Jardin des littératures de l'imaginaire

Les Caillasses - Partie 1

Il y a les vagues et le tumulte de leur présence. Nous sommes dans la cabine de mon bateau, le froissement de nos vêtements en fond sonore. Le souffle de la voyageuse qui m'accompagne est court et sa tristesse perce le noisette de ses yeux. Emmitouflé contre son corps menu, un enfant émerge du tissu et des couches successives, les cris du bambin ont cessé rythmés par les caresses de sa mère sur son crâne duveteux. Le va-et-vient de cette main me ramène aux ballotements de la mer. 

Nous traversons l’épaisse brume et ce flou qui sera bientôt constant. Les limites d’une île surgissent des flots au travers des jumelles et, bientôt au tra-verre nous y croiserons les âmes de ceux qui nous sommes, ceux qui ont quitté le Continent pour suivre un destin qui n'est sans doute pas le leur. 

La voyageuse a décidé de poser son regard sur cet horizon nébuleux, d’y faire ancrer mon bateau et d’y déposer nos maigres espoirs. Elle a décidé que nos vies prendraient relais sur cette terre escarpée aux plages cendres et au parfum souffre. Elle a décidé pour nous tous, largués en haute mer par le large Continent et son ombre nouvelle. Celle d’un désir ardent de ne plus traîner de vieux eaux. Eux ce sont nous et parmi eux il n'y a qu'Elle.

Nous y accostons un jour de novembre sans imaginer un seul instant que le temps est figé sur ce mois ou cette saison que nous emmenons porté contre le cœur. L’enfant sort de son sommeil et ses pleurs rythment alors notre avancée sur le ponton. Des regards se cognent contre nos habits de voyage, se harponnent à nos visages creusés d’exil pour mieux étirer notre peau, mieux l'exhiber telle un trophée. La prise du jour leur semble délicieuse, presque impensable. Ils pourraient nous mettre bien plus en péril que nous le sommes déjà.  La voyageuse se rapproche alors de moi, presque inconsciemment, dernier radeau d’une vie faite ailleurs, dernier vestige. Sa main n’a pas quitté la tête de l’enfant, elle n’a pas décroché un mot du pulpeux de ses lèvres. Elle se retient aux pleurs, arguant ses pieds sur le bois du ponton, tiendra-t-elle jusqu’à ce que ses bottes frôlent le sable crasse ?

Soudain le vent souffle et apporte avec lui et contre nous une vieille femme, seul sourire franc et chaleureux de tout l’endroit. Il nous accueille tandis que leurs mâchoires se contractent. Nous sommes proies. Pourtant voilà qu’une main se dresse, elle s’arque sans envie de contrôle vers la voyageuse qui m’accompagne, tenant ses chiens hommes à l'écart. La vieille femme donne plus que je n’ai osé le faire à ma compagne de voyage. Une attention qui semble convaincre.

« Nous vous attendions et nous sommes ravis de voir que tout le monde va bien ! Suivez-moi jusqu’au village, quelques boissons chaudes sauront trouver preneurs je pense ! »

Elle accompagne sa phrase d’un geste sûr qui entraine avec lui une mèche de ses cheveux grisonnants. Elle nous cueille sous le verre de ses lunettes et sous les rides qui trouent sa peau translucide, nous gouverne sous une ombre maternelle.

Ses paroles traversent l’assemblée, ce nous dont elle se fait souveraine s’est apaisé. Le bambin ne pleure plus. La houle caresse désormais les coques des navires alors que le port reprend son rythme de passage, les crocs se desserrent et se muent en mines moins farouches. Nous voilà neutres parmi ces habitants aux faces fatiguées et aux mines déconfites. Leurs doigts se nouent autour des filets, préparent le prochain voyage et l’effluve iodée manque de fraicheur. Nous nous mettons en marche vers cet ailleurs village aux allures suffocantes. Et enfin les bottes frôlent le sable puis la terre. L’aplomb lui revient entre deux battements de cils, ma passagère se fait plus vive. L’île gronde d’une ferveur encore chancelante tandis que nos pas sont guidés d’une marche de reine par notre hôte au dos vouté.

Lorsque nous pénétrons le bouiboui, la chaleur suffocante de l'endroit nous grille les os et dénote alors avec l'ambiance hors de cette cabane chancelante. Celle-ci tient-elle par le bon vouloir de ces gens ? Elle semble défier toutes les lois de la physique. La vieille femme nous invite à nous débarrasser de nos guenilles trempées. 

La voyageuse se révèle alors sous le manteau et l'hésitation qui hantait ses traits avant de fouler la terre semble s'être évaporée comme la buée sur des lunettes. Sa peau brune apparait et la délicatesse de ses traits ne cesse de me hanter. Y a-t-il plus beau que la terre après des jours en mer ? Son nom glisse de ses lèvres, postillon sur mon tympan. Enda sur l’île désormais, se meut.

La vieille femme qui semble voleter hors des usages nous file chacun une chambre contre quelques heures de notre temps. D'abord, Enda est conviée à servir les marins dans ce local branlant et on me propose alors de faire naviguer par le même chemin maritime et chaque semaine, les lettres du Continent vers cet îlot. Il me semble que le métier de postier demande tout de même plus de connaissances et alors que je m'apprête à décliner cette proposition.

    « Mon cher, sachez que les premières lettres nous parviennent depuis peu et qu'il est nécessaire que quelqu'un s'y colle. Voyez-vous, je ne suis plus en âge de m'en occuper moi-même et votre considération pour cette jeune femme m'indique une honnêteté toute neuve sur cette île !» s'indigne faussement l'ancienne.

Ses yeux qui me semblent soudain de deux couleurs distinctes sous le verre de ses lunettes me prient d'accepter. Le sourire supplicié d'Enda tout aussi équivoque finit également de m'y contraindre. A ce moment précis, je ne connais pas encore ce qui pousse toutes ces personnes et ce nous dont elles se font maîtresses à vouloir se combler d'exil. Je suis cependant certain d'une chose, ma longue vue ne me trahissant jamais, nous n'en sortirons pas tous indemnes. 
 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
G
Alors que je prends enfin le temps de lire ton chapitre, les premiers mots me font entrer dans le vif d’une scène, sans paroles hormis celles du narrateur, et je découvre ton histoire comme on accoste sur cette île mystérieuse, avec circonspection. L’ambiguïté des personnages, celle du pronom avec lequel ils se désignent, les mots en italiques, sont autant d’énigmes que j'ai envie de résoudre. Sur quel sable mettons-nous les bottes ? Ta plume ensorcelante nous entraîne du rivage vers la gargote-refuge, nous fait rouler comme des galets par la mer. L’accueil des arrivants est humain et fraternel... mais avec une pointe de contrainte, la fin du chapitre invite à rester méfiant. La suite sera-t-elle d’ombre ou de lumière ?
Répondre
M
Merci Grande Roberte pour ce commentaire très appréciable. Je crains que la suite soit faîte de remous, d'odeur de poissons et de quelques autres choses encore. Une recette que seule Enda maitrise je le crains haha ! <br /> A tantôt,
T
C'était avec une certaine impatience que j'ai entamé la lecture de cette première partie. Cela faisait un ptit moment que j'étais très curieuse de découvrir et ta plume et ce ne fut pas l'ombre d'une déception ! Tu as un style très singulier, qui pour ma part m'a déroutée au début (pour le meilleur !). Pour autant, il permet tout de suite de plonger dans ton histoire et renforce la promesse du mysticisme annoncé dans le résumé. A titre perso, je suis très cliente de ce genre d'ambiance :D<br /> Le personnage d'Enda attire autant l'attention du lecteur que du narrateur, d'ailleurs. Hâte de voir où tout ça se dirige !
Répondre
M
Merci Tarken pour ce retour qui me fait chaud au coeur. La suite aura sans doute besoin d'un repassage, cette première partie est la seule bien lissée et repassée de toute mon armoire. Va falloir s'y remettre et ne plus laisser les doutes s'installer. <br /> Enda a ce pouvoir là en effet mais j'espère parvenir a faire des autres personnages des petits camarades pour l'accompagner et au demeurant - peut-être, ne pas la laisser gagner. <br /> <br /> Au plaisir ici ou sur discord.