Jardin des littératures de l'imaginaire
Ses os minces et cassants comme des brindilles saillaient de sa chair sèche, plus sèche que la paille qui s’enflamme dans les granges, l’été venu. La noirceur de ses cheveux était celle de la cendre, et la pâleur de son teint, celle de la cire. Mais en trente années, aucune chaleur n’avait jamais émané de sa présence. Aucune flamme ne scintillait dans ses yeux. Seule la lueur menaçante des brasiers de Musspelheim, le gouffre où naquit jadis le Chaos bien avant que n’éclose la Vie, se terrait au fond de ses iris. Lokten venait d’un autre temps et d’un autre lieu que figeait la mélancolie de son regard.
Les multiples scarifications, sur les murs de sa geôle, avaient limé ses griffes jusqu’à l’os, ne laissant sous ses ongles qu’un mélange de crasse et de sang coagulé. Ses entraves de métal ceignaient ses poignets et ses chevilles depuis si longtemps que leur empreinte s’était imprimée sur lui.
Avant d’ouvrir la porte, Lopten avait écouté ses râles. Ses pas. Les chocs sourds provoqués par ses tentatives désespérées de repousser les murs qu’il accusait chaque année de se rapprocher. Ses hurlements convaincus d’être les seuls à peupler les sous-sols. Le fracas des chaînes qu’il secouait en rugissant. Quand il se savait seul, Lokten crachait la langue de sa prison. Un conglomérat primitif imitant les geignements des rats dont il se nourrissait, les sifflements de l’air, le grincement des gonds, le crissement de ses ongles, le plic—ploc ! d’une goutte d’eau sur le sol. S’il connaissait bien la langue humaine, sa voix demeurait celle d’une bête. Il se mouvait comme tel et il ne manqua pas de ramper dans l’angle de sa cage aux premiers cliquetis de la serrure. Il poussa un cri strident qui retroussa ses lèvres sur des crocs pointus. Ses pupilles se fendirent. Il se retourna et se mit à gratter le mur, furieusement. Lokten ne reconnaissait pas la main tendre venue le consoler. Il n’identifiait que la lumière, la lame lacérant l’obscurité qui lui annonçait trop souvent l’approche de la douleur.
Ombre aux lèvres fumantes, il débarquait, porteur d’un feu qu’il brandissait tel un sceptre sacré. Parce qu’en ces lieux privés d’astre, il était seul roi et tyran, exerçant son pouvoir sur son unique sujet. D’un revers de flamme, il s’amusait à balader le nuisible dans un coin, puis dans l’autre. Face à lui, tous n’étaient que des insectes courant au hasard dans l’espoir d’éviter sa botte et il riait quand pleuvait la cendre brûlante sur la peau nue. Le tuer, rêvait souvent Lokten. Le tuer. Repeindre son corps de la couleur noire qui éclabousse le mien.
Une voix familière susurrait un vieil enchantement face auquel il ne connaissait nulle parade. A mesure que la berceuse adoucissait ses maux, la raison émergeait comme un ilot au milieu du brouillard. Le grondement dans sa poitrine rachitique ralentit. Méfiant, il inspectait toujours l’obscurité. Le refrain ne le détournait pas totalement de ses soupçons. Lorsqu’ elle venait, il n’était jamais loin.
— Il n’est pas là, promit le timbre maternel.
Lokten renifla, l’air mauvais. Sur son menton, la bile se mêlait à une coulée récente de sang séché. Sa mère lui pinça doucement la lèvre inférieure. Elle avait pitié. Comme toujours. Du pouce, elle le massait sans parvenir à effacer la peine. La mâchoire de Lokten se referma comme un piège sur la patte d’un ours. Il n’aimait pas cette expression qu’arborait constamment cette créature. Sa mère. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Les mères sont-elles seulement des personnes qui pansent les plaies que d’autres infligent ?
— Il ne viendra jamais plus te faire de mal. Entends-moi. Jamais plus.
Les entrailles de Lopten se tordaient. Son unique enfant se trouvait là, enfermé dans une cage, famélique et assoiffé, privé de sommeil et de soleil.
Torunn aurait sans doute payé cher pour voir ça.
Œil pour œil, telle avait toujours était sa devise. Torunn avait perdu un enfant, alors celui d’une autre devait payer. Nul ne pouvait connaître le bonheur s’il lui demeurait étranger et cette idiote le fuyait comme la peste.
Le front plaqué contre l’épaule de Lopten, son garçon criait et pleurait à s’en briser la voix. A s’en rompre le cou. Toute la souffrance qu’une année avait accumulée coulait le long de son bras. Elle n’eut pas le cœur à invoquer son silence. Tuer Lazare était un vieux rêve qu’elle avait renoncé à réaliser pour le lui laisser. Pour lui, c’était bien plus qu’un fantasme, c’était un besoin. Enfin, sa colère pourrait-elle se déchaîner sur autre que lui-même. Son corps comptait déjà bien assez de cicatrices.
Enfin, pourrait-il connaître la paix.
Lopten l’espérait. C’est tout ce qu’elle pouvait lui souhaiter.
C’était tout ce qu’elle pouvait lui offrir.
— Tu vas sortir et plus personne ne t’enfermera. Promets-moi que tu ne laisseras personne t’enfermer à nouveau.
Lokten s’écarta, suspicieux. La griffe d’or lui indiqua la surface.
— Tu vas sortir. La pierre va s’ouvrir et il te faudra te montrer plus fort que la lame de lumière qui s’enfoncera dans tes yeux. Au-dessus de ta prison et de toutes tes forces, tu battras les airs jusqu’à ce tes membres te brûlent, jusqu’à ce que le souffle te manque. Tu me comprends Lokten. Je le sais. Tu es intelligent. Si tu ne me parles pas, c’est parce que tu ne le veux pas. Mais tu en es capable. Je le sais. Écoute-moi. Tu as la force d’atteindre la surface. Mais là-bas, où que tu ailles, tu seras poursuivi par ceux qui t’ont enterré ici. Ne fuis pas Lokten, car ceux qui fuient sont toujours rattrapés. Ecarte-toi seulement assez pour tous les voir. Tu n’es pas un monstre mais laisse-les le croire et le regretter. Sois le Fléau qu’ils ont créé. Laisse-les implorer ton pardon, laisse-les hurler ton nom et le mien. Laisse-les renoncer à leurs dieux impuissants. Ne reste pas seul. Promets-le-moi. Un animal seul finira par se faire encercler par les prédateurs. Tu ne dois pas être une proie, Lokten. Tout cela est terminé. De l’autre côté de cette porte, quelqu’un sait que tu es ici. Quelqu’un qui m’a aidé. Une jeune femme, à peine plus jeune que toi. Retrouve-la. Laisse-la venir à toi. Fais-lui confiance. Elle me haïra pour l’avoir dupée mais je sais qu’elle t’aimera comme ton père t’aime, Lokten. Comme moi, je t’aime.
Il n’était pas dans la nature de sa mère de parler autant. Jamais elle n’avait parlé autant. Le flot continu de ses mots engloutissait Lokten, déjà paralysé par tant d’étrangetés. Qu’était-ce que l’extérieur ? Se pouvait-il que Lopten dise vrai, ou bien avait-elle été rendue folle par la surface ? Plaqué contre sa poitrine, il sentit seulement son souffle contre son oreille, sa main qui lui maintenait la nuque et les griffes d’or qui percèrent la fine membrane tendue sur sa colonne vertébrale. Le mal acide qui se répandit le long de son dos et la main crochue plongeant entre ses omoplates. Elle arracha plusieurs vociférations et deux excroissances moites, brisées en trois articulations, violacées et tremblantes comme le plus abominable des nourrissons. Lokten se débattit mais les chaînes pesaient terriblement lourds sur lui.
Une fièvre glacée l’avale tandis que craquent ses os et fondent ses organes.
Aux portes de l’inconscience, une douce chaleur enveloppe Lokten. L’air saturé et chaud de sa prison se glisse dans chaque nouvelle parcelle de son être désormais hérissé de deux grandes pointes d’os et de chair. Deux grandes ailes veinées, que l’exiguïté de l’espace empêche de déployer.
Alors, la terre se contracte. Doucement mais dans la douleur. Elle se dilate dans un soupir mais aussitôt, elle se contracte à nouveau. Elle convulse. Le plafond cède sans atteindre Lokten. La poussière inonde sa cellule. L’obscurité est plus dense. Le métal autour de ses membres se brise. Le ciel de pierres s’ouvre, éventré par l’épée blanche et acérée du ciel. Lokten ferme les yeux. Ses seuls boucliers sont minces, translucides. Deux opercules diaphanes. De toutes tes forces. C’est ce que psalmodie Lopten dans son oreille. Ce n’est pas la langue qu’elle parle habituellement, mais il la comprend. De toutes tes forces. De toutes tes forces. Ses paupières froncées le maintiennent dans l’obscurité une dernière fois. L’obscurité est ton amie pour la dernière fois. Elle ne te sera plus d’aucune aide après. Chasse-la. Chasse-la loin ou fais-en ton alliée. Ne lui sois plus jamais soumis. Un air glacial se déverse sur lui et force ses poumons atrophiés. Ils craquent. Lokten les sent qui enflent, qui déforment son torse.
Bat, de toutes tes forces, n’oublie pas. Bat, Lokten, bat.
La pierre se soustrait à la plante de ses pieds. De ses pattes. Enfin, les murs s’écartent. Quelque chose gronde et soudain, les membranes fripées se déploient en deux ailes immenses, flamboyantes, gonflées comme les voiles d’un navire impatient de quitter le port. Elles frappent, elles battent, elles fouettent le vide pour le chasser, l’écarter, le repousser le plus loin possible. Chaque mouvement étire son squelette longtemps gardé dans la honteuse fosse d’Alldrheim. Rien d’autre que d’invisibles particules glissent sur son épiderme. Là se trouve son équilibre. Il grandit et quand l’éclat pâle du soleil atteint sa peau, elle scintille plus que le Protecteur et le millier de diamants incrustés dans sa chair blanche. Elle irradie. Elle brûle. Elle consume. Il est l’Astre devant lequel le soleil ploie et dont l’ombre noie la ville. Sa mue de garçon est ensevelie dans la terre qui s’effondre sur elle-même comme la coquille d’un œuf tout juste éclos. Les toits sont éventrés par ses griffes. Les ardoises crissent mais ce n’est rien en comparaison du rugissement rauque qui fait taire la ville. Le parfum acidulé des parterres de fleurs monte jusqu’à lui. La terre scintille sous sa pellicule argentée. Des trésors. Elle en est couverte. Il ne s’attarde pas.
Bat, jusqu’à en perdre ton souffle.
C’est un dragon qui s’envole par-delà les hauts remparts d’Alldrheim mais c’est une mère qui disparaît dans ses abysses.
Et cette femme venue le sauver ? Où est-elle ? Est-elle là-dessous ?
Bat, sans te retourner.