Jardin des littératures de l'imaginaire
Une mousse verdâtre, mouchetée par le blanc du givre, recouvrait le bois. Au coin de la bouche édentée, les veines de l’aubier creusaient des rides profondes dégoulinant de boue. Le visage fronçait ses sourcils d’écorce moisie, retroussant les plis de sa peau sur un nez crochu, infesté de verrues de champignons gris. En dépit de sa laideur et de sa puanteur, il arborait une tournure doucement moqueuse, comme si de tous, il savait ne pas être le plus répugnant. Ses orbites crevées par les griffes dorées de Lopten paraissaient lire bien au-delà de ce qui pouvait lui être dissimulé. Sygn éprouvait un certain inconfort à l’observer et à se savoir observée.
A qui pouvait appartenir une trogne aussi laide ? Aucun garde d’Alldrheim, même le plus idiot, ne laisserait une étrangère vêtue d’un masque aussi repoussant pénétrer ses frontières. A son contact, Sygn imaginait sa propre peau partir en lambeau. Aucun cataplasme de sa connaissance ne pourrait y remédier. Cela dit, elle s’abstint de tout commentaire.
Lopten se trouvait en proie à une extrême concentration. Un flot ininterrompu de murmures s’écoulait de sa bouche.
Sygn détournait sans cesse les yeux. La complicité de Lazare lui restait en travers de la gorge. Le bon, le vénérable, le grand Heimdall et son loyal conseiller. Le Protecteur dont l’autorité reposait sur la captivité d’un innocent. Siegfried ignorait tout, mais Lazare savait. Il savait, il participait et il cachait. Il broyait l’amour d’une mère le jour et retrouvait sa progéniture la nuit.
— Je suis désolée pour votre fils. Et pour vous.
— Je t’ai déjà dit de ne pas l’être. Tu n’es pas ton père. Tu n’es pas ses actes.
Lopten n’avait pas levé le regard. C’était peut-être mieux ainsi. Ses prières se tarirent. Le masque demeurait un vieux bout de bois pourri mais son expression avait changé.
— Mets-le, ordonna-t-elle en le donnant à Sygn. Il te donnera la forme que tu souhaites revêtir. Ça ne devrait pas être difficile, pour toi.
Pas difficile. Quelques mois plus tôt, Sygn aurait pu lui répondre par l’affirmative. Elle aurait même pu lui dire qu’elle n’avait guère besoin d’un masque si grotesque. Cette assurance lui avait été arrachée avec le Fleuve.
Pouvait-elle réellement se prétendre sorcière ? De quoi était-elle capable ? Elle n’avait rien d’une sorcière. Une guérisseuse, tout au plus, vouée à devenir aussi aigrie et effrayante que Torunn. Sygn avait fini par la comprendre. Torunn détestait son exil, détestait ceux qui lui avaient pris son époux, son fils et sa sœur. Son existence se consacrait à cela. A détester. Et dans son refuge qui n’en avait plus que le nom, rien d’autre n’existait pour l’en distraire.
A l’annonce de l’oubli des Nornes, Sygn s’était vue, un instant fugace, en Torunn. Elle s’était vue, rongée par des sentiments semblables. Qui avait-il d’autre à ressentir pour ces maudites Nornes après tout ? Il n’y aurait rien d’autre tant qu’elle resterait là. Que le rappel de cet oubli. Et cette vision l’avait terrifiée.
Alors, Sygn consentit à plonger dans le bois pourri. Les parois étaient froides, toutefois plus tendres qu’elles n’en avaient l’air. Prenant l’empreinte des nouveaux traits, leurs murmures amicaux apaisèrent leur nouvelle hôtesse. La bile suintante des rides de bois filait sous les doigts de Sygn. Mais plus comme de la glaise. Un courant doux, noir et frais qui lui rappelait la caresse du Fleuve et la berceuse chantée par ses eaux.
Ça ne devrait pas être difficile pour toi.
Cette eau l’avait engloutie des centaines de rêves. Sygn en avait sorti la tête tout autant de fois. Alors, encore, elle se laissa fondre dans ces bras qui ne l’étreignaient plus depuis des mois. Elle rouvrit les yeux et dans le reflet d’une flaque verglacée, Lazare lui rendit son air écarquillé.
Les remparts de pierres blanches d’Alldrheim défiaient la cime des arbres alentours. Elles projetaient une ombre immense sur la forêt et accaparaient en leur sein la lueur des astres. Régulièrement disposées, des tours de guets s’élevaient sur toute la périphérie.
Deux jeunes hommes au teint bleuis par le froid et cernés par l’ennui se tenaient aux portes de la cité, les pieds enfoncés dans la neige. Leur armure tinta doucement contre leurs côtes lorsqu’ils se redressèrent. Ils reconnurent Spiegel et celui qui la chevauchait. La main sur les grilles, l’un d’eux ravala sa salutation en apercevant le spectre qui se tenait sur le sentier. Lopten les impressionnait tant que tous deux détournèrent la tête, comme s’ils craignaient de se changer en statue de pierre.
— Devons-nous la laisser passer ? balbutia le plus grand mais aussi le plus frêle des deux.
— Heimdall est au fait de sa venue.
Lazare avait parlé avec un aplomb teinté d’agacement, ce qui dissuada toute objection. Les lances se décroisèrent, les grilles s’ouvrirent. En passant devant les soldats, Lopten fit crisser sa langue entre ses crochets.
Le jour n’était pas levé depuis longtemps sur Alldrheim, mais déjà, les plus modestes mains s’affairaient. Des odeurs de cuissons se collaient aux fenêtres et se faufilaient hors des cheminées, on chassait la neige à grands coups de balais, blottis dans des châles de laines. Les premières flammes grandissaient dans les forges autour desquelles des hommes costauds en tablier de cuir se réchauffaient en soufflant entre leurs mains. Des femmes et des hommes, recroquevillés sur des chariots claquaient leurs rênes sur le flanc de mules épuisées, dont les naseaux soufflaient de grandes volutes de vapeur. Des convois de paille, de légumes, de viandes, de bois affluaient de toutes parts pour se rejoindre sur la large route déjà encombrée. Des enfants couraient après des poules, des chiens ou des porcelets bien gras. Sur les pavés, le gel scintillait et sur les toits d’ardoise luisante, le soleil contemplait son reflet. Eblouie par les multiples réverbérations, les pupilles de Lopten ne se réduisaient plus qu’à un trait, plus mince qu’un cheveu. Lazare, quant à lui, portait une main en visière.
Des portes s’ouvraient et se refermaient précipitamment. On désignait avec plus ou moins de discrétion les deux arrivants. De petites mains trouvaient l’audace d’approcher le crin de Spiegel, certaines, plus adultes et élégantes saluaient Lazare qui, vraisemblablement, ne déplaisait pas à la gent féminine. Ainsi répondait-il par des sourires qui suffisaient à faire pâmer les heureuses destinataires. L’essentiel de la méfiance se dirigeait à l’encontre de Lopten, qu’on craignait toutefois trop pour oser cracher sur son passage. On la scrutait, pareille à la mort en personne, espérant seulement ne pas la voir s’arrêter sur le pas de sa porte.
La voie qui partait des remparts menait sans détour au centre de la cité, ainsi que décrit par Siegfried. Parée d’une couronne de verdure et de fleurs qui n’auraient pas dû éclore en cette saison, la place dessinait une vaste cible, percée par les tours du palais d’argent du Seigneur d’Alldrheim. Dans sa cour, délimitée par le mince ruban nacré d’un ruisseau gelé, de jeunes hommes s’entraînaient au maniement des armes sous la supervision de leurs aînés. Des boucliers de bois paraient des armes aux lames émoussées. Des cris bestiaux – quoiqu’un peu ridicules – singeaient les grands airs des plus épiques batailles. Sygn eut le premier réflexe de les trouver risibles. Patauds dans leurs armures de cuir – clairement mal ajustées même pour un œil profane, ils rugissaient comme des ours avant d’abattre des coups qui n’auraient pas laissé un hématome. Et les instructeurs, logés dans des balcons, applaudissaient cela.
Lazare tira doucement sur la crinière de Spiegel. Il descendit de sa monture en faisant mine de chercher quelque chose dans la sacoche fixée à la selle. Pour ses gestes incertains, Sygn aurait blâmé le froid mais il était évident qu’elle se mettait à angoisser. Elle se pressa cependant en constatant que Lopten ne l’attendait pas.
Ses yeux jaunes, semblables à deux lunes, s’étaient heurtés au faciès clair et pur du monarque des lieux, fantôme blanc paresseusement déposé sur un balcon de marbre. Sa chevelure pâle flottait avec indolence. Ce dieu-là se croyait sans doute l’égal de l’astre du jour.
— Continue d’avancer, il va descendre, siffla Lopten.
Lui donnant raison, Heimdall disparut de son piédestal.
Quelques-uns se retournaient pour saluer Lazare. Il répondait brièvement et, au grand soulagement de Sygn, la seule présence de Lopten décourageait plus ample conversation. Il y eut seulement ce jeune homme, à peine plus âgé que Siegfried , qui se précipita et lui prit les rênes des mains. Il bafouilla quelque chose de si confus que Sygn n’eut pas compris avant de le voir s’éloigner avec Spiegel. Cillian, avait dit Lopten. Celui qui ira mettre la jument à l’écurie. En pâmoison dès que Lazare respire. Sygn le suivit du coin de l’œil et repéra où il conduisait la jument.
Un grondement sourd fit vibrer les pavés de la cour. A mesure que pivotaient les hautes portes forgées d’or blanc, la lumière se déployait dans la cour. Ses arrivées sont ridiculement pompeuses, avait prévenu Lopten.
— Mon très cher ami.
Les mots de Heimdall auraient pu être des plus accueillants s’ils n’avaient pas été si traînants, si désespérés. Voyait-il réellement au-delà ? Non. Impossible. Ses yeux avaient été brûlés. Deux cavités creuses témoignaient leur existence passée. Sygn se laissa prendre dans son étreinte d’une mollesse inquiétante. Être pris entre les tentacules d’une pieuvre morte ne devait pas faire grande différence. Heimdall n’avait pas la consistance d’un homme. Aucun rythme de battait dans ses muscles. Son corps était froid, malgré l’étoffe de sa tunique couleur d’ivoire.
— Grand Protecteur, dit Lazare en s’inclinant.
— Où est ton fils, Lazare ?
— Siegfried ne tardera plus. Sa mère le voulait encore quelques jours à ses côtés.
— Cette femme, grogna Heimdall.
Incrusté par une myriade de bijoux, aussi nombreux que les étoiles constellant la nuit, son visage avait l’éclat acéré du diamant. Des perles nacrées, d’une rondeur parfaite, s’entortillaient à sa longue barbe comme des coquillages dans un filet. Mais en dépit de toute la lumière qui émanait de lui, ses lèvres pleines et ses lourdes paupières tombaient en une expression des plus maussades.
— Mon ami, mon cher Lazare. J’aimerais que tu viennes avec moi, un instant. J’aimerai t’entretenir des nouvelles du Monde.
— Grand Seigneur, Lopten est venue pour …
— Je sais pourquoi elle est là, trancha-t-il avec une soudaine rage. Je sais pourquoi cette sorcière se présente chaque année à mes portes ! Elle rôde comme un vautour au-dessus de nos têtes en guettant notre chute !
— Je sais me montrer patiente, le nargua Lopten, restée en retrait.
— Ton funeste festin attendra, répliqua Heimdall.
Sur quoi, il héla deux gardes et leur ordonna d’emmener Lopten à l’écart. Puis, il fit signe à Lazare de le suivre.
La salle où trônait le Protecteur narrait les exploits asgardiens sur tous les supports capables de les représenter : chacune des hautes colonnes soutenant l’édifice avaient été taillée à l'effigie d’un fils ou d’une fille d’Odin, créant une longue allée de divinités jugeant de toute leur hauteur les minuscules mortels qui peinaient à atteindre la hauteur de leurs chevilles. Le prisme des vitraux changeait la lumière unique et primitive du soleil en marrées de couleurs chaudes, rappelant les multiples océans traversés par Odin au gré de ses voyages – ou les rivières de sang, versées par ses conquêtes. Les tapis brodaient l’histoire de la création des hommes – il fallait donc s’agenouiller pour espérer la comprendre en détail tandis que pour contempler la voûte du plafond, sertie d’une écorce d’or et d’un feuillage d’émeraudes à l’image du Frêne Yggdrasil, il fallait lever la tête. Chacune de ses branches soutenait un monde. Yggdrasil soutenait tous les royaumes, disaient les contes. Sygn estima probable que seuls ceux domptés par Odin y apparaissaient, en réalité.
Heimdall traversa ce vaste espace désert avec lassitude. Il se laissa tomber sur son trône de verre dont les parois renfermaient sept rais dansants et colorés. Jadis gardien du Bifröst, le Pont-arc-en-ciel qui relie Asgard aux sept provinces de son empire, Heimdall était le premier dieu que rencontrait Sygn et il témoignait de toute la prétention annoncée par Torunn. Prétention, car Sygn remarqua la poussière qui flottait en milliers de fragments révélés par la lumière omniprésente. L’étalage des pouvoirs de Heimdall en soulignait le déclin. D’ailleurs, en dépit de la rivière de douces flammes encerclant la pièce, le froid persistait.
— Mon pauvre Lazare, j’ai une terrible nouvelle à t’annoncer, gémit Heimdall.
Il manipulait entre ses doigts couverts de bagues un minuscule rouleau de parchemin, noirci par son funèbre message.
— Lazare, Ô Lazare, comment puis-je… je suis aujourd’hui le porteur de la plus terrible des nouvelles. Odin est mort.
Sygn préféra une absence de réaction à une émotion trop vive. Elle fit marmonner à Lazare quelques mots qui témoignerait de son étonnement, de son choc. Heimdall s’était relevé, seulement pour mieux errer sur son estrade. Il s’égara dans quelque éloge du Père-de-Tout, sans cesse entrecoupé de souvenirs ou de ses reniflements plaintifs. Les Asgardiens ne méritaient pas cela, les asgardiens avaient été bons et les sorcières, des ingrates.
Dans un élan de misérabilisme, il sous-entendit même subir la malédiction jetée par la déesse aux pommes. Une malédiction qui les emporterait tous, avec le temps.
— Ô Lazare, que soit béni ton stoïcisme tandis qu’il fait défaut à ton dieu. En de nombreuses occurrences, tu as prouvé ta loyauté et ton courage. Tu n’étais pas là pour porter les pierres, mais tu as toujours su défendre ma Splendide Alldrheim. Et aujourd’hui, j’ai encore besoin de toi, mon très cher ami. Les funérailles d’Odin auront bientôt lieu et il me faut lui rendre un dernier hommage. Il me faut redonner courage à mes frères, tous doivent savoir qu’un nouveau héros rejoindra bientôt leurs rangs pour les défendre de l’infâmie. Que ce fardeau est lourd ! Je n’en ai que trop conscience. Pardonne-moi d’une telle requête Lazare.
— De quoi s’agit-il, Grand Seigneur ?
— Durant mon absence, quelqu’un doit veiller à ma place et ta vue est la plus perçante de toutes. Je ne saurais quitter mes enfants et garder l’esprit tranquille si je les sais à la portée de tous les dangers.
— Combien de temps durera votre absence ?
— Je serai de retour dès la fin des rites.
— Asgard, la Lointaine Asgard… C’est un périple considérable.
— J’espère que le Bifröst saura répondre à mon appel, dit-il en prenant appui sur le bras de son trône. Ne t’inquiète pas ainsi, cher Lazare.
— Une absence trop longue risque de troubler votre peuple, Grand Protecteur.
— Tu as raison… oui, tu as raison, approuva Heimdall d’un air pensif. Notre Père s’est éteint mais les dieux demeurent. Le doute ne peut se répandre. Ainsi, je compte sur toi pour que mon départ ne soit pas synonyme d’abandon mais de confiance.
— J’y veillerai. Je ne vous décevrai pas.
Et ces réponses parurent convaincre Heimdall, dont la main pâle, exsangue, se posa sur l’épaule de Lazare. L’ébauche d’un sourie naquit sur ses lèvres. Sygn affronta ses orbites vides avec l’envie de déglutir.
— Je te libère, Lazare. Va donc accomplir cette besogne qui t’appelle dehors… et préviens cette bête que c’est la dernière fois qu’elle se présente en avance ici. Je ne lui dois rien.
Sygn franchit les portes et, quand enfin elles se refermèrent, elle s’autorisa à souffler, à laisser son cœur battre aussi fort qu’elle le lui avait interdit en présence du Seigneur d’Alldrheim.
Elle manqua de se perdre avant de retrouver Lopten. Les couloirs de gré de ressemblaient tous, et seules les gravures sur les murs les différenciaient.
Lopten attendait dans la cour à l’entrée, parée d’une fausse docilité qui inquiétait les quatre gardes autour d’elle. Les mains nerveuses sur le pommeau de leurs épées ou la hampe de leur lance, ils surveillaient celle qui se baignait dans la chaleur venue du ciel. Au retour de Lazare, il n’y eut, fort évidemment, nul besoin d’argumenter pour qu’ils s’en retournent à leurs tâches habituelles.
— Bien, fit Lopten tout bas. Suis-moi. Nous descendons.
Sur ses talons, Sygn s’efforça de retenir avec précision les portes, les couloirs, les virages et les escaliers qu’elle empruntait. Elles longèrent l’aile ouest et s’enfoncèrent dans un tunnel trouvant son entrée derrière une porte dérobée. Sombre et humide, dénudé du luxe qui sertissait la surface, il disparaissait dans les profondeurs de la terre. La boue côtoyait la pierre grossièrement taillée, les vers, les rats et la puanteur. Les escaliers en colimaçons, éclairés par des torches affaiblies et greffées dans les parois friables des murs, glissaient dangereusement. Rivée sur ses pieds, Sygn devait calculer chacun de ses pas, ralentie par la haute taille de Lazare – qui ne cessait de cogner la faible hauteur de la voûte. Lopten, elle, avançait à vive allure. Aussi familière de ces boyaux que ne peut l’être un lézard de son nid, elle se frayait naturellement dans la pénombre.
Arrivée à la dernière marche, Sygn releva les yeux. La voie se séparait en trois ouvertures. Trois gueules grandes ouvertes sur les ténèbres.
— Lopten ?
Aucune réponse. Aucune présence. Que le gargouillis terrestre.
— Lopten ! Où êtes-vous ?
Sygn tendit l’oreille. Rien d’autre que la lente contraction digestive des boyaux. Et son étouffante chaleur.
— Lopten !
L’ayant d’abord appelée à voix basse, Sygn répéta le nom de la sorcière en haussant le ton mais elle perdit rapidement l’espoir d’entendre son sifflement, perçant les ténèbres. Ça ne servait à rien. Elle poussa un juron frustré qui résonna jusqu’au fond de l’intestin de terre. Quelle idiote. Quelle sale idiote prétentieuse. Lopten ne comptait pas sur elle pour libérer son fils. Elle n’avait besoin de personne. Une créature acceptée par les Nornes n’avait pas besoin d’une gamine sortie de sa forêt ! Elle avait seulement eu besoin d’un Lazare bien imbécile pour la faire entrer. Sygn arracha la torche la plus proche, avec la ferme intention de remonter à la surface et de se débarrasser de cette peau qui l’encombrait. Elle avait tout juste tourné les talons lorsqu’un écho se propagea depuis les profondeurs.
Les pas d’une petite créature qu’elle peina à distinguer même avec la torche brandie. Un énorme rat, hérissé et couvert de boue, lui passa entre les jambes en couinant comme un dément.
Il venait du tunnel de gauche.
Sygn hésita à poursuivre Lopten. Non. Être semée dans un dédale n’était pas l’œuvre d’une maladresse.
Mais il y avait aussi ce prisonnier.
Pourquoi celui-là aurait davantage besoin d’elle ? Non. Ni lui, ni Lopten n’avaient besoin d’elle.
Deux autres rats remontaient le tunnel.
Était-ce pour Lopten ou pour son fils que Heimdall s’était doté d’une armée ?
La question ne traversait Sygn que maintenant, tandis que les rats se multipliaient dans le tunnel.
Après une minute de latence, elle prit la direction de la sortie. Aussi vite que possible, elle brandissait sa torche d’une main et tendait l’autre devant elle pour appréhender les obstacles. Il y eut bien d’autres rats, qui la dépassèrent. Ils rasaient les murs et disparaissaient dans des trous juste assez larges pour les avaler. Leurs couinements effrayés résonnaient de toutes parts. Et bientôt, c’est un millier de ces affreuses bêtes qui se précipitaient, se jetant les unes sur les autres pour espérer être la première à atteindre la sortie. Leur vague emporta Sygn. Elle trébucha, sa torche lui échappa et elle atterrit sur les marches, un peu plus loin. Dans leur terreur, les rats ne la remarquaient pas. Ils sautaient au travers de la flamme, galopaient comme un seul être, et roulée en boule sur le sol, Sygn sentait leurs griffes sur ses jambes, son dos, ses bras et ses joues.
Qu’est-ce que Heimdall gardait là-dedans ?
Le silence qui s’abattit après leur passage n’eut rien pour la rassurer. Bien au contraire. Au-dessus de sa tête, la voûte se mit à trembler et la terre, à palpiter. Un râle plaintif parcourait les boyaux. Puis un cri le terrassa. Un cri interminable et déchirant. Celui d’une mère incapable de mettre au monde son enfant.
Un souffle putride balaya la flamme de la torche.
Au loin, par-delà les abysses, gronda le tonnerre.