Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 36 : Celles qui donnent

Solveig préparait la plupart des repas, elle frottait le linge que les vomissements et l'urine souillaient régulièrement, elle entretenait la maison, elle nourrissait Eitri lorsqu’il n’y parvenait pas, elle l'aidait à se vêtir, à se laver, elle veillait à ce qu'il ne manque de rien, elle le soutenait pour faire quelques pas autour de la maison, aboyait sur ceux qui s'approchaient et le soir, alors qu'il tenait à peine sur ses jambes arquées, elle l'accompagnait à son lit, plaçait l'oreiller sous sa nuque et poussait quelques bûches du bout d'un tison rouillé. Quand des convulsions dues à l’ivresse le tiraient de son sommeil, elle accourait. Au petit matin, elle nettoyait ses escarres et appliquait dessus une pommade qu'elle parvenait à échanger contre Eitri-ne-savait-quoi. Elle lui coupait les cheveux et taillait sa barbe. Elle n'émettait aucun commentaire concernant le genièvre, la bière et le vin qu'il ingurgitait déraisonnablement. Parfois, aux alentours de Yule, il arrivait même qu’elle lui offre une bouteille d'un succulent hydromel, rapporté par un marchand itinérant venu de l'autre bout de l’archipel et prétendant détourner ces tonneaux des réserves royales.

Pour supporter un tel fardeau, Eitri savait que Solveig se rendait aveugle.

La première fois qu'il avait bu à s'en rendre malade, il avait espéré, au fond, lui dépeindre un tableau suffisamment répugnant pour la convaincre de claquer la porte. Il n'en avait rien été. Ses autres tentatives se soldèrent par le même échec et ce qui avait débuté par une provocation idiote s'était refermé comme un piège sur la patte d'un ours. L'alcool gorgeait ses entrailles d'acidité, il attaquait son foie, il lui dérobait ses souvenirs. Chaque journée ressemblait à la précédente et cette perpétuité les condamnait tous les deux.

Eitri aurait préféré endurer ses blâmes. Depuis plusieurs années, il en faisait l'amer constat. Il aurait aimé que Solveig lui témoigne le dégoût que les autres résidents de Nidavellir lui vouaient. Qu'elle les rejoigne, qu'elle intègre leur vaste clan. Qu'elle ne soit pas seule dans sa vieille forge quand le moment serait venu.

Eitri la voyait, serrant parfois la mâchoire quand il laissait ses couverts crisser au fond de son bol ou que les glaires encrassaient trop sa voix pour lui permettre d’articuler. Un jour, qu’Eitri anticipait depuis longtemps, Solveig éclaterait, telle une tornade ; et ce jour-là, n’existerait ni pardon ni issue. Eitri céderait à l'appel de l’énigmatique Reine des Morts, dont on disait la beauté semblable à celle d'une rose à demi fanée.

 

En attendant, il se laissa conduire à sa chambre, une fois de plus. Il se laissa dévêtir et border. Solveig repoussa la bûche dans l'âtre et referma la porte derrière elle. Dans la pièce principale, elle rassembla les écuelles et les couverts et les laissa tomber dans une bassine qu'elle remplirait d'eau chaude le lendemain. La fatigue l'accablait. Une fatigue que la plus longue et la plus confortable nuit de sommeil ne saurait combler. Des larmes coulaient sur ses joues, suivant la marque du sillon profond d'une ride prématurée. Mâchoires serrées, une douleur lancinante dans les gencives, elle s’arracha quelques cheveux gris parsemant sa sombre toison.

Elle retrouva chaleur de la forge avec soulagement. Dans sa planque dissimulée à proximité du fourneau, elle prit une bouteille d’hypocras dont elle tira une grande rasade. Derrière elle, la porte laissa entrer un courant d’air mais celle qui venait d’entrer hésitait déjà à partir.

— Je devrais te laisser tranquille, ce n'est rien, dit Sygn.

— Tu peux rester.  Prends-toi un tabouret et viens, s’tu veux.

A la satisfaction de Solveig, elle obéit sans plus de politesse. C'était presque amusant de la regarder, veillant à la précision de chacun de ses gestes afin d'éviter un bruit, un mouvement superflu à la manière des hommes qui creusaient les veines sous terre. Solveig s'était mise à douter qu'elle fut réellement une sorcière. Elle n'avait joué aucun sort, n'avait invoqué aucune rune, aucune malédiction pour se défendre ou protéger les siens. Solveig lui dénicha un gobelet et qu'elle accepta avec la même déférence prudente.

— Je suis navrée de t'importuner à cette heure.

— Tu m’déranges pas.

Solveig passa un revers sur ses joues. Son geste étala le khôl plus qu’il ne l’estompa. Sygn eut la bonne idée de ne pas la prendre en pitié. Solveig détestait cela. Elle détestait être la pauvre fille veillant sur un père malade. Quitte à choisir, elle préférait encore être la traîtresse qui restait auprès de celui qui avait livré le pays entier au courroux d'Odin.

— Ton ami, il est r’venu ?

— Il s'était simplement perdu dans les bois, autour de la maison. Loki l’a vite retrouvé. Comme tu l’avais dit.

— C’est bien. Tant mieux.

Sygn acquiesça, le nez dans son gobelet. Sa main vacillait mais pas comme celle d'Eitri. On entendit, par-dessus le crépitement du feu, le bruit de trois gouttes, s'écrasant dans le vin parfumé aux épices. Ses larmes avaient la discrétion de la honte. Solveig l'observait en silence. Sa poitrine se réchauffa mais son cœur se ratatinait, écrasé par un aveu qu'elle n'avait jamais pu faire ; depuis la mort de Brokk, elle n'avait plus personne à qui parler.

— Je pensais que ce serait différent, confia Sygn après avoir puisé un peu de courage dans son vin.

— Comment ça ?

— J’ai un grand frère, ou j’en avais un… C’est un peu… Je ne sais pas ce qu’il en pense. Si lui considère qu’il a encore une sœur ou non. Avant tout ça, on était inséparables. Déjà tous petits, on parlait d’explorer Yggdrasil et de vivre de grandes aventures tous les deux, de naviguer sur les océans, d’escalader des montagnes, de parcourir tous les royaumes, de chasser des monstres et ce genre de choses. Je lui fabriquais des épées avec des bâtons et des cuirasses avec des chutes de tissus et des morceaux d’écorces. J’ai accepté de prendre des coups pour qu’il apprenne à frapper. Lui… il sera quelqu’un, un jour. C’est un garçon… un homme qui peut se montrer très brave et ça m’a toujours rendue très fière, très admirative. Je le suis toujours mais parfois, je me demande si… si tout ça ne s’est pas produit parce qu’au fond, j’étais jalouse. Ou je le suis devenue en comprenant que la nature de sa destinée m’excluait de ses plans. Qu’est-ce qu’une sœur en comparaison de la gloire, mh ?

— Sans doute moins qu’une fille, confirma Solveig en levant sa bouteille pour trinquer.

— C’est Lokten qui nous a séparés. Enfin, pas lui directement. C’est ce que son histoire nous a inspiré, qui nous a séparés, pour être plus exacte. Ainsi que je te l’avais dit, Lokten a longtemps été le prisonnier de Heimdall et lorsqu’il s’est évadé, Sieg et moi avons remonté sa piste ensemble. Mon frère avec l’idée de le tuer, et moi avec celle de l’aider à fuir. Mais j’ai manqué d’honnêteté, je lui ai caché beaucoup de choses, j’ai utilisé des moyens détournés pour tenter de le faire renoncer à sa terrible entreprise. Et quand nous avons enfin trouvé Lokten, Siegfried pensait dur comme fer que j’étais de son côté. C’est là que nos chemins, qui n’en avaient toujours formé qu’un, ont dessiné une fourche.

— J’imagine que t’as fait ce qui t’paraissait le plus juste. C’était pas pour mettre des bâtons dans les roues d’ton frère, c’est ça qu’j’veux dire.

— Non, bien sûr mais… il était tellement… tellement furieux.

— Oui enfin ça, c’est son problème.

— J’ai peur qu’il ne me le pardonne jamais. En fait, pourquoi il s’en donnerait la peine ? Il n’a pas besoin de moi pour avoir tout ce qu’il a toujours voulu. En fait, sur le moment, quand on s’est enfuis avec Lokten et Loki, je pensais qu’au moins, ça me donnerait la possibilité de devenir une personne complète, et pas juste l’ombre d’un autre. Mais je me suis trompée. Tout ce que je dois faire depuis ce jour-là se résume à veiller sur Lokten. Parce que c’est lui qui a souffert, parce que c’est lui qui est important. Je dois m’assurer qu’il se nourrisse par exemple, ce qu'il fait heureusement, que rien ne l'angoisse, que rien ne le touche, qu'il ait un manteau quand il fait froid, qu'il se repose, qu'il récupère. C’est normal, en un sens. Et je le fais parce que je suis convaincue que quelqu’un doit le faire mais je crois que… Parfois je le déteste d’être si vulnérable. Parfois, j’aurais aimé qu’on ne remonte jamais sa trace et avoir encore un frère. Parfois, je le hais de ne pas veiller à ce qu'une étole couvre mes épaules ou qu’il s'inquiète de savoir si moi aussi, j'ai faim. Soif. Ou sommeil. Parfois, j’aimerais être assez importante pour ça. 

Elle replongea dans son gobelet, le termina d'un trait, attrapa la bouteille et se resservit dans un seul élan. Elle ne pleurait plus mais ses yeux gris scintillaient comme le givre sur la mer de Nidavellir. Tranchants comme la glace, troubles comme les marais mais aussi fragiles que la surface gelée d'un lac. Sa voix n'avait pas tangué. Solveig lui reconnaissait un certain courage.

— Avant que les dieux viennent ici, mon père et mon oncle étaient déjà connus. Comme ton frère, mon père était un brave homme. Il travaillait plusieurs jours d’affilés sans bouger d’ici et le premier qui avait le malheur d’lui dire qu’il puait la crasse se prenait un coup de pied aux fesses. Fallait pas venir lui souffler dans les bronches. C’est lui qui a construit sa maison, lui qui a empilé les briques du fourneau. Quand y’avait un souci, c’est lui qu’on venait voir. Il lâchait pas tant que le problème avait pas de solution.

— Ce devait être un sacré personnage.

— Quand j'étais gamine, j’étais sacrément fière d’être de son sang.

— Et il est aussi fier de toi que tu ne l’es de lui. Il n’arrête pas de parler de toi dès qu’il en a l’occasion

— C’est bien beau et tu vas peut-être me trouver mauvaise, mais j’ai pas l’impression que l’ivrogne qui dort à côté, qui sait plus ni tenir une cuillère ni articuler trois mots de suite, ait encore grand-chose à voir avec mon père. J’ai eu le temps de réfléchir et de me demander si j'étais une personne affreuse et égoïste de le mépriser comme ça. Pendant longtemps, j’ai pensé que j'étais un monstre et un jour, ça a fait tilt : c’qu’on, c’qu’on pense et ce qu'on fait, c’est des choses différentes. Ce que je fais, c’est ce que les gens qui s’aiment font. Je m’occupe de lui et je fais tout ce qu’il peut plus faire. Pour que sa vie soit la moins pénible possible. Mais ça change rien au fait que je sois en colère quand je vois ce que la fierté et le chagrin ont fait de lui. C’est pas sa faute s’il peut plus forger, c’est ce que tu dois te dire et c’est aussi ce que je pense. Et je le déteste pas de plus pouvoir forger, je le déteste de faire comme si, dans sa vie, rien d’autre ne valait la peine de tenir le coup. Alors que je suis là. Tu sais, quand j’étais gamine, c’était lui, mon héros. Mon modèle. Mais je me rends compte qu’en retour, j’étais rien pour lui.

— Tu te trompes, il…

— Si je me trompe alors pourquoi il essaie même pas de se montrer digne de mon admiration ? Pourquoi il m’a laissé l’adorer comme un dieu ? S’il avait qu’un peu de respect pour moi, s’il se souciait un tout petit peu de ce que je pense, c’est lui qui m’aurait dit ce qu’il a fait à Freya mais non, je l’ai appris sur la place du marché ! Cet artiste, ce dieu que j’adorais n’a même pas eu le courage de reconnaître ce qu’il avait fait ! Il m’a laissé le vénérer et en retour, moi j’ai seulement eu droit à la honte. Mais c’est mon père, tu comprends ? M’occuper de lui, c’est tout ce que j’ai.  Et quand je vois tout ce que je donne et que personne me rendra jamais, je le déteste de ne pas m'avoir préparée à ça. On a sacrifié beaucoup et on n'a aucun retour. C'est ça, qui nous bouffe. Si ça, ça fait de nous des monstres, c’est qu’on en est tous un, au fond.

Ce fut au tour de Solveig de se resservir une bonne rasade d'hypocras et de se purger de ses larmes. Elle renifla bruyamment, abandonnant toute lutte contre la coulée de khôl qui dévalait sa gorge. La boisson ne la réchauffa pas. Au contraire, son goût aigre la plongea dans une profonde mélancolie, où s'entrechoquaient les souvenirs qui la liaient à Eitri et ceux qui l'avaient séparée de Freya. Ce collier qu'elle avait passé la journée à concevoir ne serait qu'une autre offrande sans retour. Solveig eut envie de le jeter dans le feu. Elle voulut tout mettre à feu et à sang. Cette foutue forge, la maison, la ville, l’île, l’archipel tout entier. Elle n'en fit rien. Elle n'en faisait jamais rien.

Un frémissement lui hérissa les bras. La main glacée de la sorcière avait frôlé la sienne, dans un geste délicat, qui se voulait sans doute amical. Compatissant. Mais Solveig n'avait pas l'expérience de la compassion. Seulement de la méfiance.

Sorcière, accusa-t-elle avec un mouvement de recul.

Sygn esquissa une légère retraite, visiblement peinée par ce mot, prononcé sur ce ton.

— Si je suis venue te voir ce soir, c'était pour te poser une autre question, en réalité.

La voix de la sorcière était une caresse. Et ses mots, une étreinte que Solveig repoussait par habitude.

— Quand nous atteindrons Vanaheim et que nous rencontrerons enfin la Déesse Freya, je me demandais si tu souhaitais que je lui transmette autre chose que ce collier et ton nom. Un message, un mot ou quoique ce soit d'autre.

— T’as attendu que le Fourbe soit loin pour me faire cette proposition. 

Sygn ne démentit pas et ne tenta pas la moindre nuance. En revanche, aggravée par la danse des flammes et de leurs ombres, Solveig vit son expression se creuser. Ce qu'elle ne put deviner à ce simple rictus, c'est que Loki incarnait une question que la sorcière n'avait pas encore réussi à trancher. Pas complètement.

— Si j’ai bien compris, pour Loki, Freya n'est qu'une porte à franchir pour atteindre Freyr. C’est auprès de lui que Lokten doit être conduit. Mais je sais que pour toi, Freya est bien plus importante que cela. Je sais aussi que tu as déjà fixé ton prix pour ce collier mais c'est pour le service que tu nous rends que je voudrais te remercier.

— Demande-lui de revenir, souffla Solveig. C'est tout ce que je voudrais.

— Je lui dirai. Je t'en fais la promesse.

— Tu devrais faire attention à qui te lient tes promesses. Un jour, elles te lieront à une corde qui serrera un nœud autour de ton joli p’tit cou.

Les conflits ne trouveraient pas de complètes solutions, ce soir-là. Les réflexions, teintées de fatigue, s’évanouirent avec le feu qu’on oublia de nourrir. Répondant au forfait de la lumière, les ténèbres se répandirent sur la forge. Persistaient deux êtres éloignés de ceux qui prenaient. Dans la discrétion de la pénombre, leurs doigts acceptèrent de se frôler sans reculer, de se toucher et de s'entremêler. Solveig sentit le souffle de Sygn lui chatouiller la gorge. Sygn sentit les lèvres de Solveig embrasser les siennes.

Cette nuit-là, celles qui donnaient sans recevoir s'accordèrent un répit. Elles se délestèrent de leur fardeau. Et leur rencontre, qui avait initialement la rudesse d'un sol pavé, s'acheva dans la tendresse d'une couverture rembourrée de plumes.  

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