Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 18 : Les cendres d'Alldrheim

Les dernières victimes avaient été sorties des décombres mais en dépit de tous les efforts, le peuple d’Alldrheim avait perdu des hommes, des femmes, des enfants. Des granges et des habitations s’étaient effondrées. Les mouvements de foule avaient déclenché quelques départs de feu, heureusement vite endigués par la neige. Le chaos se faisait de pleurs et de lamentations, de poussière, de paille et de débris de bois, de pierres et d'ardoises, d'étals brisés, de chariots renversés, de chevaux désorientés et de bétail hagard. Les survivants tressaillaient, les enfants ne quittaient pas le giron de leurs mères. Le palais, longtemps considéré comme un refuge pour les plus démunis, avait été saigné, du cou à l'abdomen. Ses entrailles de marbre se répandaient au sol. Si la plaie se refermait un jour, une balafre défigurant l’immaculée souveraineté de Heimdall persisterait.

Il y avait eu quelques entorses survenues durant une course affolée, des plaies, des angoisses. Demeuraient des bandages, des hématomes, des orphelins blottis les uns contre les autres et des bambins éclatant inexplicablement en sanglots au milieu de la nuit.

Les plus optimistes cherchaient déjà à se relever et c'est avec un certain soulagement que Lazare constatait que l’effondrement de la fourmilière n’avait pas eu raison de la colonie. Les charpentiers arpentaient les rues et estimaient les dégâts. Ils auraient du travail jusqu'à l'automne suivant. Les fermiers se rendirent dans les champs et affirmèrent que les récoltes n'avaient que modérément souffert. La famine ne guettait pas, il faudrait seulement rationner les provisions jusqu’au printemps.  On se persuadait que l’avenir n’avait rien de si gris mais les questions se multipliaient. D’où venait le dragon ? Pourquoi Heimdall ne s’était-il pas encore montré ? Quand on se tournait vers lui, Lazare répondait qu'il ne souvenait de rien, si ce n'est un choc violent porté à la base de son crâne. Il disait supposer que Lopten avait dû en profiter pour créer cette chose qui s'était envolée par-delà les remparts. Ce qu’il taisait, en revanche, c’est que sa propre fille avait joué un rôle. Il ignorait comment, il ignorait pourquoi. On avait vu la jument. Pourtant, c’était lui, Lazare, qu’on avait vu.

Dans la cour meurtrie du palais, les boucliers restaient au sol et les épées dans leurs fourreaux. Au lendemain du drame, les soldats n'avaient pas repris leurs entrainements. Ils s'affairaient à dégager ce qui tenait debout de ce qui avait été brisé. Au cours des derniers jours, Lazare avait redressé l'essieu tordu d'une charrette, coursé des chevaux égarés, rassemblé des familles dispersées, redressé des tonneaux lourds, replacé quelques touffes de chaume sur des toits dégarnis, débarrassé des débris, réenfoncé des pavés déchaussés. Le soir tombé, des gamins s'agglutinaient autour de sa taille en lui réclamant des histoires.

Lazare en connaissait de nombreuses mais, sans qu'il n'en saisisse la raison au premier abord, il lui était apparu que flatter les dieux en une telle période serait impertinent. En y réfléchissant davantage, avant de s'endormir, il lui semblait... oui, qu'en de tels troubles, le temps était aux humains. Les dieux ne viendraient pas, leur Roi était mort. Mieux valait pour les hommes et les femmes d'Alldrheim ne rien attendre d'eux, pour le moment.

Leurs enfants devaient grandir, leurs enfants devaient pouvoir les soutenir.

Alors, Lazare dégainait l'arc sanglé à son dos et l'armait d'une flèche à la pointe arrondie. Les enfants oubliaient un peu la fange et les cauchemars. Ils riaient en ratant des cibles dessinées sur la paille ou s'applaudissaient copieusement en atteignant le centre. Lazare plaisantait avec eux jusqu'aux limites du couvre-feu. Il se satisfaisait de leurs mines réjouies mais en vérité, la vue du palais suffisait à assombrir la sienne. Un palais déserté par les serviteurs mais dont Heimdall refusait de sortir.

Au quatrième jour suivant le drame, Lazare aidait la famille de Kriemhilde à réparer le porche des cochons. Ses pieds pataugeaient dans la boue qui s'était accumulée à cause des récentes averses, et des cloques couvraient ses mains. Son corps manifestait un épuisement qu'il n'écoutait pas. Toute la matinée, il avait creusé et enfoncé des poutres dans le sol afin de renforcer la construction initiale. Les parents de Kriemhilde, bercés dans leurs fauteuils à bascules, le conseillaient sans prendre part aux travaux. Le père était trop vieux pour des tâches si physiques et Lazare refusait de faire travailler une femme. En fait, il trouvait un certain réconfort en leur compagnie. A les entendre, il n'était qu'un jeune homme armé de sa bonne volonté. Pas un conseiller, pas celui qui aurait dû leur éviter de tels dommages. Pas celui qui aurait dû être là.

A chaque heure de labeur, Kriemhilde proposait une boisson différente que Lazare refusait. Il comprenait son manège. Il lui suffirait de céder pour que la jeune femme engage la conversation et qu'elle s'élance au galop sur le Héros qui saurait les venger.

Que ces prophéties occupent les gens d'Alldrheim. Qu'elles embrasent leur imagination. Que l'unité se resserre autour de la répulsion qu'inspirait le monstre et qu’elle se désintéresse des raisons de sa présence.

Juché sur une échelle, Lazare terminait de clouer son modeste édifice. Le bois était attaqué par l'humidité et les clous par la rouille ; mais cela suffirait pour garder une place au sec pour quelques cochons. D'ailleurs, ils n'en avaient que faire ! Les bêtes se roulaient dans la gadoue, exultant de bonheur sous la pluie fine qui commençait à tomber. Les porcelets harcelaient une mère en quête de repos, tout en couinant gaiement tandis qu'ils s'éclaboussaient mutuellement. Des enfants, penchés sur la clôture s'en amusaient.

Redescendu, Lazare s'essuya les mains dans l'étoffe épaisse de son pantalon. Kriemhilde ne manqua pas de revenir à la charge. Une broche en ivoire retenait précieusement ses cheveux blonds. Un cadeau de Siegfried payé avec sa première solde. Lazare l'enviait. Son fils savourait la chance d'avoir une concubine heureuse et fière de recevoir ses cadeaux. Sa robe d'un fuchsia criard détonnait dans les environs grisâtres. Kriemhilde était une jolie jeune femme qui évoquait, par sa grâce et ses tenues, les représentations de la déesse Freya. Cette fois, c'est avec un plateau de petits pains ronds et fumants qu'elle s'apprêtait à soudoyer un peu de sa conversation. Elle aurait presque pu y parvenir si Cillian n'avait pas surgi avec un message de la plus haute importance. Tout était de la plus haute importance, avec lui.

 

— Je suis navré, Kriemhilde. Il reste encore bien des personnes qui ont besoin d'aide, dit Lazare en désignant le pauvre messager à bout de souffle

— Vous travaillez depuis des jours, fit-elle en adressant une moue réprobatrice à Cillian. Je vous ai vu. Vous vous démenez sans répit. Les plus matinaux vous voient déjà à l'œuvre alors qu'ils ouvrent à peine leurs volets, et je suis certaine que les chouettes et les hiboux vous voient également à l'heure de la chasse. Il y a bien d'autres soldats qui peuvent prendre votre relai. Venez vous reposer un peu, s'il vous plaît.

— J'enverrais sans faute Siegfried vers vous, promit Lazare en rabattant l'échelle contre le mur de la petite maison.

— N'est-il pas parti chasser le dragon ? Il y parviendra, j’en suis certaine !

— Votre foi le touchera, c’est certain.

— Oh, comme j'aurais aimé lui souffler un baiser pour lui porter chance, rêvassa Kriemhilde en pressant le plateau contre sa poitrine.

— Toutes vos pensées réchauffent son cœur lorsqu'il est loin de vous, affirma Lazare en chapardant un petit pain.

Le rouge montait aux joues rondes de la jeune femme, qui minaudait en saluant son départ d'un geste distrait. Oh, elle n'était pas méchante et était éperdument amoureuse de Siegfried. Lazare n'aurait pu penser de mal à son sujet, bien que quelque chose le dérangeât dans sa manière de parler et de regarder son fils. D'une manière à la fois possessive et pieuse. L'aurait-elle admiré de la même manière s'il n'avait été qu'un étranger ordinaire ? Au diable Torunn et ses obsessions ! Cette fille semblait admirer et Siegfried aimait l'être. Ne s'étaient-ils pas bien trouvés, tout compte fait ? Lazare mordit dans le petit pain. Et bonne cuisinière, avec ça !

 

Sur ses talons, Cillian trottinait, sans parvenir à articuler quoique ce soit. Son nez retroussé et la mince ligne entre ses paupières lui donnait l'air d'un petit hérisson ébloui. Alors, pris de pitié, Lazare ralentit la cadence.

— Qu’avais-tu à me dire Cillian ?

— Mon Seigneur, Laza...

— Cesse de me nommer ainsi, je t'en conjure !

— L... Lazare, se reprit Cillian, notre... notre grand Protecteur souhaite vous voir.

— Cela devait finir par arriver, n'est-ce pas ? lança-t-il avec amertume.

— Il semble très contrarié par ce qui est arrivé.

—Très contrarié ? Non, Cillian. Les gens, ici, partout, sont contrariés. Crois-moi. Heimdall n'est pas contrarié. Ce qu'il ressent, ce n'est pas de la contrariété. Heimdall est inquiet. Démesurément inquiet. Et les excès des dieux sont rarement de bon augure, ajouta-t-il pour lui-même.

 

Sur ses talons, Cillian trottinait, sans parvenir à articuler quoique ce soit. Son nez retroussé et la mince ligne entre ses paupières lui donnait l'air d'un petit hérisson ébloui. Alors, pris de pitié, Lazare ralentit la cadence.

— Qu’avais-tu à me dire Cillian ?

— Mon Seigneur, Laza...

— Cesse de me nommer ainsi, je t'en conjure !

— L... Lazare, se reprit Cillian, notre... notre grand Protecteur souhaite vous voir.

— Cela devait finir par arriver, n'est-ce pas ? lança-t-il avec amertume.

— Il semble très contrarié par ce qui est arrivé.

—Très contrarié ? Non, Cillian. Les gens, ici, partout, sont contrariés. Crois-moi. Heimdall n'est pas contrarié. Ce qu'il ressent, ce n'est pas de la contrariété. Heimdall est inquiet. Démesurément inquiet. Et les excès des dieux sont rarement de bon augure, ajouta-t-il pour lui-même.

Il se souvenait du jour où il avait rapporté à son Protecteur la vision de Torunn, concernant l'enfant monstrueux que cachait l'antre de Lopten. Heimdall s'était alors métamorphosé en une divinité ancienne, froide et animale, obsédée par la menace. Seule la captivité de l'enfant l'avait apaisé. Pour le bien de son seigneur, pour celui des dieux et pour celui des derniers fidèles résidents entre les remparts d'Alldrheim, Lazare s’était fait gardien de cette double nature.

Qu'aurait-il à dire pour sa défense aujourd’hui ? Comment Lopten s'était-elle introduite dans le palais ? Oh, il le savait, tous le lui avaient dit. Elle s'était introduite avec lui. On avait vu sa jument, on avait vu son carquois. Et Lazare n'avait aucun mensonge probant à avancer à celui dont-les-yeux-voient-au-delà. Aucune explication qui ne tenait la route, en tous cas. Et il était exclu de mentionner Sygn. Dans sa profonde loyauté, Lazare avait fini par accepter quelques nuances, souvent rappelées par Torunn : Heimdall était un Protecteur pour ceux qu'il ne hait pas.

Cillian le guida dans les ruines du palais. Ne demeurait du trône qu’un morceau de verre brisé, terne, vidé de son fragment de Bifröst ; et des colonnes d'or, façonnées à l'effigie des asgardiens, un champ de ruines décapitées, parfois démembrées, et branlantes. Heimdall siégeait là, parmi elles, le menton relevé avec la dignité d’un monarque aveugle. Son passage marqué par les empreintes dans la poussière, sa tunique blanche souillée par la couleur jaunâtre de la sueur. Même les pierres incrustées dans sa chair s’étaient ternies. Comme son regard sans œil. Les dernières nuits d’insomnies s'étalaient jusqu'au milieu de ses joues.

Lazare l’entendit adresser des murmures à quelque chose que son seigneur tenait entre les mains. Cela recommençait. A l’approche de l’archer, les mots se turent. Cillian fut congédié sur le champ.

Qu'il se méfie à mépriser ainsi le seul homme qui se soit aventuré dans les profondeurs pour lui porter secours.

Les dieux sont égoïstes, ingrats et inconséquents, répétait Torunn.

Heimdall se redressa sensiblement, en prenant garde à éviter les arêtes tranchantes de son trône. Dans ses mains, s'agitait un plateau de bois moisi et troué – du moins, de ce qu'en vit Lazare depuis le pied de l'estrade, amputée de ses premières marches.

— Vous souhaitiez me voir, Grand Protecteur.

— Je le souhaitais, oui, dit-il d'une voix vive.

Soumis à l'unique rai de soleil qui perçait les vitraux brisés, Heimdall se creusait d'ombres bien plus qu'il ne naissait de la lumière. Cette créature-là inspirait la méfiance de Lazare. Ce dieu n'était pas son dieu.

— La reconstruction se poursuivra encore de longues semaines, peut-être même des mois, Monseigneur, mais les résidents semblent y trouver une...

— Je me fiche de ce qu'ils y trouvent. C'est ma présence qui les unit. La mienne. Ma seule et unique présence. Sans moi, sans les dieux, vous ne seriez qu'une bande de sauvages !

— Oui, pardonnez-moi. Noble Protecteur, je ne peux...

— Comment est-ce arrivé ? rugit Heimdall. Comment cette garce a-t-elle pu s'introduire ici, selon toi ? Tes hommes t'ont vu. Ils t'ont vu ! Et cette maudite sorcière ! Moi-même, je t'ai vu ! Et pourtant, tu n'étais pas là !

— Il y a eu une faille que...

— Une faille qui ne se reproduira pas, trancha Heimdall.

  Lazare déglutit. Entre ses omoplates, il fit rouler son carquois. Vieux réflexe, à l’approche du danger.

— Que voulez-vous dire ?

— Elle est morte. Lopten est morte.

— Et qu'en est-il de son fils ?

— Son fils ? Tu me le demandes ? Son fils est celui qui a causé tout ce trouble !

Lazare hocha la tête en se pinçant les lèvres. C'était une théorie si évidente qu'il avait préféré s’assurer de sa véracité.

— J'ai ordonné que le cadavre de cette diseuse des Nornes soit abandonné à la pourriture et aux rats, reprit Heimdall dans toute sa froideur. Je ne gaspillerai pas un instant à la déterrer. Qui la pleurerait ? Nous avons bien plus à craindre que ses malédictions depuis le royaume des morts. Nous sommes assaillis de toutes parts, Lazare. Nos ennemis sont tout autour de nous et ils nous terrasseront si nous ne faisons rien ! Les Sorcières ! Ah ! Odin aurait dû les brûler toutes ! Il n'aurait dû cesser de dresser des bûchers ! Elles sont sur le point de s'associer, comme autrefois. Leur rancune ne connaîtra aucun répit tant que toutes nos têtes ne seront pas tombées à leurs pieds !

 

A nouveau, Lazare acquiesça avec précaution. La conspirationLa paranoïa. Elle serait son levier pour détourner Heimdall. La commissure de ses lèvres suintait de bile. Heimdall se leva. Il arpenta l'estrade et parla, autant à celui qui se tenait au pied de l’estrade qu’à celui qu’il tenait entre ses doigts blancs.

— J'ai compris, Lazare. J'ai vu. La Mort de Notre Père-de-Tout et cette attaque ne sont pas des coïncidences fortuites. Les sorcières se sont éveillées au signal que leur a envoyé le Traître des forêts d'Asgard. Elles grouillent comme des moustiques à la surface d'un lac et sont prêtes à se jeter sur nous jusqu'à ce que nos veines soient vides.

— Le traître serait un asgardien ?

— Un asgardien, parfaitement ! s'écria Heimdall. Seulement c’est un sauvage, un chien fou qui, jamais, n'aurait dû quitter son chenil. J'avais pourtant mis en garde Odin ! Je lui avais dit que sa présence parmi nous ne serait qu'une intarissable source de problèmes. Je lui avais dit de le renvoyer d'où il venait mais Odin craignait plus encore cette Enchanteresse sans âge et sans mère ! 

Il cessa sa ronde. Ses phalanges égratignées blanchirent tant il serrait l'objet de son obsession. Soudain, il se tourna vers Lazare et le lui présenta. Il s'agissait d'un masque de bois verdi de moisissures. A sa vue, Lazare frémit.

— Sais-tu où je l'ai trouvé ?

— Non, Grand Protecteur.

— Je l'ai trouvé dans la cour du Palais. Et sais-tu ce que c'est ?

— C'est un masque, marmonna Lazare en dépit d’une réponse plus pertinente.

— Un masque ! Sais-tu à qui il appartient ? Le sais-tu seulement Lazare ? Ta diablesse de femme ne t'en a-t-elle jamais parlé ?

— Torunn n'a rien à voir dans ce qui est arrivé.

Heimdall lui rit au nez. 

— Ce masque appartient au démon, au vil, à la fourberie qu'Odin a eu la bonté et la légèreté d'accueillir dans notre belle Asgard !

— Voulez-vous dire qu...

— LOKI ! Ce sale rat aura tué Odin et maintenant, il est à mes portes, à la tête de son armée de sorcières ! Ce masque, n'est pas une erreur ! Ce misérable l'a laissé pour me narguer ! Un message, un affront auquel il n'aura pas résisté. Ce démon a aidé Lopten, ne le comprends-tu pas ? Il l'aura aidée à sortir le diable de sa prison, à semer la zizanie mais il ne troublera pas mes gens, l'entends-tu ? Je ne le permettrai pas !

Et bien que Heimdall eut toute la semblance d'un chien enragé, Lazare ne fit rien pour le contredire. Après tout, le dieu Loki était le dieu fourbe, qui en plus d'une occurrence, avait causé du tort à la Lointaine Asgard. La mort d'Odin était peut-être bien son fait. Le masque était le sien. Le sort qui avait changé Lokten en dragon, sans doute également. Et dans tout cela, Sygn ne trouvait aucune place. 

— Souhaitez-vous que j'envoie des éclaireurs à sa recherche ?

— Une perte de temps, balaya Heimdall d'un revers. Tes éclaireurs ne le trouveraient pas, même s'il se tenait tapi dans les hautes herbes de l'autre côté des remparts. Loki est un spectre de Musspelheim, dont la forme peut prendre celle du serpent, du poisson ou de la mouche. Il est et restera insaisissable tant qu'il le désirera, mais le rejeton qu'il a libéré, lui, est peut-être encore par ici.

— Le rejeton ? releva Lazare à voix haute. Vous vous figurez que...

— Oui, le rejeton ! Le sien ! Qui d'autre aurait pu engrosser cette abomination qu'est Lopten ? Cette immondice puante de marais !

— Noble Heimdall, mon fils est sans doute déjà en route pour...

— J'en suis fort aise, Lazare, s'impatienta Heimdall. Et l'Histoire pourra bien retenir que c'est ton fils qui lui a embroché le cœur si elle le veut ! Mais je serai là et c'est moi que ce monstre contemplera en dernier. Je le tuerai, j'arracherai sa tête de son corps difforme et l'enverrai dans la caverne où j’enchaînerai Loki avec ses viscères !

— N'aviez-vous pas prévu de partir, Grand Protecteur ?  Je peux me charger de cette expédition, s’empressa-t-il d’ajouter. Permettez-moi de me racheter.

Heimdall se laissa choir sur son trône. Un ruban rouge, sinueux et irrégulier, s'élargissait sur la manche de sa tunique. Heimdall contempla ce mince ruisseau avec un effrayant détachement. Comme si ce sang n'était pas le sien.

— Me caches-tu quelque chose, Lazare ?

— J'ai failli à ma tâche, déclara l’archer avec gravité. La captivité de Lokten relevait de ma responsabilité. De plus, je connais bien la forêt, je connais aussi bien notre prisonnier, Grand Protecteur. Embarquer des hommes serait une erreur. Leur nombre ne serait qu'un handicap. Je sais de quelle manière il pense, si nous admettons qu'un tel animal soit capable de penser. Permettez-moi de rejoindre mon fils et permettez-lui de tuer le monstre pour vous. Il sera honoré de vous dédier cette chasse. Ne souillez pas vos nobles mains à cause de mon erreur. De plus, les funérailles du Grand Père-De-Tout requièrent votre présence. Les dieux, vos semblables, ne peuvent sombrer à la faveur du chaos.

— Et qui veillera sur la cité en mon absence si toi-même, tu la quittes ?

— Le seul danger qui menace Alldrheim s’était envolé de ses sous-sols, il y a quatre jours de cela, Monseigneur.

Lazare se tut, dans l’attente d’un retour cinglant. Cependant, le Protecteur Blanc, en proie à la lassitude, semblait perdu dans une vision qui le retenait bien au-delà de l'humble perception humaine. Sa respiration se faisait de plus en plus faible. Quasi inexistante. Durant de longs instants, il appartint à la rangée de statues menant à lui. 

— Qu'il en soit ainsi. Tu iras, dit-il enfin.

— Je me montrerai digne de votre pardon.

— Ô de cela, je n’ai aucun doute.

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