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Les Caillasses - Partie 2

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C’est l’aurore qui nous cueille, entrelacée de brume, sous les beuglements des marins. C’est la pluie qui rythme ce premier matin cette fois toujours et elle nous trempe les os. Enda, elle, se heurte allégrement au jargon de ces hommes, elle se peins un sourire de façade dans ce boui-boui épouvantable. Elle se balance d’un pied à l’autre comme le font les planches de la guinguette.

Dehors, la puanteur des derniers arrivages de poissons et de crustacés se cognent contre la façade, épouvantée par ce bric à brac de bois, l'odeur putride reste au pas de la porte. C'est comme si l'Ancienne et Enda faisaient barrière de leur simple présence.

A l’intérieur, ça recommence. Enda esquive les blagues des badauds, plie sous leur rire gras mais toujours se cache sous ses traits fins un acide parfum. Un effluve qu'elle n’est pas la seule à sentir.

Je doute et je ne suis point le seul, que passer sa vie sous le temps maussade et les lamentations soit le destin de bon nombre d’entre nous. Ça pulse dans nos veines, cette tristesse dès l’évocation du Continent. Son ombre pèse et se mêle partout, elle se dépose telle un voile que même les plus idiots d’entre nous perçoivent. Le Continent nous guette comme un monstre à l’orée du bois, prêt à se jeter sur nous si nous tentons d’échapper par deçà la brume qui entoure l’Île.

C’est ainsi qu’Enda le perçoit, qu’elle l’évoque de sa voix mutine et douce. Elle nous perçoit plus que n’importe qui, nous embrasse sous les deux perles qui illuminent son regard.

Quant à l’enfant en son sein, désormais confié à l’ancienne lorsque la belle se brûle les doigts sur les tasses, il porte un nom et un visage désormais. Il a la première année oubliée sur le Continent, il n’évoque rien de la douceur de sa mère, la colère s’est incrustée dans son esprit. Cela se perçoit quand il vaque sur ses pattes, quand il jappe et que Novembre fait pleurer le ciel. L’enfant se révèle et du haut de ses treize mois se fait siffler Riagal. Riagal dont la colère devient rivière lorsque des larmes gouttent sur ses joues. Il a les boucles brunes et le reflet de sa mère, l’âme aussi tourmentée. Je ne doute pas qu’un jour Riagal brisera celle de sa génitrice à force de vouloir s’enfuir vers le dehors.

La grand-mère voit aussi cette ébauche d’Homme qui file vers l’extérieur : quatre pattes puis sur le séant tous bras tendus. On pourrait dire qu’il est versatile, qu’il se soumet aussi à la gravité et quand plus âgé, il faudra se soumettre au dessein tout tracé de sa mère, il fera un beau traversin sur lequel elle pourra se reposer. Cela se dessine pourtant au gré de mon premier voyage vers mon bateau, il me suit à la trace, me quémande de son regard courroucé de le faire monter lui aussi. Je sais au fond de moi comme les marins savent où reposent leurs filets que notre avenir tient dans l’œillade qui me fera plier. Je crois connaître le tout et je crois connaître ces gens. 

Je crois que les jours se suivront et qu'Enda se préservera quand elle ne travaillera pas au bar sous le regard prochainement bienveillant et chapardeur des marins. Elle se contentera de disparaître dans l’aile qui jouxte le bouiboui, là où elle a déposé manteau et valise. Là où son fils la rejoindra à contrecœur quand il ne se cachera pas sous les mèches grisonnantes de la grand-mère.

Il n’y a que les langues vicieuses de l’île qui se délieront, qui se moqueront du corps d’Enda lorsqu’elle dansera entre les tables et rougira quand on lui parle. Perdent-ils la vue ? Leurs sens ? Est-elle un mirage ? Une onde de choc qui nous ploie sous son passage ?

Je n’oserai lui décrocher plus de trois mots, elle craquera sous la force de ma voix grave, se recroquevillera sous mon regard de désormais vieux postier. Enda est un corps vide qui ne se remplira pas ni de son fils, ni des mots bienveillants de la souveraine. Elle écumera ses jours et se coincera sous les draps la nuit. Je m’en voudrais d’être messager de son exil, je m’en voudrais d’être le passeur de cette contrée. J’apporterais bientôt les mauvaises nouvelles, jetterais bientôt des mots qui ne viennent pas, des lettres qui n’existeront bientôt plus, des notions que je ne repêcherais pas de l'autre côté. Les souvenirs de nos êtres se dilateront, se flouteront sous les vagues. De l’autre côté, il y a plus d’une mer qui nous séparera, c’est tout un Continent qui refusera bientôt de nous remorquer. Il prend mais ne cède pas, il contraint mais ne redoute rien.

C’est ainsi que je redoute ce premier voyage. Une peur me plie les neurones de laisser Enda au creux des mains bourrues de ces hommes Je mets en route mon bateau pourtant. Le ciel devient noir, les nuages plus pesants encore quand le petit Riagal se rend compte que je ne l’emmènerai pas avec moi.

Lorsque le port s’éloigne dans mon dos, que le ponton devient un point dans l’horizon, mon cœur se met à vibrer. L’anxiété me tenaille, la sueur glisse de mon front comme les perles d’humidité sur la bicoque, là ou le regard perçant d’Enda me retient et me trouble pour la première fois. Je ne saurai dire ce que ses yeux signifient… A-t-elle peur elle aussi ?

Et puis d’un coup la brume. Celle qui fait barrière, celle qui maintient. Mon souffle se coupe, ça me lancine l’aorte, vais-je mourir ce jour ? Est-ce pour cela que la vieille femme m’a nommé ?

Pourtant rien ne se passe, la brume s’évapore, mon bateau se calme à l’image de la tempête qui me zinguait les tympans et le soleil perce le ciel comme l’épingle qui me serrait le cœur. C’est ainsi que je perçois ce premier voyage, c’est lui l’onde de choc. Ce n’est plus un mirage ! J’avais oublié ce qu’était le Continent. Quand mon bateau se niche au creux de ce port, c’est toute une aurore qui s’éveille. Les souvenirs ont troué les nuages eux aussi.

Lorsque j’embarque les caisses de courriers c’est la surprise qui me ploie. Je ne les compte plus, je laisse ces gens que je ne nommais plus de peur qu’ils me hantent monter le courrier qu’ils lui vouent. A Elle, à cette nature et cette île, à Enda !

A mon retour sur l’île, c’est le dédain de ce nous qui me fait vriller. Enda s’approche, se mue en inquisitrice, prête à me sortir les vers du nez.

« Azmaël, je me disais que je pourrai te préparer un café ? Qu’en dis-tu ? »

J’acquiesce vivement prêt à déblatérer mon rapport positif du Continent, lui avouer qu’elle se trompe à leur sujet. Ils ne nous détestent pas, ne nous tournent pas le dos.

Elle me tend le liquide noirâtre dans une des tasses qui repose en haut du bar, me sourit délicatement et alors que le gout du café s’ancre dans mes papilles, je pourrai en oublier que mon nom est Azmaël.

 

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G
Après un chapitre sur l'arrivée, une histoire de départ, comme le flux et le reflux sur les galets. Le temps passe et glisse doucement au fil des mots, la narration nous enrobe d'une sorte de nostalgie du présent,comme quelque chose que les personnages cherchent à saisir mais qui leur échappe. Azmaël est-il las d'être un solitaire endurci ? Un très beau chapitre comme un chant en sourdine.
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T
J'aime beaucoup la tournure très énigmatique de ton récit. Il laisse apercevoir certains éléments, en fait deviner d'autres, tandis que tes phrases et ta poésie nous emportent et nous font oublier, sur le moment, que le vrai coeur du sujet nous est encore dissimulé. Comme si nous aussi, en tant que lecteurs, étions encore perdus dans la brume et étranger à cette île.
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