Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 34 : Le vice du dragon

La porte était restée entrouverte.

De longues heures s’écoulèrent dans la forge silencieuse. L’étirement du temps ne signifiait pas grand-chose pour Lokten qui n’avait jamais fait la différence entre jour et année ; ces considérations importaient bien moins que l’examen de cette porte, entrouverte. Ils étaient partis, sans baisser le loquet, sans relever la poignée car il n'y avait rien de précieux à garder, personne qu'on ne retenait à l'intérieur.

Loki avait accouru, sa face de diable tordue par l'inquiétude et il avait emporté Sygn. Dans ses griffes de vautour, elle avait eu l'air d'une poupée de paille.

Lokten ne comprenait pas pourquoi il avait eu si peur. Il était presque certain que cela n'avait rien à voir avec la soudaineté du malaise de Sygn. Le plus probable, c'est qu'il craignit sa disparition. Mais pourquoi ? Il avait bien longtemps vécu sans la connaître.

Blotti dans le coin de la cage, il palpa son ventre, là où la lame de Siegfried avait plongé. L’épiderme y était à peine rosé. L’hématome avait disparu. Puis, il se massa les poignets, que les chaînes avaient brisé et marqué. Ils étaient aussi blancs que ceux d'un innocent.

Personne n'avait pansé ses plaies, avant Sygn. Elles avaient l'habitude de cicatriser dans la crasse. Les grandes balafres qui lui barraient le torse s'assuraient qu’il ne l’oublie pas. Depuis que Loki l'avait emmenée, Lokten se sentait sans défense. Nu. Abandonné. Lopten ne l'avait pas prévenu, elle ne lui avait pas dit qu'une douleur si forte pouvait jaillir sans que coule le sang.

Elle ne savait que parler des dieux qui faisaient son malheur. A l'exception d'une fois, où elle en avait mentionné, presque par accident, deux qu'elle ne détestait pas. Leurs noms étaient étranges, se souvenait Lokten. Aussi étrange que le sien et celui de sa mère. Freyr et Freya. Jumeaux non-semblables mais complémentaires en tous points. Frère et sœur. Lokten avait demandé ce que cela signifiait. Lopten avait répondu que tous deux étaient nés des mêmes parents. En l'écoutant parler de leur manière de se protéger mutuellement, de finir les phrases de l'autre, d'échanger conseils, ragots et secrets, Lokten s'était interrogé. Une telle complicité aurait-elle existé s'ils n'avaient pas été frère et sœur ? Auraient-ils éprouvé un manque si leur sang n’avait pas eu la même couleur ? Lopten avait également parlé d'Idunn et de Torunn. Elles aussi veillaient l'une sur l'autre, elles aussi vivaient ensemble. Naître des mêmes entrailles, soudait les êtres semblait-il, et ce, bien que Lopten avait répété le contraire.

Et puis, la route de Lokten avait croisé celle de Siegfried et Sygn, dont la parenté n'avait empêché ni le désaccord ni la rupture. Naître d'une même mère liait par le sang et si la chose ne pouvait être effacée, que signifiait-elle vraiment ? Que gravait-elle ? Qu'est-ce que cela changeait d'avoir le même sang ? La rupture en était-elle plus douloureuse ? Est-ce que Siegfried ressentait cette torsion dans l'estomac, maintenant que Sygn ne se tenait plus à ses côtés ? Se sentait-il privé de son bras droit, de son bouclier, d'une part de son âme ?

Plus il passait de temps avec Sygn, plus il pensait à elle, plus Lokten regrettait qu'ils ne soient pas tous deux nés des entrailles d’une mère unique. Il l'aurait protégée, il aurait été un bien meilleur frère que Siegfried. Il n’aurait pas blasphémé leur connexion. Il aurait pu prétendre être son égal. Sauf que rien ne le liait à elle et qu'à bien y réfléchir, rien ne le liait à rien. Il y avait bien un père qui l’attendait, quelque part, mais pour le moment, il n’était qu’une fable soigneusement entretenue par sa défunte mère.

Lokten décida de quitter sa cage. Derrière la porte de l'atelier, une grande bassine en bois remplie d'eau et de glaçons trônait au centre de la pièce. Dans la faible luminosité, il décela un reflet métallique sur le mur d'en face. Une autre poignée de porte, qu'il enclencha avec précaution. Elle donnait sur une chambre animée par de grandes formes orangées, dansant paresseusement sur les murs. La lueur des flammes caressait les silhouettes entremêlées de ceux qui occupaient la grande couche, amas moelleux de fourrures et de couvertures de laine. Lokten avança d'un pas. Le gémissement du plancher l'arrêta sur le seuil. Il n'eut pas besoin d'avancer plus. A cette distance, il voyait tout ce qu'il avait besoin de voir.

Sygn dormait. Sa tête reposait contre l'épaule de Loki et sa main cherchait sous la chemise du démon les pulsations de son cœur.

C'était la première fois que Lokten observait une telle sérénité. Aucun sang ne les liait, pas même celui de la race, et pourtant rien ne semblait plus naturel, plus complet que leur étreinte.

Il revint sur ce pas qui l’avait amené sur le seuil et sortit de la maison. Dehors, l’aube décrochait une à une les étoiles. Leurs présages tombaient du ciel et Lokten, le nez rivé sur leur trajectoire, s'imaginait en attraper une au vol et lire dans sa lumière le sens de tout ceci. Sa présence en ce royaume. La place qu'il n'avait pas encore trouvée. Il marcha, il courut, il éprouva l’endurance de son propre corps, il se laissa dévorer par la morsure glacée de l’air dans ses poumons brûlants.

De part et d’autre de la grande rue, les maisons s’éveillaient, ouvrant un à un leurs yeux de verre. Leurs premières quintes mouchetaient le ciel de fumée. Jamais la ville ne cessait. Aussi loin que portait la vue de Lokten, pullulaient les vers de briques et la grisaille. Dans le brouillard, les sabots de quelques poneys frappaient le pavé au rythme dicté par les éperons et les cravaches. Les étals se mettaient en place, une planche après l'autre, un bougonnement à la fois. Les marchés ne tarderaient plus à brailler. La vie de Nidavellir ferait tôt de l’encercler.

Plus Lokten se dépêchait, plus la lumière se braquait sur lui.

Priant pour une ombre dans laquelle se cacher, il déboula sur une vaste place pavée, dégagée, qui dénotait dans le décor poussiéreux. Là où le brouillard salé absorbait toute couleur, l'endroit émettait une lumière astrale autour de laquelle se pressaient les gens, guidés par un appel qu’eux seuls entendaient. D'où sortaient-ils tous ?

Surplombant la marée vivante, une immense statue se dressait sur un socle noir et brillant, marbré d’argent. Les rayons pastel du soleil dégoulinaient sur ses reliefs acérés. Figé dans l'or, un dragon, au poitrail enflé de colère, affrontait les haches et les épées brandies par ses assaillants, une horde de guerriers aux bouches tordues de haine. La violence de l'attaque à jamais scellée, exhibée à la vue de tous.

L’impuissance sidéra Lokten.

Le dragon émacié comme une bête battue, ressemblait à Lopten. Il lui ressemblait. Ses bras le démangeaient. Ses clavicules craquelaient. Les ténèbres lui manquaient comme l'eau pouvait manquer à un poisson. Autour de lui, certains avaient un genou à terre, d'autres parlaient tous bas. Gagnés par une piété à la limite du mysticisme, ils ne s’arrêtèrent pas sur la présence de ce grand étrange.

Une petite fille se planta à côté de Lokten. Emmaillotée dans des guenilles, elle tenait entre ses mains minuscules une pièce d'or, rutilante, qu’elle déposa sur la première marche du socle. Elle marmonna une courte prière et revint à sa place.

Le soleil frappa la pièce et elle fondit. Un frisson parcourut la statue. Elle s’anima avec une lenteur telle que Lokten douta la voir réellement bouger. Mais ce n’était pas une impression. Une nouvelle pièce tinta, de l’autre côté du socle. La grimace du dragon étira un peu plus sa gueule car la hache d’un guerrier perçait désormais sa cuirasse. La liesse naquit dans la foule. D’abord par quelques percussions isolées, l’or se mit peu à peu à carillonner. Les offrandes se multipliaient, une averse de lumière s’abattit.  Des larmes grosses comme des perles roulèrent le long du cou de la bête. Ses écailles dégoulinaient de rubis. Le spectacle qui pétrifiait Lokten, exaltait les gens de Nidavellir. La gamine se mit à glousser.

— T’as mis ta pièce ? demanda-t-elle

Avec son sourire pointu, elle avait l’air d’un petit lutin maléfique.

— Pourquoi t’es aussi grand ?

— L’or fait bouger la statue.

— Oui.

— Qu’est-ce qu’elle représente ?

— C’est le dragon qui a essayé de voler not’trésor. Fa’nir.

— C'est un châtiment cruel pour un crime inachevé.

— C’est un dragon, répondit la petite comme si cela expliquait tout.

— Ma mère disait que Fafnir n’était qu’un homme que les dieux ont maudit par ennui.

— Mais c'tait un dragon.

— Cet argent aurait pu te payer des nouveaux souliers. Les tiens sont percés. Tu dois avoir froid. C'est idiot.

— C'est toi l’idiot, rétorqua la gamine avec suffisance.

— Un jour, le froid rentrera par les trous de tes chaussures et il te donnera une fièvre qui te clouera au lit avant de te tuer. Alors, haïr les dragons ne te sera d'aucun secours.

La fillette geignit et retourna vite auprès de la femme qui l’accompagnait. Au regard sévère que cette dernière lui jeta, Lokten comprit qu'il était temps de partir.

Appelés par leur affreux culte, les fidèles ne cessaient de jaillir des maisons. Ils en sortaient autant que d'abeilles d'une ruche. Des abeilles stupides qui livraient de leur plein gré tout leur miel à l'ours plutôt que de le garder pour l'hiver. Lokten remontait à contre-courant, pressé par la tache sombre de ses écailles qui gagnait du terrain. Il cavala au hasard, perdu dans ces rues que rien ne différenciait, jouant des coudes contre une marée bien décidée à l’emporter. Soudain, il fut heurté en pleine poitrine. On lui attrapa l'épaule, l'entraîna à l'écart.

— T’es l’étranger qu’Solveig a ram’né, hier soir, grogna une voix qui sentait la bière tiède.

Lokten se souvenait un peu de cet homme à l'air mauvais. Il était là, la veille. Avec son épaisse barbe noire striée de blanc, assortie à ses larges sourcils et sa carrure trapue, il avait l'air d'un gros blaireau. C’est ce que Sygn avait dit.

— I’veut quoi, hein ? L’Fourbe ? Qu'est-ce qu'i’ veut ?

Lokten se rendit compte qu’il n’en était pas certain.

— Tes yeux ? I’s ont quoi ? T’es quoi toi ?

S’il l’avait su, Lokten lui aurait répondu le plus volontiers du monde. Cependant, il en fut un autre à qui son ignorance déplut. Un coup de poing lui écrasa les intestins et le plia en deux. Puis un second le fit tomber, les mains dans la boue.

— Vous foutez quoi ici ? 

Celui qui demandait, prit soudainement peur de la réponse, car frappé par un rayon de soleil invoqué sur la place, l’étranger, avec ses iris d’or et ses traits d’une parfaite régularité, apparut tel le fils, tel l’héritier vengeur de la statue. Il se releva avec roideur et, d’un geste vif, referma sur le crâne de Viggo un étau terminé par de longues griffes noires et recourbées. Ses dents étaient des crocs. Et sa peau, une cuirasse hérissée d'écailles.

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