où le grand bâtisseur avait débuté son œuvre. Nul n’avait jamais vraiment su d’où il venait. Sa haute taille en avait persuadé certains de son appartenance à la race jötnar. Jugeant de sa rigueur et de son accent guttural, d’autres avaient vu en lui un héritier de Nidavellir. Quoi qu’il en fût, Odin l’avait défié d’achever son labeur dans un délai ridiculement court en échange de quoi, il se verrait couvert d’or. Naturellement, le Borgne n’avait pas un instant eu l’intention de le payer. Alors il avait convoqué Loki. Et Loki se souvenait de chacun de ses mots, de l’éclat cruel et moqueur dans son œil d’acier, tandis qu’il lui suggérait de courtiser le cheval du bâtisseur pour retarder ses travaux. 

Loki se souvenait de toutes les humiliations. Chacune avait laissé sa propre cicatrice. Une bouche enflée, une plaie, une clavicule coudée, deux côtes enfoncées ou un cauchemar persistant. Asgard lui avait attribué bien des rôles au fil des ans. Bête de foire, négociateur, bouffon, espion. Il se souvenait des confidences qu’on l’avait envoyé recueillir aux quatre coins d’Yggdrasil ; souvent dérisoires et toujours à son péril. Il se souvenait des dagues plaquées contre sa gorge. Au-delà de la muraille branlante de la cité, on avait voulu le clouer sur bien des tableaux de chasse. 

Pour quels crimes ? Il avait couvert les Asgardiens de présents, les avait pourvus d’attributs qu’ils n’auraient su imaginer, avait révélé les mille secrets d’Yggdrasil. Plus d’une fois, il avait usé de sa ruse en leur faveur. Qu’avait-il eu en retour ? 

Sa longévité, Asgard l’avait oublié, mais elle ne la devait qu’à la menace plus terrifiante qui rôdait. Car entre ses murs bénis des runes d’Odin, Loki s’y était tenu à l’abri. Asgard comprenait-elle la fin de son privilège ? Les enfants du Borgne entendaient-ils l’approche des milles fléaux que leur arrogance avait contrariés ? Loki espérait tous les surpasser. Il espérait voir la peur. La voir étendre son ombre sur leur terre et figer sur leurs visages plus terribles hurlements.

Il imaginait la fin. Le silence macabre, le craquement des charpentes, le ciel asphyxié derrière la fumée. L’hésitation dans le chant des oiseaux, au lendemain. Les insectes, les vers, émergeant de la terre pour ronger les corps et ne rien en laisser. Pas une trace, pas une preuve de leur passage dans le monde des vivants.

— C’est donc cela, la Lointaine Asgard. 

Il ne l’avait pas entendue arriver. Pourtant, elle se tenait bien là, à ses côtés. Sa silhouette frêle et fermement ancrée dans la terre. Tenace, finirait-il par admettre trop tard.

— La nuit dernière, j’ai fait un rêve étrange, dit Sygn sans détacher son regard gris du vide. J’ai rêvé de cette falaise et de ce qui se trouve, là-bas.

Sa diction était laborieuse. Egarée entre éveil et visions, accrochée à l’invisible courbe des vents qui lui plaquait sa veste trop ample sur les épaules.

— Le Fleuve a murmuré… je ne sais plus quoi exactement. Ma mère… Torrun disait que c’est dans ses Eaux que les Nornes puisent leurs visions, alors j’ai pensé que… qu’un événement d’important arriverait, ici. La certitude s’est imposée ensuite, quand mes pas se sont glissés dans l’empreinte des vôtres.

Il aurait été absurde de le nier : leurs destins étaient désormais liés. Pas par l’œuvre de sorcières ermites que seule une poignée de privilégiés pouvaient consulter, pas non plus par celle de l’Ancien Dieu. Ils en étaient les seuls responsables. 

Qu’avaient-ils fait ? 

— Vous avez oublié ceci, compléta Sygn en présentant à Loki son masque de bois.

— Gardez-le. En souvenir de moi.

— Craignez-vous d’être oublié ?

— Est-ce un compliment ?

— Ce n’est pas un reproche.

— M’avez-vous pardonné, Sygn ?

— De quelles offenses ?

— Vous savez les quelles.

— Commencez par les reconnaître et j’y réfléchirai.

Puisque Loki s’évertuait à éviter tout contact avec son masque, Sygn le garda.

— Vous aviez raison, pour le complot. 

— Je l’ai deviné à la promptitude qu’ils eurent à me laisser partir, en premier lieu, dit-il avec lassitude. Et ensuite à celle que Freya eut de nous ouvrir les portes de son royaume. Les Asgardiens sont de piètres cachotiers, vous savez. Alors, que prévoient-ils ?

— A ce que m’en a dit Freyr, ils comptent rendre le Cœur à Angrboda, le jour où elle reviendra.

— Cela ne parvient pas à me surprendre.

— Vous n’en voulez pas à Freyr de vous laisser avancer droit sur un piège pareil ?

— Durant toute cette vie, je n’ai connu que la solitude, hormis en sa compagnie. Mais le pauvre est un lâche notoire, il ne s’en est jamais caché. Je ne l’en blâme pas. Après tout, il est la preuve que l’affection n’est pas incompatible avec la lâcheté.

— Pour certaines personnes, elle ne l’est pas.

— Comment ça ?

— Tout le monde n’est pas d’accord avec cela. Pour certains, la lâcheté ne peut cohabiter avec l’affection.

— Et laquelle de ces deux choses vous a conduite ici ?

— Je voulais seulement vous rendre votre masque.

— Vous avez fait bien plus que cela.

Tenus par un accord tacite, Sygn ignora l’émotion qui vibrait dans la voix de Loki et en retour, Loki ne remarqua pas le tressaillement des lèvres de Sygn. Tout autour d’eux, résonnait le lourd battement des cœurs qui se cherchent et que l’on interdit de se trouver. Par fierté ou par renoncement. Par lucidité ou par peur.

Sygn refusa de tourner les talons, ainsi qu’elle avait imaginé le faire, une fois son avertissement délivré. 

— J’ai réfléchi. Je sais où le cacher. Il y a… un lieu sûr. Je le ferai si vous me le demandez.

Chaque mot comme un aller sans retour. 

Finirait-elle par porter les mêmes regrets que Tanagra ? Loki refusait de les lire chez une autre. Tout s’entrechoquait, tout s’entremêlait, éclatait en mille morceaux pour se ressouder, semblable et différent. 

Confus et vacillants, les mots se rapprochaient trop de l’esprit. Alors, en ce lieu et en ce moment, ils furent bannis. Une main en rencontra une autre. Timide et pourtant si effrontée. Il fallait quelque chose de sûr, dont on ne pouvait douter. 

Depuis sa rencontre avec Sygn, les paroles des Nornes prenaient un sens nouveau pour Loki. Et il détestait cela. Trop avaient eu de pouvoir sur lui pour qu’une sorcière s’octroyât celui de sa destinée. Et malgré ses résolutions, il y revenait. Il lui ouvrait les bras. Sa propre nature le trahissait. Cette nature avide d’existence, cette nature qui le déchirait en deux êtres, l’un brûlant de liberté et l’autre, épuisé, prêt à se soumettre.  Sygn était la voie prédite par la parole des Nornes. La rejeter, c’était écouter une essence sauvage, héritée de sa naissance, qu’il chérissait et qui n’avait cessé de le blesser. De qui serait-il l’esclave en fin de compte ?

La réponse pouvait souffrir d’un léger sursit.

Parce que ses tourments ne concernaient que l’avenir, Loki succomba à l'insouciance de l’instant. Il le dévora, s’en empara brutalement. Pour la retenir. Pour la garder encore un peu.

La surprise laissa place à l’ardeur, désespérée et puissante.

C’était une lutte que Sygn avait renoncé à gagner. Qu’elle avait espéré perdre en descendant dans le sable. La chaleur au plus profond de ses entrailles. La fraîcheur de l’herbe imprimant ses genoux. Le monde perdit de sa consistance. De son importance. Ne comptaient que les mèches rousses qu’elle agrippait comme une dernière chance. Il n’y eut plus de vent, que leurs souffles brûlants qui se rencontraient et l’odeur boisée de la peau se confondant avec la sienne. Le regard trouble du démon avait éclipsé le soleil et les mains qu’il serrait jalousement autour de sa taille, surpassaient l’attraction de la terre.

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