Jardin des littératures de l'imaginaire
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Devant un mur du palais.
Leborham : — Je vous salue, Connor. J’arrive à l’instant. Que regardez-vous à travers ce trou depuis tout à l’heure ? S’agit-il de cette enfant qui est chez vous depuis plusieurs années ?
Connor : — Salut à toi Leborham ! Toute vieille sorcière est bien renseignée, comme toujours il se doit être…
Il laisse à Leborham le loisir de regarder, en s’écartant du mur. Leborham jette un œil rapide. Connor reprend sa surveillance assidue.
Leborham : — Cette fillette s’occupe dans les bornes de la chambre où vous la tenez enfermée… Que pouvez-vous y trouver d’intéressant ?
Connor : — Chut. Elle s’est assise et écoute maintenant les échos du vent. Oh, comme elle est attentive. Son petit visage est entièrement tourné vers ce qu’elle fait. Elle prononce des paroles !
Leborham : — Comment pouvez-vous le savoir ? Impossible d’entendre quoique ce soit avec cette épaisseur de muraille.
Connor : — Non bien sûr, je n’entends rien. Mais elle remue les lèvres et j’essaie d’imaginer ce qu’elle peut dire… Sais-tu qu’elle a de ces songes qui semblent annoncer l’avenir ? J’ai fait demander à sa nourrice de les noter pour moi car la petite les oublie aussitôt.
Leborham : — Elle gagnera en maîtrise en grandissant. Je ne serais pas étonnée qu’elle fût tout aussi douée que sa mère.
Connor : — Tu connaissais sa mère ?
Leborham : — Comme beaucoup de gens qui se trouvaient à la cour du roi Fergus. Étaine était souvent consultée… elle faisait des onguents qui soignent et des prophéties qui enseignent. Elle vous perçait à jour.
Connor : — C’était une magicienne, comme toi ?
Leborham : — Oh non, elle était bien plus que cela. Elle connaissait les enchantements, elle lisait l’avenir, elle parlait aux dieux dans ses chants...
Connor : — Elle ne pouvait pas être plus puissante que toi !
Leborham : — N’en soyez pas si sûr. Par méfiance, elle a beaucoup dissimulé la réalité de ses pouvoirs. Elle se tenait à l’écart du monde, des hommes, et des rois surtout. Elle ne voulait surtout pas être l’une de ces fonctionnaires de la Cour, une protégée. Elle n’a jamais été la rivale des autres magiciens bien en cour. Et aucun homme n’a jamais été intime avec elle, sauf… le barde Fedilmid — ce joli cœur au chant si pur — personne n’y résistait. Et Étaine s’y est laissée prendre quelques temps. C’est le père de Deldria.
Connor : — Il est mort, je crois.
Leborham : — Oui, de désespoir après qu’Étaine a donné naissance à sa fille dans des douleurs atroces et qu’elle en est morte.
Connor : — Deldria est sous ma protection. Bientôt, elle sera mon épouse.
Leborham : — Quoi ? Qui vous a mis pareille idée en tête ?
Connor : — J’en ai eu l’idée le jour de sa naissance, au festin de Fedilmid, figure-toi. J’ai refusé qu’on immole cette créature innocente, bien que mon druide ait affirmé qu’elle serait cause de notre malheur. Les autres personnes présentes voulaient qu’on la pourfende sur le champ.
Leborham : — Des hommes impressionnables…
Connor : — Des hommes ivres. Je l’ai empêché.
Leborham : — Pas par bonté d’âme ni pour épargner l’amour d’une mère ! C’est donc vrai, ce que l’on dit ?
Connor : — Qui parle, et que dit-on ?
Leborham : — Quelques vieilles langues au Palais chuchotent que vous êtes resté sur cette idée fantasque tout ce temps, je n’y croyais pas, vous pensant trop raisonnable, trop épris de paix et de bien pour le royaume… Mais ce que je vois me fait douter de mon jugement.
Connor : — Ces sottes commères… que savent-elles du pouvoir et de ses exigences ?
Leborham : — Quand même, vous promettre d’épouser un nourrisson…
Connor : — Non malheureuse, pas le nourrisson… mais l’arbre majestueux qui viendrait du rameau. Deldria ne m’épousera que lorsqu’elle sera nubile.
Leborham : — Vous confirmez donc ?
Connor : — Un roi doit s’unir à ce qu’il y a de meilleur, s’entourer des meilleurs guerriers, se faire conseiller par les meilleurs druides et magiciens, partager sa vie et sa couche avec des épouses exceptionnelles. Ce sont les conditions de la paix et de la prospérité du royaume. Cathfa m’a assuré que Deldria deviendra une de ces femelles incroyables, à la beauté extrême, alliée à ses talents de prophétesse et de magicienne ; elle doit être à mes côtés, c’est écrit.
Leborham : — Comment être sûr qu’elle voudra de vous ? Si elle devient ce que vous espérez, elle vous sera supérieure.
Connor : — Tu m’offenses !
Leborham : — Pardonnez ma franchise, mais vous n’êtes pas tout jeune et — si elle unit effectivement une beauté exceptionnelle, les talents et les dons de ses deux parents — que pourriez-vous lui apporter par votre personne ?
Connor : — Elle est instruite de mes hauts faits par sa nourrice. Elle apprend ce qu’il faut pour devenir la reine de ce pays.
Leborham : — Vous êtes le roi ici, mais le monde est vaste…Il y a peu de chances que vous obteniez ce que vous avez prévu. Cette enfant ne se laissera enfermer ni dans un château, ni dans un fantasme. Vous espérez la manipuler, la contraindre ? Elle est jeune… elle est assez docile pour l’instant, par prudence sans doute... le restera-t-elle ?
Connor : — Cesse tes pronostics sinistres, ce n’est pas pour cela que je t’ai fait venir. Nous aurons meilleur usage de ta langue sarcastique.
Leborham : — Bien... Passons à cette affaire qui vous a fait vous souvenir de moi.
Connor : — Le Conseil est convoqué pour cet après-midi, repose-toi puis rejoins-nous dans la salle de la Main-Rouge. À l’écart du palais, elle comblera notre besoin de discrétion... Laisse-moi, maintenant.
Leborham (pour elle-même, en sortant) : — Voilà qui est fort. Voir le roi littéralement envoûté par cette enfant et sourd à tout conseil. Nul besoin d’être prophétesse pour deviner où son obsession va le conduire. Quand je saurai ce que Connor me veut, je tâcherai d’en apprendre davantage sur la fille d’Étaine.