Jardin des littératures de l'imaginaire
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"Latence"
2024 - acrylic on canvas- 100x65cm
©Marcus McAllister
Ses yeux s’ouvrirent doucement, et les sensations familières lui parvinrent – l’eau qui bouillonnait sur le feu, les cliquetis des activités au loin, les odeurs de racines cuites et de tentes tressées d’écorces…
Allongée sur une natte de fibres douces, elle se trouvait chez la Sestre et sa fille, là où elle avait toujours vécu aussi loin qu’elle se souvienne.
Elle sentait sa tête plus lourde qu’à l’ordinaire et voulut la soulever. Cela réveilla Trella qui s’était endormie tout près de son bras. Djanà remarqua que deux jolies dagues veloutées avaient commencé à pousser au-dessus de ses tempes. Le printemps était-il déjà là ?
— Comment te sens-tu ? s’enquit Trella avec inquiétude, fixant un point au-dessus de son front.
— Bien... je crois. J’ai été emportée par la Lune Verte dans son monde. Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
— C’est incroyable comme tu as changé. Tes bois, tu les as vus ?
Djanà porta instinctivement ses mains au-dessus de sa tête, se hâtant de prendre connaissance de leur étendue. Elle resta stupéfaite : ses bois étaient si grands déjà… et ne se réduisaient pas à quelques pointes, ils formaient une véritable ramure. Jamais elle n’en avait eus d’aussi grands, avec autant de branches.
— Que m’arrive-t-il ? Depuis combien de temps suis-je couchée ici ?
— Tu es restée sans connaissance une lunaison complète. Essaie doucement, tu es encore faible, ajouta Trella en lui offrant son bras.
Djanà s’étonna, en redressant la tête, de ce que le poids des bois était plutôt bien réparti. Elle resta assise un instant.
Chaque année après l’hiver, tous les Jorsel même les plus expérimentés, attendaient la repousse. Chaque année était différente, disait-on. La forme et l’ampleur des bois annonçaient l’année à venir.
— Je ne croyais pas possible qu’un Jorsel puisse posséder de tels bois, murmura Djanà.
— Ils sont comme ceux du Père des Mémoires, tu te souviens ? Aussi ramifiés qu’un arbre.
— Je n’en ai aucun souvenir.
— Moi non plus, je ne m’en souviens pas, admit Trella, pourtant j’avais trois ou quatre ans, mais d’après ma mère, ceux des anciens Pères étaient encore plus développés…
La Mère des Coutumes évoquait parfois ces fantastiques ramures à la Veillée, et les membres de la Harde en devisaient aussi lorsque, déçus que le printemps ne leur offre que de simples andouillers, ils espéraient être mieux dotés.
Trella jeta un regard autour d’elle avant de poursuivre, plus bas :
— Et cette fois, presque tout le monde a au moins deux rameaux fournis. Cette repousse est si inhabituelle. Je me demande bien ce que cela peut annoncer...
Plus qu’un signe distinctif ou un ornement de pouvoir, les bois permettaient aux Pères d’entrer en relation avec la Lune Verte, la deuxième lune, et peut-être de parler avec elle — c’est ce qui se disait. Cependant peu de Jorsel pouvaient dire avec précision ce qui, par le passé, avait relié si fort leur peuple à cette Lune.
Djanà la voyait depuis toute petite, ce n’était pas le cas de tous, et le nombre de ceux qui en étaient capables se réduisait d’année en année. Comme tout Jorsel, elle se méfiait de son influence. Ce peuple se fiait davantage à Aya, la vraie lune, que l’on voyait se lever au début de la nuit, dont la course était réglée et coutumière, et qui les guidait lors des marches nocturnes de l’été. La Lune Verte, elle, apparaissait de manière aléatoire, au Nord ou au Sud, sans règles. Elle était petite, comparée à Aya, et très étrange par sa couleur qui formait un halo vert bleuté si le ciel était brumeux. Et plus on la regardait, plus on se sentait étrange. L’esprit voulait quitter le corps. Et chaque Jorsel qui la voyait pouvait ressentir son poids, sa densité — comme un aimant lointain très puissant attire vos particules.
C’est à elle que Djanà repensa en explorant sa ramure soudaine. Comme une évidence ronde et verte, elle lui apparut à l’esprit, ainsi qu’un chemin sur le sol, arqué par une fissure de la même couleur. Un chemin accidenté qui passait à travers la forêt — cette forêt qu’elle avait quittée quelques instants auparavant.
Elle essaya de se lever, aidée par Trella qui avait encore du mal à détourner les yeux du prodigieux déploiement de ses bois.
À l’extérieur de la hutte, la Sestre des Herbes réalisait des bouquets d’anjolie, pour les faire sécher ; il y avait là une poutre particulière pour cela. Ces tiges ligneuses aux petites fleurs jaunes étaient consommées en boissons fortifiantes par les Jorsel qui les cueillaient habituellement au début du printemps, or Djanà s’était assoupie en plein hiver. La Sestre se tourna vers elle et sourit :
— Djanà, te voilà sortie de ton sommeil. Comment te sens-tu ?
— Bonjour, mère. Je sors d’un si long rêve...
Elle s’interrompit, cherchant ses mots, puis ceux-ci jaillirent brutalement :
— Trella a veillé sur moi tous ces jours, elle était là à mon réveil. D’après elle j’ai parlé, mais elle n’a pas compris mon langage. Quand j’ai repris mes esprits, je me sentais bien, pas malade je veux dire...
— Je ne crois pas que tu aies été malade, Djanà. Je pense que tu étais sous l’emprise de la Lune Verte.
— La Lune Verte, oui, je l’ai beaucoup vue dans mon rêve.
— Elle avait sans doute besoin de toute ton attention, c’est pourquoi elle t’a gardée vingt-sept jours.
Djanà, abasourdie, prit cette fois conscience du temps qui s’était écoulé. :
— Autant de temps, vraiment ? Je n’ai eu la sensation que de quelques heures.
— La Mère s’est déplacée plusieurs fois en personne jusqu’ici pour prendre de tes nouvelles, reprit la Sestre. Elle n’était pas rassurée, tu t’en doutes. Tu es attendue, tu t’en doutes aussi. Ton nouvel état n’est pas sans l’inquiéter.
Et au lieu de prononcer le mot, elle pointa du doigt le dessus de son front.
Voyant que la jeune femme pâlissait, elle ajouta, posant sur Djanà un regard compatissant :
— Prends quelques forces d’abord, un repas... Rassemble tes idées avant d’aller la trouver.
Djanà s’assit, face à un bol de bois creusé empli d’un ragoût de racines fumant qu’elle avait prélevé dans la marmite bouillonnante. Ses oreilles mobiles s’agitaient pour capter tous les sons de son environnement. Un vent printanier, plus doux, s’engouffrait dans les branches très discrètement alourdies par les bourgeons et les premières feuilles. L’air lui apportait par intermittence les éclats de voix des enfants qui jouaient dehors après un hiver enfermé, le tambourin des coups portés sur les nattes, couvertures et tapis enfin sortis des logis. Tous ces sons ordinaires, que pourtant, Djanà discernait d’une manière nouvelle et inédite. Elle-même se trouvait tout à fait étrange, à commencer par le port de ses bois qui lui imposaient de bouger la tête autrement. Ils ne la gênaient nullement, l’étonnaient plutôt. Elle avait craint que leur largeur soit un problème lors de ses déplacements, par leur encombrement, mais il en allait tout autrement : elle n’avait rien perdu de son agilité. Une perception différente, qui s’étendait à l’envergure complète de ses bois, lui permettait de se mouvoir sans rien accrocher. Elle ne sentait pas non plus leur poids comme un fardeau, parce que la musculature de son cou s’était développée en conséquence. Elle contempla un moment le fond de son bol vide puis se décida.
Elle alla droit à la hutte de la Mère des Coutumes, évitant les enfants qui couraient sans regarder devant eux.
Djanà marchait vite, et comme chacun s’occupait à sa tâche, personne ne leva trop les yeux vers elle. Elle s’engouffra sous la porte de la Mère des Coutumes qui, couverte d’un dais en surplomb, indiquait un rang d’importance. Le pan d’écorce épaisse se rabattit sur ses jarrets avec un bruit mat. La Mère sursauta.
— Assieds-toi Djanà, je dois te parler.
Djanà s’agenouilla près du foyer entouré de galets ronds, au centre de l’espace intérieur de la hutte. La Mère des Coutumes avait son expression habituelle, un mélange déstabilisant entre une moue un peu moqueuse et un regard indéchiffrable, presque froid. La moue était due aux plis qui s’étaient formés au tour de sa bouche avec l’âge. Quant au regard, pour Djanà il avait toujours l’air d’attendre qu’elle fasse ses preuves, quoi qu’elle dise. C’est pourquoi elle n’était jamais sereine lorsqu’elle devait parler à l’Aïeule. Enveloppée dans d’épaisses couvertures, elle semblait encore plus imposante aux yeux de la jeune femme.
— Lorsque tu es née, la Harde traversait une période heureuse et faste. Il y avait beaucoup d’autres enfants, les ressources étaient abondantes, personne ne souffrait de mélancolie. Les Jorsel étaient joyeux et chantaient souvent ensemble pour accomplir les tâches saisonnières. Ma fille était parmi nous, alors. La Verte Lune s’est soudain rendue plus visible, on venait me le dire, mais j’y étais insensible et j’étais bien l’une des seules. Quand ma fille est morte, j’ai vu pour la première fois cette Lune maudite.
La Mère se mit alors à psalmodier, ignorant Djanà, les yeux mi-clos, puis elle reprit, en regardant fixement une tenture brodée, au fond de la hutte :
— Nous attendions un successeur au Père des Mémoires depuis des années et c’est toi, Djanà, qui a reçu le don des bois… mais tu n’en as pas la maturité. Il doit y avoir une raison pour laquelle la Verte Lune t’a choisie, mais elle m’échappe... ce n’est pas tout à fait un hasard cependant, si tu es bien l’engeance de Joris…
— Joris ? demanda Djanà interloquée. Ce nom était comme une ombre qui lui évoqua furtivement quelque chose.
L’Aïeule fronça les sourcils et dévisagea la jeune femme.
— Ce nom t’est familier, pourtant peu se souviennent encore de lui ! Joris est un Jorsel qui est parti un jour. Aussi loin que je me souvienne, il a toujours été attiré par ce qui était loin et différent, il écoutait toujours avec avidité les récits anciens qui relataient l’histoire de la Harde et des autres peuples. Il s’aventurait loin dès que nous nous installions en un lieu. Il disait vouloir trouver des traces d’autres groupes qui étaient « comme nous ». Lorsque ses bois sont apparus un printemps, il a su qu’il pouvait trouver cette altérité tant désirée. Il s’est présenté à la Mère des Coutumes de l’époque et lui a demandé son congé. La Mère a voulu le dissuader de partir, tout comme ses proches amis, mais sa décision était prise et il nous a quittés.
— Qu’est-il devenu ? demanda Djanà qui suivait ce récit de toutes ses fibres.
La Mère la regarda, surprise et légèrement en colère.
— Tu l’ignores donc ?
Djanà ne comprenait pas. La Mère soupira et poursuivit :
— Eh bien, des années plus tard, au début de l’hiver, une femme d’une vingtaine d’années se présenta au camp. Elle ressemblait à Joris, pour celles et ceux qui l’avaient connu cela ne faisait aucun doute. Malheureusement elle fut incapable de nous expliquer qui elle était et ce que Joris était devenu. Tout ce dont elle se souvenait c’était d’avoir à nous trouver, qu’elle avait survécu seule plusieurs saisons avant de parvenir jusqu’à nous.
Djanà avait ouvert de grands yeux. L’Aïeule était en train de parler de sa mère !
— Nous avons longtemps espéré qu’elle recouvrerait la mémoire et nous dirait ce qu’il était advenu de Joris. Car certains d’entre nous s’étaient attachés lui et ne l’avaient pas oublié. Nous avons supposé qu’une catastrophe était arrivée, et que la mémoire de la jeune Èkatè en avait été durablement perdue.
Djanà sentit venir en elle une peine muette, comme à chaque fois qu’il était question de sa mère. Personne ne lui en parlait, ou d’une manière qu’elle préférait ne pas entendre. Celle qu’elle n’avait connue qu’à travers les yeux de son père n’avait ni chair ni contour. Il ne lui en restait qu’une image incertaine, tremblée comme un reflet sur l’eau. Quelle voix avait-elle eue ? Quels traits avait eus son visage ? Avait-elle été une mère aimante ? Djanà ne pouvait la penser qu’en absente. Le manque d’elle demeurait vivant, pourtant, attaché à chaque instant de son enfance comme une ombre à ses pas.
— Ce n’est pas la première fois que la Lune Verte t’enlève à elle, n’est-ce pas ?
La voix acidulée de l’Aïeule avait brusquement interrompu ses pensées.
— Non, en effet, Mère. J’ai déjà eu des songes étranges. Ils n’ont toujours duré que quelques heures tout au plus.
— Tu dois tout me dire, Djanà. Il va falloir que tu te souviennes bien de tout ce que tu as vu en « songe étrange » comme tu le dis, et que tu me racontes absolument tous les détails. Tu es tellement ignorante que tu serais incapable de savoir ce qui est important ou non. — elle avait ajouté cette dernière remarque à voix très basse, comme pour elle-même — La Verte Lune t’a choisie, c’est bien malheureux, mais il est important pour la Harde que tu me dises tout.
Djanà acquiesça de la tête, sans que ses larges bois ne heurtent l’une des nombreuses suspensions à l’intérieur de la hutte. Elle s’en émerveilla intérieurement, sans cesser de se demander pourquoi la Mère des coutumes tenait à ce point à la rabaisser.
— Commence par me raconter ton tout premier « songe ».
— Et bien le tout premier n’en était pas vraiment un, commença Djanà qui poursuivit très vite voyant l’Aïeule s’impatienter. La première fois je n’ai pas « plongé ». J’ai pu ressortir bien vite en me demandant ce qui m’arrivait. J’en ai immédiatement parlé à mon père, qui m’avait alors rassurée en me disant que cela arrivait à certains Jorsel. Pendant des années cela ne s’est plus produit, alors je n’y pensais plus. Et puis il y a cinq ou six ans, c’est revenu, une sorte de rêve où j’étais éveillée, c’était un soir d’automne à la Veillée. Mon esprit est entré dans une sorte de liquide et je me suis sentie entraînée.
Djanà ferma les yeux pour revoir cet instant. Elle continua, d’une voix plus lointaine :
— Un homme que je n’avais encore jamais vu, il avait les cheveux lisses et blancs et son visage était plissé, il me montrait quelque chose, car l’index de sa main pointait vers un lieu. En tournant la tête, j’ai vu une pierre taillée. Et je me suis réveillée.
Djanà rouvrit les yeux et regarda la Mère des Coutumes. Celle-ci s’était rapprochée et la fixait avec une intensité qui la fit sursauter.
— Il y a deux mois… au début de l’hiver, un autre songe m’a emportée, poursuivit-elle. Plus long que le premier, mais je l’ai vu plusieurs fois. Dans ce songe je marche dans une vallée et j’entends derrière moi des voix d’enfants, un petit groupe de très jeunes, ils jouent et rient. Je me retourne et je les vois, sauter de roche en roche, s’appelant mutuellement. Je ne remarque pas immédiatement ce détail, les roches flottent à quelques pas au-dessus du sol. Mais les enfants continuent, passent d’un caillou à l’autre, s’attrapent par les mains, se félicitent. L’un d’eux me voit. « Viens ! », me dit-il dans son langage. Ce n’est pas un Jorsel.
— Pas un Jorsel, comment cela ?, l’interrompit la Mère.
— Ce garçon avait de petites cornes de caprins, qui s’enroulent. Certains enfants avaient des sabots en guise de pieds, ils faisaient des acrobaties en équilibre sur les pierres flottantes.
— Sûrement des Caprins, oui. Combien de fois as-tu vu ces enfants ?
— Deux fois en songe et une fois en rêve. Je veux dire la nuit... en dormant.
— Et le songe dont tu viens de sortir ? T’a-t-il emmenée au même endroit ?
— Non, cette fois j’étais dans une forêt d’arbres géants et j’y marchais pour découvrir quelque chose d’important.
— « Quelque chose », répéta la Mère, le ton plus sec. Saurais-tu dire quoi ?
— Je ne l’ai pas trouvé… mais j’ai senti la présence d’un peuple de la forêt, un peuple vivant sous le sol, dans des terriers immenses. Je ne suis pas entrée.
— Un peuple sous le sol ? Comment sais-tu qu’un peuple vit là, si tu ne l’as pas rencontré ?
— C’est difficile de vous expliquer... j’en avais la sensation.
Un court silence suivit, dense comme une incantation suspendue.
— Une impression, donc, pas une certitude.
La Mère des Coutumes avait clos ses yeux et murmurait une prière. Lorsqu’elle eut fini, elle fixa de nouveau Djanà:
— Comme toute chose sur cette terre, la croissance des bois est liée à l’action de la Lune Verte, la magie. Dans la Harde, tous les Jorsel ne peuvent accéder complètement à cette magie, et c’est heureux car elle est dangereuse. Seul un Père le peut, et encore est-il secondé de près pour ne pas se laisser entraîner par sa force. C’est entre autre le rôle de la Mère des Coutumes — elle appuya cette dernière phrase d’un regard particulièrement pesant — c’est pourquoi tu dois t’en méfier, Djanà, et ne jamais te fier à tes impressions. Tu ignores tant de choses... Viens sans faute me raconter tout ce que tu percevras d’étrange dans les prochains jours. Tu peux à présent te retirer.
Djanà sortit, un peu perplexe. Elle ne s’était pas sentie en confiance, n’avait pas osé interroger la Mère sur les Pères des Mémoires, sur Joris, ou même sur sa propre mère. L’Aïeule avait l’air de craindre qu’elle agisse sans réfléchir, mais comment l’aurait-elle pu, elle qui était terrifiée, ne sachant quoi faire, tant elle ignorait ce que la Lune verte voulait d’elle ? Cette magie que les bois lui conféraient, lui paraissait insaisissable.
Elle retrouva Trella devant la hutte de la Sestre. Aussitôt qu’elle la vit, son amie vint à elle et lui prit le bras, l’entraînant à l’intérieur. Elle lui servit une boisson de bourgeons qu’elle venait de préparer.
— Tiens, bois ça.
— Ma mine est-elle si décomposée que cela ?
Trella eut un sourire triste. Elle aussi craignait la Mère des Coutumes, les deux jeunes femmes se comprenaient parfaitement.
La nuit venue, Djanà se coucha et s’endormit. Si elle avait pu s’imaginer que ses bois étendus la gêneraient pour trouver une position confortable, ce fut l’inverse.
Tant de pensées tournaient dans sa tête, pourtant, qu’elles la tirèrent d’un sommeil égaré où les dures paroles d’une Mère des Coutumes de cauchemar avaient éclos : « Pour une raison que j’ignore encore, mais que nous comprendrons tôt ou tard, tu es la dépositaire des visions lunaires, toi, une jeune femme sans aucune expérience. Un Père des Mémoires établit l’itinéraire pour la Harde et les étapes pour elle, sa responsabilité est incommensurable, comprends-tu ? »
Djanà secoua sa tête pour chasser ces mots.
— Je ne peux être un Père des Mémoires, impossible, je suis sûrement… autre chose.
À sa connaissance, les Pères étaient tous des hommes. S’il n’y en avait plus c’est que le dernier avait péri le même jour que sa mère et d’autres membres de la Harde, dans un cataclysme dont chacun continuait à porter douloureusement le deuil. Elle devait comprendre ce que les bois signifiaient. Leur sens lui échappait, glissant entre les récits et les silences, comme une parole ancienne que la Harde elle-même semblait avoir oubliée, un secret. Et pour le percer, elle devrait faire ce que la Mère des Coutumes lui reprochait le plus : poser des questions, troubler, chercher par elle-même au lieu de suivre les enseignements. Ce serait sans doute une faute aux yeux de la Mère, mais pour Djanà, c’était peut-être la seule manière de pénétrer le mystère qu’elle portait déjà sur le front.
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