Jardin des littératures de l'imaginaire
La douce lumière du matin enveloppait la chambre d’un halo clair. Après toute une nuit passée entre les bras du Fleuve, Sygn savoura le poids et la chaleur des couvertures. Engourdie par le sommeil autant que par les rêves, elle s’étira avec paresse ; mais quand elle chercha refuge dans une étreinte plus tangible que celle des eaux, sa main ne rencontra que la couche légèrement embossée sur sa gauche.
Les couvertures n'abritaient pas la chaleur de son seul corps. Elles exhalaient le parfum d'une autre peau. Une odeur de feu de bois. Contempler l’absence fit à Sygn l’effet d’un grand pas, au-dessus du vide. Ses pensées flottaient les unes avec les autres, déliées et en désordre.
Un entêtant martellement troubla sa quête de réminiscence. Loki était parti, le reste du monde continuait d’avancer. Et cette poussière brûlée qui se glissait sous le seuil de la porte ne pouvaient signifier qu'une chose. Le ventre creux, Sygn quitta le lit et enfila ses vêtements, suspendus à une corde par la même âme charitable qui les lui avait ôtés.
Dans l'atelier délaissé d'Eitri, le grand soufflet du fourneau se reposait encore. Les bouteilles vides avaient été débarrassées et les plans de travail, nettoyés. Assise à l’établi, Solveig leva le nez. Elle eut un soupir, un haussement de sourcils chargé de jugement. Ses cernes et ses sclères rougis étaient ceux d’une nuit blanche.
— T’as l’air d’aller mieux qu’hier.
— Oui, je le crois aussi.
Sygn s’efforça de ne trahir ni gêne, ni défiance et pourtant, elle se sentait épiée, décortiquée, en passe de se faire dépouiller de tous ses secrets.
— Sais-tu où ils sont ? demanda-t-elle.
— Il est parti dehors. Loki. Mon père aurait pas dû le détacher, grommela-t-elle.
— Parti ? Mais où ? Te l’a-t-il dit ? Et Lokten, où…
— Ton ami a sûrement voulu se dégourdir les pattes et il s’est perdu. Loki est parti le chercher. Heureusement pour eux que Nidavellir est pas aussi vaste qu’elle le prétend.
Solveig jaugea encore la sorcière et pivota sur son tabouret. Assiégée par les parchemins froissés, elle dessinait, raturait et recommençait.
— Il a besoin d’un cadeau, pour Freya. Pour qu’elle vous ouvre ses portes, dit-elle en griffonnant. C’est c’qu’il a dit à mon père, hier. C’est pour ça que vous êtes ici.
Une bougie, à la longueur graduée par des entailles, lui indiqua que depuis plus de six heures, elle y œuvrait. Sans succès, à en croire la nouvelle ébauche qu’elle jeta par-dessus son épaule.
— J’vais l’faire. Pas pour lui, ni pour toi, ni pour ton ami l’souffreteux, ajouta Solveig de mauvaise grâce. Pour Freya. Pour elle et pour personne d'autre.
— En ce cas, je devrais peut-être te laisser.
— Reste. Tant qu’t’es ici, je suis certaine que Loki évitera les entourloupes.
Se tirant une chaise, Sygn préféra se montrer docile.
— Où as-tu dormi, hier ?
— J'ai pas dormi. J’ai du travail et mon lit était occupé, rétorqua Solveig dans un reproche.
Si elle avait été tout à fait honnête, elle aurait admis ne pas avoir dormi faute de tranquillité. Passé le remplissage de la bassine avec des glaçons, elle avait quitté la chaumière et laissé à la caresse argentée de la lune le soin de la guider jusqu'au port. Là où était apparue la douce Freya, la première fois. Solveig l’y avait attendue mais seuls les nappes de brouillard étaient venus à sa rencontre. Elle avait arpenté les plages de galets où Freya lui avait appris à fabriquer des colliers, les dunes où elle lui avait conté les beautés de Vanaheim, avait traversé toutes les rues qu'elles avaient foulées ensemble, main dans la main. Les embruns lui avaient râpé les joues, les larmes l’avaient démangée. Le parfum de Freya avait depuis longtemps disparu de la brise mais Solveig n'avait pas perdu espoir de le sentir contre sa nuque. A son retour, elle avait relevé ses cheveux avec un foulard rouge ; le pan de robe que la Belle déesse lui avait offert, autrefois.
Ses grandes boucles d'oreilles tintèrent contre son cou, ainsi dégagé. La sévérité contractait sa mâchoire et sa posture. Le fusain se brisa entre ses doigts. Sa poudre noire sur le dessin. Brusquement, Solveig chiffonna son ébauche et la balança de toutes ses forces.
— Celui-ci te déplaisait ? demanda Sygn en le ramassant par terre.
— Freya est pas aussi frivole, trancha Solveig.
— Est-ce vrai ?
— Tu ne la connais pas telle que je la connais.
Solveig estimait lui avoir accordé suffisamment d'attention pour ne pas avoir à recroiser ses yeux. Qu'elle avait gris, comme le ciel de Nidavellir, comme sa Mer, comme ses dunes. Une idée lui vint. Elle prit un autre fusain. Il lui fallait des pierres, des métaux, des gemmes, des fleurs et des perles. Toutes les beautés et les richesses de Nidavellir. Elle voulait pour Freya une harmonie d’argent, de transparence, de nacre et d’encre. Un extrait de grisaille, l’essence d’une averse, le chant des ressacs et les capturer dans ce bijou. Ce devait être bien plus que la parure d'une reine, ce devait être une parcelle de l'âme de l'Ancien Dieu pendue au cou de sa plus belle enfant.
L'admiration que Sygn manifesta à la présentation de son idée flatta naturellement Solveig, mais elle fit mine d'en être parfaitement détachée. L'or était le vice du dragon, disait-on partout. Ce qu'on criait moins sur tous les toits, c'est que l'orgueil était celui des gens de Nidavellir.
— Quand vous le donnerez à Freya, dis-lui que c’est moi qui l’ai fait.
— Dis-moi d’abord le prix que tu en demanderas.
— Je vais venger mon père. Je veux le cou de ton démon. Je le lui couperai pour de bon et j’mettrai sa tête sous cette cloche, dit-elle en désignant une étagère derrière Sygn.
— Si tu fais cela, il ne pourra pas nous guider jusqu'à Freya et nous ne pourrons pas lui remettre ta parure.
Solveig renifla, mauvaise. La colère brûlait toujours dans sa poitrine, alimentée par le souvenir de la Belle, ravivée par la présence impudente de Loki.
— Qu'est-ce qui te fait croire que Loki reviendra se faire couper la tête ? Si j'en crois tes paroles, il n'est pas du genre à honorer ses dettes.
— Je suis au courant, merci ! Mais c’est pas grave, j’ai quelque chose qui le forcera à revenir.
Après avoir apporté la touche finale à son croquis, Solveig rassembla quantité de matériaux et d’outils. Elle réveilla le fourneau à grand coup de soufflet. Et tandis que la certitude de ses derniers mots faisait grandir l’incompréhension en Sygn, la forge se peupla des tintements du métal, de la percussion du burin, des frottements de pierres polies, des rayons lumineux et de l’odeur âcre du labeur.
Un peu plus tard dans la matinée, Eitri fit irruption en titubant, ce qui n'adoucit pas l'humeur de sa fille, hautement concentrée. Elle le chassa à grands cris et lorsqu'il objecta que leur invitée devait mourir de faim et de soif, Solveig aboya à Sygn de le suivre si cela pouvait lui offrir un peu de paix.
La maison d'Eitri sentait le houblon et l’herbe à pipe tiède. Une odeur plus profonde, de renfermé, stagnait entre des murs gonflés d'humidité. Bloqué par d'épais rideaux, le jour ne passait qu'aux travers des trous grignotés dans l'étoffe. Une couche grasse, mélange de poussières figée dans les vapeurs refroidies de la cuisine, recouvrait les meubles.
De ses mains difformes, Eitri servit à Sygn une boisson au goût affreux. C'était comme boire du vinaigre. Le même breuvage qui tapissait le fond d’une carafe de la veille, laissée au pied d’un fauteuil. Pour autant, Sygn le remercia et fit l'effort de boire. Eitri lui faisait de la peine. Tout en avançant sur la table tranches de viande séchée, fromage et pain de seigle, il parlait, mais ses mots étaient pâteux, collants dans sa barbe. Le nom de Solveig émergeait de temps à autre, chargé d’une évidente admiration. Entre deux éloges, Eitri incita Sygn, par de grands gestes, à se resservir, l'accusant de n'avoir que la peau sur les os.
Ils partagèrent un semblant de repas. A sa quatrième chope de vin, Eitri tomba de sommeil. Sa grosse tête hirsute blottie dans le coude, ses ronflements ne laissaient aucun doute.
Faute de pouvoir l'installer plus convenablement dans son fauteuil, Sygn lui enroula les épaules dans une couverture. Elle prit une bûche au sommet de la pile qui reposait contre le manteau de la cheminée et réalimenta le feu. L'idée de retourner auprès de Solveig lui inspirait un grand inconfort.
Ce qui arriva ensuite n'apaisa en rien son intuition.
Loki poussa prudemment la porte et quand il découvrit Eitri, affalé sur la table, il indiqua à celui qui le suivait d'entrer à son tour. Lokten ne fit qu'un pas à l'intérieur. Son front transpirait de fièvre. Loki dut le bousculer pour pouvoir fermer derrière lui.
— Qu'est-il arrivé ? Où étiez-vous ? J'étais si inquiète, que...
Sygn s'interrompit en découvrant les mains de Lokten, couvertes de sang. Il gouttait sur le plancher et avait aussi éclaboussé ses joues et sa tunique. Sygn le tira doucement par le bras.
— Aidez-le à se nettoyer, s'il vous plaît Sygn.
— Je veux savoir ce qui est arrivé.
Loki ne cacha rien de son agacement. Il lui fit signe de le suivre dehors. Sygn pensa que c'était pour lui parler. Elle aurait préféré. Sur le pas de la porte, gisait un homme, au visage lacéré de trois plaies profondes.
— Est-ce qu'il est...
— Tout ce que je sais, c'est que lorsque j'ai retrouvé Lokten, ce type était là, face contre terre, à côté de lui.
— Cet homme, est-il mort ?
— Il respire encore.
— Qu'attendez-vous pour l'amener à l'abri ? Pourquoi l'avoir ramené ici ?
Sa voix portait à peine plus que les battements terrifiés de son propre cœur. Sygn ne parvenait à se détacher du malheureux, étendu à même le sol imprégné par la pluie. Le gros blaireau. L'os de sa mâchoire se devinait sous les lambeaux de chair qui s'effritaient sur ses joues. Un râle continu s’en échappait. Sygn eut l'impression que ses orbites creusaient son crâne. Sans prévenir, elle rendit son déjeuner. La langue de Loki claqua contre son palais avec dégoût ; pour elle, à moins que ce ne fut pour ses souliers ainsi souillés.
— Ça va aller ?
— Non ça ne va pas aller ! Comment ça pourrait aller ?
— Calmez-vous, enfin. La situation est parfaitement sous contr…
— Loki, vous n'imaginez pas ce que Solveig prépare pour vous… Et si en plus, quelqu'un découvre et apprend que cet homme...
— J'ai un plan, rassurez-vous. Mais avant, vous allez me répéter ce que Solveig vous a dit.
— Solveig, en échange du cadeau pour Freya, elle réclamera votre tête.
Loki accueillit la nouvelle, qui, de toute évidence, ne le surprit pas outre mesure. Il attendit une suite qui ne vint pas et la véritable surprise se trouvait là : il n'y avait rien d'autre.
— Ne vous inquiétez pas avec si peu, répondit-il avec son habituelle désinvolture.
— Vous comptez partir sans payer à nouveau ? Elle a prévu cela, vous savez.
— Je sais très bien ce qu'elle a prévu et c'est du vent, croyez-moi.
— Non.
— Comment cela, non ?
— Je veux savoir. Je ne veux pas suivre bêtement ce que vous me direz.
— Cela vous a-t-il déjà porté préjudice ?
— Arrêtez un peu cela ! s'emporta-t-elle. Je vous fais confiance depuis le début.
— Puisque vous insistez, soupira Loki, je vais vous le dire : il y a longtemps, Brokk et Eitri ont conçu... une prison, spécialement pour moi. Et Solveig imagine depuis des années que, parce qu'elle me désigne responsable de tous les maux de ce fichu pays, son père finira par lui en livrer les plans. Cela n'arrivera jamais. Et même si elle les obtenait et que mille années lui étaient données, elle n'arriverait pas à en esquisser une seule ébauche de prototype.
Sygn sonda son regard et n'en tira rien de plus qu'une sensation de vérité. Elle ne s'attendait pas à glaner davantage. Loki savait, il gardait beaucoup aussi. D'un coup d'œil, elle désigna le mourant :
— Et pour lui ?
— Occupez-vous de Lokten. Il vous fait confiance. Je me charge de l'autre.
— Vous n'allez pas le ...
— Pour qui me prenez-vous ? Si Viggo est retrouvé mort, que ce soit avant ou après notre départ d’ailleurs, je peux vous assurer que les choses vont se compliquer. Tant qu'il n'est que disparu, nous avons une petite marge. Un jour ou deux pour que quelqu'un s'en aperçoive, fit-il en en commençant à compter sur ses doigts, un autre pour que quelqu'un décide de s'en soucier, deux pour...
— Et Solveig aura achevé son œuvre d'ici là, comprit Sygn du bout des lèvres.
— Vous voyez ! Il n'y a pas de quoi s'inquiéter.