Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 37 : L'aveu d'Eitri

Les femmes qui passaient dans la chambre de Solveig ne s'y attardaient pas. Fugace empreinte de leurs ébats, le parfum de leurs cheveux flottait sur la taie d'oreiller, brouillard que le matin dissipait. Elles venaient, partaient, et revenaient en de rares occurrences. Une nuit, deux tout au plus avant que la toux grasse du paternel, de l'autre côté du mur, leur arrache une grimace. Soudain, on se souvenait de l'Histoire, on se souvenait qu'il valait mieux ne pas être vue dans cette maison et tout aussi soudainement s'envolaient les romanesques promesses chuchotées entre les soupirs et les caresses. Biches farouches ou conquêtes faciles, toutes finissaient par fuir et cela faisait bien longtemps que Solveig ne cherchait plus à les retenir. Qu'elles partent.

Nidavellir pardonnait mais n'oubliait rien. Son obsession pour la mémoire l'empêchait d'avancer et condamnait ceux qui peuplaient sa terre charbonneuse. Qu'est-ce qui pourrait résoudre un tel travers ? S'était un jour lamenté Eitri, désolé de la solitude persistante de sa fille. Une vaste extermination, avait-elle rétorqué avec amertume. Toutes ces filles étaient les mêmes. Solveig abhorrait leur pitié qui, au premier rappel de la filiation maudite, se voyait balayée par le dégoût.

La quête de Solveig n'était pas celle du pardon. Elle ne voulait être pardonnée de prendre soin de son père. Elle voulait se détacher de tous ces crimes qu'elle n'avait pas commis. Elle voulait que son père tombe dans l’oubli, elle avec. Cette faveur, c'est ce qu'elle obtenait après deux ou trois verres payés à des filles du coin ; c’est ce que la sorcière lui avait offert, aussi. Malheureusement, et Solveig ne s'en surprenait pas, cette fille-là, venue du bout du monde, s’était révélée exactement comme ces autres, qui croupissaient dans les ruelles poisseuses de Nidavellir.

Comble de l’audace, cette garce continuait de manger à sa table et de se réchauffer près de son feu. Elle disparaissait ensuite dans la vieille grange qui se tenait un peu plus loin sur le terrain et qu’Eitri avait vaguement aménagé, afin que ceux qu’il nommait invités, y prennent leurs aises. Solveig l’avait toujours en travers de la gorge. Invités ? Parasites, oui ! Ils buvaient de son vin, mangeaient de son pain, brûlaient ses bougies, abusaient de son hospitalité. Et dire que le premier soir, Solveig leur avait laissé son lit en pensant que seule la sorcière y dormirait ! Elle se méfiait de chacun d’entre eux. Même du souffreteux. Ils avaient beau calfeutrer les fenêtres, la lumière fuyait d’entre les murs jusqu’aux heures les plus tardives. Ils mijotaient quelque chose, ils complotaient.

Loki était seulement venu pour remuer le couteau dans la plaie. Il avait ravagé un pays et la santé d’un père, tué un oncle et bien des amis ; après l’avoir isolée de toute choses, après l’avoir humiliée, après ce qu’il avait fait à Freya, il lui avait fait miroiter une issue, qu’il avait aussitôt repris. Chaque soir, il accaparait la sorcière. Tous les deux devaient bien se moquer d’elle.

Un matin, bien avant l’aube, Solveig prit la décision de leur couper l’herbe sous le pied. Elle pénétra dans la chambre de son père en agitant une lanterne à hauteur de son visage. Les paupières d'Eitri se chiffonnaient mollement. C’était trop lent. Solveig ne chercha pas à répondre à ses pâteuses protestations : elle le secoua par les épaules et le redressa dans son lit.

— Laisse-moi dormir ! I’ est encore tôt, grogna Eitri en se frottant les yeux.

— J’veux que tu me parles de que’que chose.

— Et ça peut pas attendre ?

— Non. Ça attendra pas plus. Ils savent que j’ai terminé le collier pour Freya, ils vont bientôt se carapater !

— Et alors ? C’est pas c’que tu voulais ? T’es en rogne depuis qu’ils sont arrivés, tu devrais être contente qu’ils s’en aillent non ? Qu’est-ce qui se passe à la fin ? T’es bien la fille de t’mère pour êt’ si…

— Si t’avais été là quand elle m’a mise au monde, je saurais p’t-être de quoi tu parles.

— Ta mère... ta mère, je l'aimais tellement tu sais. Elle me manque chaque jour depuis qu'elle est partie.

— Partie ? Ma mère est pas partie ! vociféra Solveig. Tu l'as laissée ! Arrête de pleurer ! Et arrête de parler d'elle ! Si elle te voyait aujourd'hui, tu crois qu’elle s’rait fière ? Elle te trouverait dégoûtant, elle aurait honte ! Et là, oui, là, elle s’rait p’t’être partie !

— Mais qu’est-ce qui t’prends ?

Solveig daigna accorder à son père un peu de clémence. Elle le laissa se débarbouiller et mettre un peu d'ordre dans la tignasse et sa barbe. Ses pas martelaient un rythme mécanique sur le plancher, celui qui dicte le chemin du condamné. Solveig ne se décrivait que par un contour roide, découpé par la lueur tremblante de la bougie. La moitié de son visage se révélait et l'autre demeurait cachée. Gagné par l’effroi, Eitri jura se trouver face à la Reine des Morts, la déesse à demi fanée que se partageaient l'ombre et la lumière.

— J’veux que tu me parles du Cœur, déclara Solveig.

— Du Cœur ?

— Oui, du Cœur ! Oncle Brokk et toi, vous parliez tout le temps à tous ces abrutis d’la ville !

— P… Pourquoi tu veux que j’te parle de ça ?

— Je veux savoir comment en fabriquer un. T’as bien gardé des plans, des croquis, même des prototypes, quelque part !

— Non… non j’ai tout bazardé… Je te l’ai d’jà dit. On en a déjà parlé, ma chérie. Et je…

— Tu sais quel prix j’comptais demander pour ce collier ? Tu crois que l’Fourbe va me le payer si j’ai pas un bon argument ?

— C'est pas à toi de faire justice pour ce qui est arrivé, je t’ai jamais demandé d’le faire. Tout ça... c'est si vieux...

— Parle-moi du Cœur !

Quelque chose éclata sur le sol. Une bouteille remplie que Solveig venait de fracasser.

— On aurait jamais dû l’forger, finit par bredouiller Eitri.

Quand Solveig vint s’asseoir sur le lit, sa douceur toute feinte lui tordit le ventre. Il aurait voulu fondre dans son édredon, se cacher sous la couverture comme un enfant. Elle posa la main sur son poing tout cabossé. Et le pressa. Les vieilles fractures se réveillèrent, troublées par les fragments d’os fuyant sous la chair. Eitri contint une grimace, mais prisonnier d'un corps trop abîmé, il ne put rien faire pour se dégager. Il fit mine de croire en ce que lui présentait sa fille ; et ce, bien que son vernis craquelât. Peu à peu, Solveig appuya, elle serra ses doigts sur ses phalanges. La douleur semblable à une aiguille perçant sa peau, plantant ses muscles et raclant ses os.

— En refusant de me parler, tu me condamnes à la même humiliation que toi. Sans Cœur, Loki reviendra pas régler sa dette. Tu le sais ça ?

— Solveig, s’il te plaît… Je te jure, sur tout c’que j'ai de plus cher, que c'est trop dangereux, pour toi et pour tout les aut’. Si ça arrivait aux oreilles de l’Enchanteresse, que quelqu’un forge un aut’ Cœur… T’imagines même pas ce qu’elle pourrait faire ! Elle se pointerait ici, elle tuerait tous ceux qu'elle croiserait avant d'arracher cette fichue boîte à ton cadavre. Elle serait capable de brûler le pays des côtes jusqu'aux terrils ! La dernière chose à faire, ça serait bien d’attirer son attention, tiens !

— Cette île, c’est déjà que du déblai. Moi je crois, au contraire, qu’elle verrait le potentiel d’une telle création. Elle nous saurait dignes de la servir et capables de la venger. Car si l’Fourbe est ici, c’est qu’il est pas dans sa cage. L’Enchanteresse l’y voudrait, j’en suis sûre.

— Vengeance ! T’as que c’mot à la bouche ! Tu comprends pas, tu l’as jamais vue. On dit qu’elle sommeille blessée, que’que part dans le tronc d’Yggdrasil et la pire chose serait de la réveiller. Avec Brokk, on a fait une erreur en répondant à sa demande, la première fois… et notre seule chance c’est qu’elle soit jamais rev’nue nous demander aut’ chose. On aurait dû lui dire qu’on savait pas faire, on aurait jamais dû prendre part à tout ça. Brokk et moi, on était tellement stupides, tellement orgueilleux… Vois où ça nous a conduit !

— C'est ton appétit pour la gloire qui t'a conduit vers les plus hauts sommets. Rappelle-toi de tous ces rois qui se pressaient à tes portes. T’imagines, si on avait le respect de la grande Enchanteresse ! Je pourrais rendre sa grandeur à Nidavellir ! T’es pas fier d’avoir une fille pour élargir ton empire ? On pourrait s’associer, je forgerai tes idées, on…

Mon empire ! Mais t’as perdu la boule Solveig ! Tu t’entends ? Je serai plus fier d’avoir une fille modeste et vivante qu’une fille glorieuse et morte ! Je n’ai jamais fait que t’aimer, je t’en prie Solveig, sanglota Eitri. Je ne veux pas te perdre comme j’ai perdu ta mère.

— Tu mens. T’as toujours préféré la renommée. Tu veux seulement la garder pour toi. Tu ne veux pas que j’te surpasse, c’est tout.

— Tu délires Solveig ! Donne ce foutu collier à Loki et qu’il déguerpisse. T’es en train de vriller depuis qu’il est arrivé.

— Si t'avais pas préféré la gloire à ta femme, j’aurais une mère et toutes deux, on serait dans notre lit, épuisées par une journée à ramasser les crabes et les coquillages. Au lieu de ça, t’as aimé la Gloire. C’est elle que t’aime, c’est pour espérer te la faire que t’étais à la forge quand ma mère a accouché toute seule ici, sur une paillasse moisie. La mort de Maman t'a pas brisé comme tu le dis ! C'est quand la gloire t'a tourné le dos que t’es tombé ! Il a fallu que le dieu des dieux vienne en personne pour te casser les mains ! J’aurais p’t’être dû le remercier après tout !

— Cette cruauté, ça te ressemble pas.

— T’en sais rien de ce qui m’ressemble ou pas !

— Je t'expliquerai pas comment forger un Cœur, dit Eitri en se libérant de l’emprise de sa fille, devenue démente. Tu pourras me répéter mes crimes, balancer tout ce qui tient encore dans cette baraque, ou me rompre les os une bonne fois pour toutes. Je te dirai rien. Ne pas attirer de nouvelles calamités, c'est la seule chose que je puisse faire pour te protéger et pour me racheter un peu auprès de tous ceux que j’ai trahis. Que tu le veuilles ou non, c’est pas Loki le responsable de tout ça. Laisse-le un peu.

— Alors tu  m'aideras pas ?

Pas à quoi, Solveig ? A attirer Angrboda ici ? Tu crois pas qu’on souffre assez ici ? T’aider à décapiter ce malheureux dieu ? R’garde-le un peu ! Il lui reste plus un pouce de peau qui soit pas balafré ! Il a souffert bien assez !

— Comment tu peux le défendre ? Il t’a fait du mal, il en a fait à.… à Freya.

Au nom balbutié de la Déesse, Eitri éprouva une terrible tristesse. Seule la belle Vane pouvait se vanter d'avoir insufflé un peu d'humanité dans le cœur racorni de sa fille. Lui, n'y était pas parvenu. Il ne pouvait même pas prétendre avoir essayé.

— Loki est pas responsable de tout ce que tu lui reproches. Tu as jamais arrêté de lui prêter des intentions qu'il avait pas, et c’est ma faute. Je te demande pardon, Solveig. D'avoir été un si...

— Ça suffit ! Ferme-la !

Solveig se redressa, aussi effrayante qu'une statue qui viendrait de s'animer. 

— Ce qu'on dit sur Freya, sur le prix de la parure, c’est vrai ?

— Solveig, s’il te plaît ! Tu sais très bien c’qui est vrai ou pas. Et je m’en veux. Chaque jour que...

— Chaque jour ! s'exclama-t-elle, moqueuse. Avec les regrets qu’t’as déjà pour Maman, tes journées doivent êt’ bien chargées !

— Ça me rend pas fier, ce que j'ai fait à Freya.

— Tu l'as humiliée, tu l'as blessée, tu l'as traînée dans la boue ! Ta fierté m'importe autant que tes regrets maintenant que le mal est fait !

Sans un mot, Solveig ôta un des oreillers contre lesquels Eitri prenait appui et le rallongea. Trop effrayé pour la contredire, il se tortilla pour reprendre place. Elle tira les couvertures et ferma le lit en glissant le surplus de draps sous le matelas.

— J’te demande pardon. Pour tout. Pour Freya, pour ta mère, pour le Cœur, pleurnichait Eitri. Je sais… je sais que tu l’aimais… Oh tu l’aimais tellement…

— Je te pardonne, Père.

— Comprends qu'après tout ce que Loki a fait pour moi, même s’il en a jamais rien su, comprends que je lui fasse pas un tour pareil, aujourd'hui.

— Je le comprends. C'est un coup que tu ne peux faire à ce diable, mais que tu peux me faire, à moi.

Quand le visage de Solveig apparut à Eitri, il était celui de la Reine des Morts.

Plus aucune vie ne l’habitait. Elle prit un oreiller et couvrit la tête de son père. Elle l'écrasa. De tout son poids. Une force qui n'était pas la sienne contractait ses bras et broyait son âme.  Aucun mot, aucun cri, aucune larme ne troubla le silence. Son cœur se vida doucement. L'agonie ne fut pas très longue. Eitri ne se débattait pas. Il acceptait la délivrance qu’il n’avait eu la bravoure d’exécuter lui-même. Solveig ne ressentit ni peine ni soulagement. Quand elle ôta l'oreiller, l’expression voilée de son père lui évoqua celle d'un poisson, jeté dans un seau de glace.

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