Jardin des littératures de l'imaginaire
La tragédie se jouait là-bas, ainsi qu’elle l’avait espéré.
L’effervescence soudaine de la ville avait dissipé le brouillard du matin. La neige se décollait des toits, arrachée par la démarche pataude du monstre accouché des sous-sols. Qu’était la créature ailée pour les gens de Heimdall ? Un châtiment envoyé par l’Ancien Dieu, incapable de supporter plus longtemps son remplacement ? Un échappé venu des tréfonds de Musspelheim que le Protecteur n’aurait su arrêter ? Ce ne serait pas la première fois que les dieux jouaient à exciter des puissances qui les dépassaient. Au fond, peu importait le nom et le rôle qu’ils attribueraient au dragon. Ses membres décharnés, ses mouvements aveugles et sa couverture d’écailles moites le gardaient de toute majesté. Nul ne le vénèrerait. Nul ne le défendrait. Nul ne le prendrait en pitié. Il ne deviendrait pas un martyr. Tous priaient déjà pour qu’un guerrier s’élance à ses trousses.
Une défaillance pouvait être pardonnée. Pas un échec. Pas un échec tel que celui-ci. Un Dragon. Un dragon ! Elle n’en attendait pas autant de Lopten. Une créature difforme et suffisamment effrayante pour marquer les esprits aurait suffi. Mais un dragon ! Les pouvoirs de la mère mêlés à la laideur paternelle. Une telle prise suffirait à sceller le nom de Siegfried à la gloire pour l’éternité. On connaîtrait son nom. On le chanterait, on le célèbrerait, on le prendrait en exemple.
La cité était trop occupée à hurler sa terreur et à se confiner à l’abri pour remarquer le subterfuge. Le palais d’argent venait de tomber. Là où Alldrheim entendait les griffes éventrer ses toits, elle ne voyait pas l’oiseau incapable de voler. Ce dragon était une proie bien plus facile qu’il n’y paraissait. Un enfant sauvage à saisir dans les bois, aussi aisé à attraper qu’un nourrisson. Un animal dépourvu d’intelligence, qui fuirait devant le feu jusqu’à se trouver acculé dans un coin. Siegfried n’aurait qu’à lui trancher la gorge. Le sang jaillirait, sa couleur pourpre recouvrirait la lame. Siegfried devait être le premier.
Entre les remparts, bon nombre de jeunes hommes partageaient ses rêves d’honneur. Tous avaient été biberonnés par les histoires de Saga, la fidèle scribe d’Odin. Des histoires d’hommes tels qu’eux, dépourvus d’autres forces que celles de leur cœur pur et de leur courage, bravant ouragans et dangers au nom de divinités égoïstes. Ils rêvaient de Valkyries, le ces chiennes d’Odin. Ils rêvaient d’être choisis. Car tous étaient vus mais tous voulaient être regardés. Simples d’esprits. Faibles. Pathétiques petites fourmis persuadées de pouvoir sortir de la masse sombre de la colonie. Jamais ils n’en auraient la détermination. Jamais ils n’auraient le courage de reconnaître l'ultime moyen d’y parvenir. Car pour dépasser de cette masse d’êtres, il fallait marcher sur les cadavres, se hisser sur les épaules et écraser des têtes. Il fallait savoir baisser les yeux sur ses bottes couvertes de sang. Mais lequel d’entre eux l’admettrait ?
Siegfried saurait les devancer.
Le monstre ne laissa derrière lui que ruines et cris dont le vent rabattait l’écho sur Alldrheim.
Aux côtés de Torunn, Siegfried se boucha les oreilles avec le plat de ses mains. Intransigeante, elle agrippa son épaule en le forçant à assister au spectacle pitoyable de la Splendide Alldrheim, agitée et désordonnée à quelques lieues de là. Elle lui désigna la silhouette vacillante qui se confondait peu à peu dans la masse blanche de la forêt.
— Retiens bien son allure, Siegfried. Note ses faiblesses. Demain, tu partiras à sa poursuite et tu ne contenteras pas de répandre son sang. Tu t’y baigneras. Tu t’imprègneras de sa vie avant qu’elle ne soit avalée par la terre. Ainsi, deviendras-tu invincible. Ainsi, deviendras-tu Siegfried, l’Immortel. Ton nom résonnera longtemps après cela. Tu seras connu des hommes, des nains, des elfes, des dieux et de toutes les créatures qui peuplent les royaumes. Tu seras connu des Dieux. Ils t’accueilleront parmi eux, t’offriront des concubines, autant par prudence que par respect car ils comprendront qu’un tel homme vaut mieux à leurs côtés qu’à leurs portes.
L’image d’un prodige se dessinait sur la toile tendue par le brouillard. Siegfried succombait doucement aux paroles maternelles, qui toujours, avaient su trouver un chemin vers son cœur. Siegfried l’Immortel. Sa mère lui faisait miroiter ce titre depuis sa plus tendre enfance et enfin, se trouvait-il à sa portée. Il lui faudrait se battre mais c’était là son enseignement entre les murs d’Alldrheim. L’immortel. Les dieux eux-mêmes ne l’étaient pas. Se pourrait-il... ? Torunn ne plaisantait pas avec la Prophétie. Elle était une sorcière qui connaissait les secrets des mondes. Être le réceptacle de ses confidences honorait Siegfried. Et l’avantageait, surtout.
Un craquement douloureux brisa la forêt de hauts pins, bien au-delà des murs d'Alldrheim. Un nouveau rugissement lui répondit. Il était blessé. Ce n’était pas un rugissement mais une complainte étrangement familière. Il avait mal. Il souffrait, mais pas tout à fait comme une bête. Il appelait. Personne ne viendrait l’aider. Siegfried n’eut aucun mal à imaginer les grandes membranes de ses ailes déchiquetées par les branches et son corps, percé par les épines.
— Je ne suis pas une de ces femmes, une de ces paysannes voûtées qui baise les pieds d’un seigneur étranger à mes douleurs. Je ne m’agenouille ni devant Heimdall ni devant ses semblables. Si je me suis donné la peine de porter des enfants en mon sein, ce n’est pas pour qu’ils me trahissent. Tu me comprends Siegfried, n’est-ce pas ?
Torunn maudissait la cité de Heimdall. Sa fureur, latente dans ses poings et dans son cœur, ébranla toute une année d’enseignements moraux. Siegfried, désormais plus grand et plus lourd qu’elle, aurait souhaité se terrer dans son ombre. Tout ce qu’il savait des dieux et de leurs prouesses, de leurs guerres, de leurs pouvoirs, tout en eux paraissait dérisoire comparé à la tempête qui ne tarderait plus à éclore. Il avait entendu des récits, prononcé des prières, sans certitude. Qui étaient vraiment ces dieux qui ne se montraient pas et qui réclamaient sacrifices et dévouement ? Qui étaient-ils à côté de Torunn ? Qui étaient-ils à côté de cette déesse qui lui avait insufflé la vie, qui avait traversé mille maux et qui malgré tout, persistait à se tenir debout ?
— Je ne te trahirai pas, parvint-il tout juste à jurer, profondément intimidé. Je ferai tout pour te ramener sa tête.
— Si tu ne fais qu'essayer, tu pourras cesser de me nommer Mère. Mon fils est un héros. Mon fils n’est pas un pleutre. Mon fils n’est pas un serviteur.
— Je le ferai. Je t'amènerai la tête du dragon, tu pourras être fière de moi. Je te le promets.
— Jure-tu m’être toujours loyal, Siegfried ?
— Plus qu’à tout autre.
— Ce ne sont là que des mots.
— Comment te prouver que c’est la vérité ? Quel acte puis-je accomplir pour t’assurer que jamais je ne te tournerai le dos ?
Torunn opina du chef. Enfin.
— Je dois te montrer quelque chose avant mon départ.
— Où iras-tu ?
— Je te devancerai parmi les dieux. Leur roi est mort et je veux lui rendre un dernier hommage. Mais avant cela, suis-moi.
Sur le chemin, Siegfried n’osa pas demander ce que ses dernières paroles signifiaient, très exactement. Le savoir et l’ignorance l’effrayaient tout autant. Celle qui se dressait à ses côtés, semblable à serpent prêt à mordre, n’avait de sa mère plus que l’apparence. Elle entrevoyait au-delà, et cet au-delà n’était que nuit et désolation. Celle qui se dressait à ses côtés était une démone qui s’en repaitrait, une entité venue d’ailleurs et dont l’esprit se gorgeait de visions et de savoirs qui n’aurait dû appartenir à personne. Et malgré la peur qui lui serrait la poitrine, Siegfried restait à ses côtés. Enivré par ses mots, aveuglément dévoué à toute cause qu’elle ferait sienne, sourd à toute objection, amnésique à toute autre allégeance.
C’était cette déesse qu’il choisissait. Cette déesse lui érigerait un trône et un palais. En marchant dans son sillon, il goûterait à ses ténébreux dons, il n’en serait que plus fort et plus grand. Quelle naïveté que la sienne, d’avoir un instant cru en Heimdall.
Heimdall voulait une figure à mettre en première ligne, derrière laquelle se cacher. Mais entre ses mains, tu ne serais qu’un étendard. Rien de plus. Un fanion remplacé par ceux qui le suivraient, tôt ou tard.
D’où lui venaient de telles paroles ? Etaient-elles prononcées par la voix de ses pensées ? Heimdall disait qu’elles étaient celles du serpent vicieux qui lui sifflait des mensonges à l’oreille depuis ses premiers jours. Il le disait avec une telle condescendance. Comment Siegfried avait-il pu supporter pareille condescendance ?
A cette déesse méprisée, il choisissait de se rallier.
A cette déesse, il livrerait offrandes et sacrifices.
Torunn le guida vers son antre, ses Jardins dissimulés au cœur des bois. De son sanctuaire émanait une énergie délicate, perlant en cristaux à la surface de l’eau, comme autant de pierres précieuses sur la gorge d’une reine. Siegfried restait bien dans les pas de sa déesse, redoutant que sa présence soit un blasphème. Torunn le guida à l’écart du lac gelé. De leurs branches aiguisées, les arbres repoussaient le ciel. Les troncs avaient la brillance et la robustesse du marbre, et les feuilles, la finesse de la nacre. Et tous, se courbèrent élégamment au passage de Torunn. Les rayons du soleil, divisés par le prisme du gel, teintaient le sentier aux couleurs du Bifröst. Et à l’autre bout de ce pont, Siegfried découvrit une chose qu’il n’avait vu qu’en rêve.
Les bois s’agenouillaient au pied d’une colline que la neige n’osait toucher. Une colline d’une rondeur parfaite, polie par la main d’un Géant des temps anciens. Un unique arbre couronnait le sommet de sa courbe. Ses troncs et ses branches formaient une auréole dorée, irradiant de toute sa vie, de toute sa chaleur. Les brins d’herbe, aux éclats topaze, se couchaient à la venue de Torunn. Elle atteignit l’arbre et, hissée sur la pointe de ses pieds nus, cueillit un fruit. Il s’agissait d’une pomme. Sans aspérité à sa surface ni irrégularité dans sa masse. Sa peau brillait comme le soleil.
Siegfried reconnaissait ce fruit. Il reconnaissait cet arbre. Il reconnaissait cet endroit. Des mots, cent fois répétés par les contes de Torunn les lui avaient décrits. Siegfried les ressentait, gravés en lui comme une prière. Un trésor brut émergé de la Mère Terre et que seule une main Vane sut façonner. En toutes saisons, la vie éternelle fleurissait sur ses branches d’argent.
Il n’avait jamais imaginé fouler un tel lieu de son vivant. Il ne l’imaginait pas si réel. Il le croyait seulement embelli par les mots et leur dangereuse inconsistance. Comment avait-il pu témoigner si peu de foi ?
La chair de la pomme palpitait entre ses mains. Elle était un muscle battant, prêt à rompre sous ses dents, prêt à lui offrir sa force. L’herbe frémit tout autour de lui. Un air chaud réconfortait ses poumons, depuis des mois contractés par l’hiver. Ramenant à ses narines un parfum sucré, caressant sa peau d’une brise tiède, l’environnement entier se faisait serviteur, courtisan et séducteur. Réagissant à un désir bestial qui n’aurait pas dû trouver sa place en ce lieu saint, la respiration de Siegfried était celle de Kriemhilde, lorsqu’elle s’offrait à lui. La paume de ses mains devint moite. Les murmures de l’herbe le flattaient pour sa force, pour son apparence éphèbe, pour la grandeur qui serait bientôt sienne.
— Mange et tu ne vieilliras plus. Les dieux te redouteront, Beau Siegfried. Ils te redouteront car ils percevront en toi bien plus qu’un égal.
Siegfried obéit avant même de comprendre ses mots. Dans sa bouche, la peau de la pomme avait le gout âpre du sang et sa chair, la douceur du miel. A son festin, Torunn lui servit une coupe sculptée dans l’ivoire. A l’intérieur, s’agitait l’extrait d’une mer sombre aux reflets d’or.
— Le sang du dragon protègera ton corps et ce breuvage gardera ton esprit. Bois et jamais tu ne pourras oublier ton serment. Bois et aucun sort ne saura te corrompre. Bois et sois à jamais mien. Mon soldat et un jour prochain, mon roi, Siegfried.
Enivré avant que ses lèvres touchent l’arcane, il la but d’un trait. Elle avait le goût clair d’une eau cristalline, telle que seul un Rêve aurait pu verser.