Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 38 : Le prix du marché

Bien que l’île se caractérisait par une végétation rare et éparse, Sygn avait réussi à se constituer une panoplie de premiers soins qui, combinée à l’alcool (planqué dans les buffets d’Eitri), lui avait octroyé la docilité du blessé. Les grandes balafres sur ses joues et son front s’étaient rétractées en de fines cicatrices, à peine distinctes des rides qui creusaient déjà sa chair flasque.

Inconscient la plupart du temps, on ne pouvait dire de Viggo qu'il était un patient difficile ; nettement moins que Loki le prétendait en tous cas, lui qui se plaisait à clamer que cette étable désertée servait de refuge à des bêtes seulement bonnes à braireDifférentes méthodes, accusait Sygn, à qui il n'avait guère plu d'être une fois de plus relayée au rang de soignante dévouée à la sauvegarde masculine.

Ceci étant dit, les heures passées à la grange lui permirent de noter de radicaux changements chez Lokten, dont la troublante juvénilité s'était mue en une robustesse animale qui, depuis peu, se passait des pommes d'or pour subsister. L’essence du dragon incrustait ses prunelles, mais ses bras, son torse, ses jambes et son dos présentaient une musculature fine et ciselée, que l'on aurait cru construite par des années d’errance. La nuit, il s'asseyait auprès de Sygn et étudiait le moindre de ses faits et gestes. En dehors de ces invocations, la sorcière ne parlait pas et elle n'avait, pour lui ou pour Viggo, pas la moindre tendresse superflue.

— Je suis désolé, souffla-t-il un soir, étouffé par un sentiment inconfortable.

— Ce n'est rien.

Sygn n'avait plus rien dit et Lokten, en comprenant qu'il n'obtiendrait rien d'autre, avait fini par quitter la grange.

Si sa réponse n’avait témoigné d’aucune élaboration, c’est parce que Sygn pensait que Lokten ne savait pas de quoi il s’excusait, en réalité. Il désirait seulement les avantages qui allaient avec le pardon. De quoi pouvait-il bien être désolé ? Il n'avait pas à l'être, au fond, et s'il s’imaginait réellement l’être, ce fut de ne pas lui être suffisamment semblable. Lokten n'avait pas de semblable connu et, dans son mutisme, Sygn s’était mise à douter de leur entreprise vers Vanaheim. Et si les Vanes le rejetaient, eux aussi ?

  Au cinquième jour d’une routine que Sygn partageait entre l’atelier de Solveig et les soins du Blaireau, la grange exhala enfin l’odeur de la guérison. Les nausées s’étaient dissipées. Les plaies avaient été recousues (à l’aide du matériel de couture de la défunte épouse d’Eitri) et les points finissaient de s'étioler. Hormis la mâchoire, aucun os n'avait été brisé et les hématomes les plus tenaces se diluaient sous la peau tannée de Viggo. En d'autres circonstances, la sorcière en aurait tiré une certaine fierté mais en celles-ci, elle se contenta de veiller le Blaireau, dont elle avait, au vu de sa rémission, allégé la potion de sommeil. Le matin n’allait plus tarder à poindre et avec lui, la fin de son tour de garde. Toutefois, tandis qu’elle rassemblait ses affaires, il se produisit une chose que Sygn n’avait pas envisagé de si bonne heure.

  Aussi laborieusement qu'un ours au printemps venu, Viggo s’éveilla.

Ses premiers mouvements se heurtèrent aux cordes qui lui liaient les poignets à une poutre. Il faudrait aussi gommer ces marques-là, songea Sygn, dans un flottement.

Elle ne savait pas grand-chose de Viggo. Seulement son nom et le fait que sa route avait croisé celle de Lokten, ce dernier n’ayant pas souhaité développer le contexte de leur rencontre. Qu'il portait une chemise sale, qu'il empestait le tabac froid et que d’anciennes cicatrices zébraient son torse velu. Et qu’il avait l’air d’un blaireau. La plante caleuse et noire de ses pieds donnaient à penser qu’il travaillait dans les mines, vers l’intérieur des terres ; ce qui ne le différenciait pas tellement des autres autochtones de Nidavellir, nombreux à s’enfoncer pieds nus dans les veines.

Encore vaseux, il se dressa sur son séant, à grand renfort de jurons et maladresses. Une quinte de toux secoua sa carrure massive. Interdite, Sygn porta à ses lèvres un gobelet qu'il descendit d'un trait. La barbe dégoulinante, c’est tout pantelant qu’il se mit à causer :

— Tu m'soignes p't-être, mais j'vous dénoncerai tous, la sorcière. J'dirai qu'Solveig a ram'né un dragon ici. Ouais, elle paiera cher tout ça. Moi j'l'avais dit, qu'i' fallait tous vous conduire à not' Roi, lui, il aurait déjà fait planter vot' tête sur une pique et on s'rait bien plus peinards comm' ça.

— Ce sont là des mots ingrats pour celle qui vous maintient en vie, répondit Sygn avec froideur. N'oubliez pas non plus que Loki aurait pu choisir d’abandonner votre cadavre sur une plage. Les crabes se seraient repus de vos entrailles avant de nourrir celles de vos voisins.

— Pourquoi il l’a pas fait alors, hein ?

— Ce dieu que vous nommez Fourbe ne veut ni votre mort ni votre destruction. De vous, en particulier, il n'attend qu'un silence.

— Un silence qui m' rendrait complice ! grogna Viggo.

— Complice de quelle cause ?

— D'la sienne !

— Alors parlez, Viggo. Faîtes entendre à tous qu'un dragon se trouve sur vos terres. Expliquez-leur qu'il vit dans le corps d'un garçon qui a la moitié de votre âge et qui fait le tiers de votre poids. Observez les visages se décomposer lorsqu'ils réaliseront que vous êtes le lâche qui a couru sans combattre.

Viggo se débattait très certainement entre sa haine et les restes d'un sommeil artificiel – mais qui, Sygn s'en était assurée en lui resservant à boire, ne tarderait pas à l'engloutir à nouveau. Modeste – et prudente – dans sa victoire, elle considéra l’air hébété de cet homme comme la seule réponse dont il était capable et rassembla en vitesse ses différents ustensiles. Avant de tourner les talons, elle remplit derechef le gobelet sur la table de chevet. Tant pis s’il ne pouvait l’atteindre.

— T'es la putain duquel ?

Sygn se figea. Un nœud se serra dans sa gorge.

— D'la Bête ou du Fourbe ? Des deux, j'suis sûr !

D’un mouvement lourd, Viggo se balança en avant. Limité par l’amplitude des cordes, sa feinte secoua tout de même la grange. Une chose se brisa par terre. Sygn tressaillit. Dénudée de son flegme, en proie à une peur primitive, son attention préféra se concentrer sur le liquide glacial qui imprégnait ses souliers. Cette chose qui s'était brisée, c'était la cruche.

— Toutes les mêmes, les sorcières, se gaussa Viggo en voyant les joues de la gamine flamber. Leurs pouvoirs, elles les choppent en écartant les cuisses, tout l'monde l’sait ça. Elles font les malignes mais au final, sur le bûcher, elles couinent toutes pareil.

Des larmes brûlantes coulaient sans mouiller les joues de Sygn.

— Alors, c'est l'quel, hein ? Répond quand on t’parle !

  Son crachat s’écrasa au pied de Sygn.

— On t'entend plus là, d'un coup ! Tu sais, j'connais un aut' moyen pour te faire couiner, moi !

Viggo s'esclaffa grassement. Une marée de glaires lui remonta la gorge. Sygn en eut un haut-le-cœur. Oppressée dans sa propre peau, se noyant dans l'air vicié, elle trébucha, la vision brouillée, assourdie par ce rire sardonique qui débordait de la pièce. De l'autre côté de la porte, Viggo qui s'étouffait à moitié. Ses mains démangeaient. Elle les frotta dans le tissu rêche de son vêtement. Frotta, frotta, à en poncer la peau, à la mettre à vif, à la faire suinter et saigner. Sygn chut contre le mur de la grange. Ses larmes ne coulaient pas, elles bouillaient à l’intérieur tout comme ses mains qu’elle râpait à même la terre.

Un millier d'autres moments auraient été plus opportuns pour la surprendre.

Naturellement, c'est celui-ci que choisit Loki.

— Et bien, il est bien bruyant aujourd’hui. Quelle plaisanterie lui avez-vous racontée pour le mettre dans un tel état ?

— C'est votre tour, allez-y, maugréa-t-elle en rentrant ses mains éraflées dans ses manches.

— Tout va bien ?

— Quand partons-nous ?

— Je suis étonné de vous entendre réclamer notre départ.

— Ah oui ? Pourquoi ça ? Vous pensez que j’aime tellement m’occuper de ce… de ce porc à côté que …

— Soit, soit, tempéra Loki, les mains levées en quête d’apaisement. Je tenais simplement à vous faire part de mon étonnement, dans la mesure où il me semblait que le courant passait plutôt bien entre vous et …

— Moi et qui ? aboya Sygn.

— Solveig, bien sûr.

Il y eut un blanc, durant lequel les pensées de Sygn lui apparurent comme nid de serpents furieux. Solveig.

— Loki, s’il vous plaît… ne vous en mêlez pas. Dites-moi juste quand nous partons.

— Au plus vite, cela devrait vous réjouir. Je faisais un tour dans les parages et j'ai aperçu une femme, furetant vers la maison d’Eitri. Et si ce n’est pas la disparition de Viggo qui intrigue, ce sont au moins nos activités ici.

— Vous pensez qu’il pourrait s’agir de sa femme ? Il serait marié ? grimaça Sygn.

— Une femme, une sœur, une voisine, ou une curieuse, c'est difficile à dire.

— Elle vous a vu ?

— Elle a vu un gros chat, rien de plus. Quoiqu'il en soit, demain, nous partons, si c’est ce que vous désirez.

— Partons maintenant. Le collier est prêt. On devrait le prendre avant que Solveig le jette au feu. J’ai… une drôle d’impression. Ces derniers jours, elle a été assez bizarre, elle avait l’air contrariée et…

Et ses mots se suspendirent là. L'impulsivité de Solveig. Cette impulsivité qui s'était avérée excitante, et qui maintenant, l’oppressait. C'est un jeuAinsi que se passent ces choses-là. L'un domine, l'autre se soumet. L'un donne et l'autre reçoit. N'avait-elle pas accepté de se coucher après tout ? Sygn avait éprouvé un frisson glacé chaque fois que la main de Solveig avait frôlé la sienne, depuis. Le jour, elle s'asseyait hors de sa portée dans la forge, et le soir, elle n'aspirait qu'à retrouver la grange, aussi puante fut-elle.

— Venez avec moi le chercher. Prenons-le et partons.

Loki jeta rapidement un œil vers l'intérieur de la grange. Viggo s'était tu. Assommé par les potions. Quelqu'un finirait bien par le retrouver, après tout. Leur départ pouvait se boucler très vite.

— C'est d'accord.

— Lorsque tout sera fini... Comptez-vous vraiment revenir et payer votre dette ?

Auréolé de la lumière dorée du levant, Loki contemplait les prémices de l’aube. D'ici peu, Nidavellir s'embraserait à perte de vue. Depuis la mer, cette vision serait magnifique.

— Voyez-vous, Sygn, depuis le jour où j'ai quitté les terres incandescentes de Musspelheim, je n'ai eu de cesse de vivre à crédit. Ce n'est certes pas raisonnable mais j'ai coutume de croire que toutes mes dettes se solderont d'elles-mêmes, un jour tragique. Un jour qui ne se présentera ni aujourd'hui, ni demain.

 

Loki, Sygn et Lokten se dirigèrent vers la forge. C'est Sygn qui en poussa la porte et qui, la première, y pénétra à pas de loup. L'endroit était encore désert et froid. Sur la table, s'entassaient les croquis et les chutes de métaux. Mais pas de trace du présent pour Freya.

— Mon père est mort.

Solveig attendait, assise dans l’obscurité. La flamme de sa lanterne, étirée par l’action d’une molette, révéla le turban rouge, noué dans ses cheveux.

— Mon père est mort, répéta-t-elle, laconique.  Et je sais ce que vous êtes v’nus faire.

— Solveig, écoute, je peux t'expliquer.

— Ne me mens pas, sorcière !

— Je suis désolée.

En prononçant ces mots, Sygn entendit ceux de Lokten. Elle les avait dits sans les comprendre, sans les penser. Sans même savoir de quoi elle prétendait être désolée. Seulement à quelle fin.

— T’es comme lui, constata Solveig en agitant sa lanterne vers Loki. Une langue de serpent.

  Son évidente déception, résultat d'une observation à la froideur clinique, envahit la pièce. Solveig s’en alla vers le soufflet qu'elle activa par des gestes calmes. Mécaniques. Maîtrisés. Bridés.

Les flammes ne mirent pas longtemps à renaître dans le four. Leur crépitement amplifiait le silence chargé de tension. Solveig se chauffa les mains, puis elle s'assit sur le banc au pied duquel gisait la bouteille qu’elle n’avait pas bue seule.

— Je souhaite renégocier le prix de ce collier, annonça-t-elle.

— Ce sont les ânes qui t'ont appris à commercer ? s'outragea Loki. On ne renégocie pas un prix une fois qu'il est accepté !

— Oh, tu comptais le payer ? Alors vas-y, dieu des menteurs, pose ta tête sur cette table et attend que je revienne avec la hache de mon père !

— Qu'est-ce que tu veux, Solveig ?

Les têtes se tournèrent vers Lokten, dont on oubliait trop le son de la voix.

— Eh bah ! T’as bien repris du poil de la bête toi ! Qu'est-ce que t’es, au bout d’un moment ? Hein ? T'es pas malade !

— Solveig, dis-nous ce que tu veux, coupa Loki.

—J’veux une place à bord.

— Non.

— Loki, on pourrait peut-être...

— Non ? fit Solveig en imitant la diction hautaine du dieu. Très bien. J'imagine que j’ peux me débarrasser d’ça, alors.

Elle tendit le bras vers le four et retourna la main. La parure de Freya se balançait au-dessus des flammes.

— Attends Solveig !

— Oui, attends, répéta mielleusement Loki. Permets-moi une question, veux-tu ? J'aimerais comprendre quelque chose.

—  Si t’essaies d’m’entourlouper, j’te jure que je le fous au feu !

— Je le sais, bien sûr. Cependant, c'est un tout autre sujet qui m'intéresse, persifla Loki. Dis-nous, Solveig, de quoi est mort ce pauvre Eitri ?

Solveig leva le menton avec défiance.

— Mon père est mort à cause d’alcool et de vieillesse.

Loki acquiesça sans conviction.

L'alcool et la vieillesse.

— Oui, l'alcool et la vieillesse.

— C'est amusant.

— Tu d’vrais faire attention à c’que tu dis, l’Fourbe, le mit-elle en garde.

— Amusant est le terme qui sied à la situation, et je vais t'expliquer pourquoi. Car il est amusant, en effet, qu'il s'agisse là de ta conclusion. Pour l'état d'Eitri, pour sa capacité déconcertante à descendre les barils de bière, pour ses humeurs, pour son désespoir, pour les maux qu'il a infligées à Freya, pour ses affronts à Odin, ton explication s'est toujours tournée vers moi. N'est-ce pas ? Ton père aurait pu se cogner l'orteil contre un meuble, j'en aurais été accablé dans l'instant. Et aujourd'hui, en dépit de ma présence sur sa terre, tu ne m'accuses pas de son trépas ? C'est curieux, je trouve.

— De quoi tu t’plains ?

Sentant Solveig vaciller, Loki franchit la distance qui les séparait par quelques pas, si longs qu'il parut glisser. Tel un fantôme. Une ombre croissante qui étendait son territoire à chaque seconde.

— La déesse Freya lit au travers des cœurs, dit-il tranquillement.  Elle verra au travers de toutes ces couches sous lesquelles tu caches le tien et ce qu'elle découvrira la répugnera car un cœur meurtrier n'est plus qu'un organe noir et putride. Le souvenir de cette enfant qu'elle a jadis aimée ne lui en sera que plus douloureux. Ce sera un échec pour elle. Est-ce là ce que tu veux infliger à la pauvre déesse, Solveig ?

  Donne ce collier, et je m'engage à te rappeler à son bon souvenir. Je lui parlerai de la femme travailleuse et courageuse que tu aurais pu devenir. J'oublierai celle, froide et rancunière, qui a regardé son père mourir. Tu seras placée au-devant de tous les amants et de toutes les amantes et Freya chérira la petite fille que tu étais autrefois. Jette cette babiole aux flammes et, dussé-je ramper jusqu'aux portes de son Palais, je lui ferai le récit de notre séjour et ne doute pas que je saurai la convaincre de ne jamais reposer un seul de ses pieds blancs sur ce continent aussi crasseux que l'âme de ceux qui le peuplent.

 Voici le prix que je t'en donne, Solveig, fille d'Eitri.

Les larmes d'encre maculaient les joues de Solveig.

Le collier trouva la paume de Loki.

— Je te remercie.

Sans exhiber son butin si cruellement arraché, il prit congé.

— Nous partons.

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