Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 28 : Au bord de l'océan

Durant les deux premières décennies de sa vie, une ronde de roches et de neige avait ceint son univers, les montagnes pour hautes clôtures d’un jardin que Sygn croyait vaste avant de les franchir. Les sommets, perdus dans la brume, se tenaient à présent derrière elle. Par-dessus son épaule, elle cherchait leur ombre, à la manière des louveteaux qui guettent un hochement de tête approbateur de leur mère, lors de leur première chasse. Mais les montagnes avaient disparu et chaque nuit les éloignait un peu plus. 

De l’autre côté, tout se ressemblait sans être identique. L’air était plus froid, épaissi par une note saline qui graissait les cheveux et la peau. Au loin, rugissait une incessante tempête. Et vint un moment où Sygn comprit que Loki les guidait droit dessus. A en croire sa silhouette légère d’oiseau, s’accordant à la trajectoire changeante des vents, cela ne l’inquiétait pas. Alors, Sygn s’interdisait de l’interroger. Il les avait tirés des griffes de Heimdall et, de toute évidence, était le seul à pouvoir les mener en lieu sûr. Hormis la réputation qui lui incombait, elle réalisa qu’aucune raison de douter de lui n’existait réellement. Pour l'instant. 

Sur le dos de Spiegel, Lokten passait la majorité du temps à somnoler, néanmoins, ses phases d’éveil se caractérisaient par une posture plus droite et plus durable que la veille. Le soir, lorsqu’ils s’arrêtaient pour manger et dormir, il lui arrivait même de parler. Le problème de Lokten n’était pas tant une potentielle timidité qu’une histoire avare d’anecdotes à partager autour d’un repas. Une poignée de mots lui échappaient parfois au coin du feu, bribes gutturales surpassant difficilement les babillages de Loki. 

En d’autres circonstances, son flot perpétuel de paroles aurait agacé Sygn qui aurait trouvé un prétexte pour s’en éloigner mais considérant la longueur de leur périple, elle s’en abreuva. Ses histoires venaient d’ailleurs, sa vision avait la nouveauté excitante de la découverte et l’aigreur de l’expérience, elle ouvrait une fenêtre dont les volets claquaient au rythme des bourrasques. Loki haïssait les Asgardiens (comme Torunn), et à l’en croire, rien ne le distrayait plus que de les tourmenter, les moquer ou les blesser. Il se vantait de leur être indispensable, d’être le seul esprit clair dans leur assemblée brinquebalante. Son verbiage séduisait Sygn, bien plus qu’elle ne s’autorisait à l’admettre, et elle aimait la manière dont il la berçait, jusqu’aux portes du sommeil. Loki était bien plus qu’un guide, c’était un conteur à l’esprit vif, capable de tirer une morale de toutes ses mésaventures mais qui faisait sciemment le choix de n’en retenir aucune. Ainsi n’excluait-il pas de défier à nouveau les Nains, d’assister à d’autres noces chez les géants de Jotunheim, de s’emparer de la vie de n’importe quel animal pourvu que sa fourrure soit douce – à ce sujet, il observa que la peau écailleuse de Lokten ne flatterait pas son teint, à scalper quiconque moquerait la couleur rouille de ses mèches, de voler, de dénoncer, et promettait avec véhémence que viendrait le jour où il vomirait sur ces empaffés toutes les vérités qui lui pourrissaient le cœur. 

Après ses monologues, où les seules interruptions permises se résumaient à des rires ou des exclamations, il se levait et disparaissait jusqu’au lever du soleil. Cette routine dura aussi longtemps que dura la terre.  

Fracturé par des arrêtes tranchantes, le continent cessait là où débutait une immense étendue d’eau verte. Et l’eau… Sygn n’en avait jamais vu de si déchaînée. Des rouleaux nés à l’horizon se gorgeaient d’écume et nourris des courants, ils se jetaient contre la falaise, dans un rugissement assourdissant. Quelques oiseaux gris et blancs, aux ailes pointues, tournoyaient dans la tempête, et obéissant à leur esprit dégénéré, fondaient en pique dans ce brasier de sel et d’algues. Leurs piaillements fous se joignaient au chaos, leurs gorges déployées s’emplissaient des embruns brûlants.

— Nous devrions peut-être livrer une offrande à Njörd, pour apaiser sa colère, suggéra Sygn sans réellement croire que cela suffirait. 

— Ce serait inutile, lui confirma Loki. Ce que vous voyez n’est pas de la colère. C’est du chaos. Njörd n’a plus le moindre contrôle sur ces eaux. Elles lui ont échappé, comme toutes les choses qui, jadis, répondaient à Asgard.

Le champ de bataille s’étirait à perte de vue. La horde des vagues revendiquait l’abdication de la terre. Sygn se risqua aux limites du front. Ses orteils s'agrippaient au bord du vide. En bas, les vagues se dévoraient entre elles, sauvages et indisciplinées. A bien y regarder, l’Océan n’était en effet qu’une créature unique et difforme, aux gueules et aux tentacules innombrables, livrant l’interminable et dernier acte de sa lutte sénile.  Trop vieux et trop las pour continuer cette guerre, le continent lui cédait, miette après miette, son forfait déguisé en défaite laborieuse.

—  Comment sommes-nous censés traverser ?

— Suivez-moi. Je vais vous montrer quelque chose. 

Loki reprit la tête du groupe. Incapable de tenir sa langue si l’occasion lui était donnée d’étaler sa science, il entama le récit d’un ancien conte propagé par les pirates qui avaient sculpté les marches menant à la plage, bien avant que la branche soutenant Midgard soit élaguée par, le supposait-on sans certitude, la Grande Enchanteresse. Une histoire d’amour tragique entre le dieu Sol et les sirènes. Sygn les trouvaient bien sottes, ces sirènes, entichées d’un astre qu’elles ne pouvaient atteindre et dont les égards, qu’elles croyaient leur être adressés, ne cherchait que son propre reflet. Ce n’est pas ce qui compte le plus dans cette histoire, souligna Loki, dont les mots, semblables aux créatures des eaux, mouraient sur le sable, balayées par le fouet du vent. 

Sur la plage, les algues échouées et les bancs de coquillages vides peignaient un sinistre tableau. Le portrait d’une carcasse rongée de toutes parts par un adversaire vorace et immuable. Les oiseaux gris, les crabes se réfugiant sous les galets et les rats efflanqués le peuplaient d’autant de charognards.

— Vous ai-je déjà parlé de mon cher amant d’Asgard ? lança Loki, indifférent à la désolation.

— Je pensais que vous les détestiez tous, grommela Lokten.

— Je suis flatté d’apprendre que vous m’écoutiez tout ce temps.

— Alors, cet amant ?

— Vous feriez bien de lui témoigner un peu de respect, cher ami. Il est celui qui a perdu sa langue en prononçant votre nom. Freyr, tel est le sien. C’est un puissant mage de Vanaheim et ainsi que je vous le disais, un amant incomparable. 

— Le meilleur de tous les royaumes connus et inconnus. C’est ce que Torunn disait.

— C’est ce qui se dit, dut admettre Loki sur la réserve. C’est un séducteur qui, fut un temps, croulait sous les cadeaux de ses conquêtes et un jour, quelqu’un lui a offert ce que je m’apprête à vous montrer. 

De sa poche, il sortit un petit objet, tenant dans la paume de sa main. Une réplique de bateau, la quille en coquille de noix et la voile en feuille d’érable. Face à la perplexité de Lokten et de Sygn, Loki le plaça à la surface ridée d’une flaque. La coquille de noix s’étira et sa longueur égala celle d’un pied – un progrès certes admirable mais bien insuffisant ; Loki reprit sa maquette et cette fois, il la plaça, avec une délicatesse tout excessive, sur l’écume. 

Frêle embarcation que les vaguelettes les plus poussives menaçaient de faire chavirer, c’est bel et bien un prodigieux vaisseau qui se déploya alors. Long d’une trentaine de mètres, il se revêtit, de la poupe à la proue, d’une peau toute en écailles qui parfaisait son allure souple de serpent de mer. En un battement de cils, son mât fragile comme une brindille acquit la robustesse d’un arbre. Le motif sur la voile qui se déroula sur toute sa hauteur représentait une tête de sanglier. Son pont luisait de cire. Quand il eut achevé sa croissance, le navire était assez grand pour dominer la furie des vagues – et donner à Jörmundgand l’illusion d’un rival.

Loki présenta son œuvre, toutes mains tendues, tel un vendeur sur le marché vantant une potion miraculeusement inutile : 

— Permettez-moi de vous inviter à bord du Skidbladnir ! Une petite perle façonnée par les artisans de Nidavellir !

— Comment est-il arrivé en votre possession s’il est une offrande ?

— Ce n’est pas une possession, c’est un prêt. A ce titre, je vous prierai de vous essuyer les pieds en grimpant et de ne rien salir.

Une échelle en cordes se déroula. Loki partait déjà en tête, suivi par Lokten, hâtif de trouver un autre endroit pour poursuivre sa sieste. Mais Sygn resta là, arrimée à la bride de Spiegel. Quitter ce pays qu’était la forêt de Torunn, n’avait pas été si compliqué. D’autres arbres, d’autres forêts, d’autres montagnes peuplaient les autres royaumes d’Yggdrasil. Mais Spiegel. Il n’y en avait qu’une.

— Qu’attendez-vous ? Venez ! la héla Loki.

Sygn secoua mollement la tête. Doucement, de peur de décrocher les larmes qui menaçaient de glisser sur ses joues. Petite silhouette tremblante, battue par le vent.

— Spiegel ne peut pas venir, n’est-ce pas ? 

En le disant, Sygn se prépara à recevoir le mépris et les railleries, si communes à Loki. Mais rien ne vint.

— En effet, il vaudrait mieux qu’elle reste ici, dit-il en la retrouvant sur le sable. Nous allons avoir à adopter une certaine discrétion et je vous mentirai en vous promettant un périple sans risque.  Cela étant dit, je crois qu’elle saura vous retrouver. C’est une bête intelligente, votre buffle. Et puis, je ne vous enlève pas. Libre à vous de rentrer le jour où vous serez lassée de tout ceci. Je puis vous assurer qu’elle se tiendra sur une plage semblable à celle-ci, à vous attendre.

— Qu’en savez-vous ?

— J’ai été bien des choses, j’ai passé bien du temps entre les mondes. J’ai appris à parler toutes les langues, de toutes les créatures, des plus idiotes aux plus sophistiquées. Votre jument ne voit pas d’abandon dans votre séparation. C’est un au revoir, rien d’autre.

— Un au revoir, répéta Sygn dans le vide.

— Rien d’autre. 

Sygn fut incapable de faire face à Spiegel tant que Loki ne fut pas loin, hors de toute portée, qu’elle fut celle de la parole ou de la vue. 

Pivoter, simplement pivoter, vers Spiegel fut un crève-cœur. Toute la culpabilité du monde s’abattit sur elle. De sa bouche tremblante, rien ne sortit. Qu’y avait-il à dire ? Il avait été question de choix, pas de cruelle fatalité. Ce n’était pas le Tissage qui l’avait conduite ici, sur cette plage. Tout n’avait été que choix. De tous les reproches qu’elle avait adressé en paroles ou en pensée à Torunn, à Siegfried et à Lazare, Sygn n’échappait à rien, elle qui se croyait meilleure. Au nom d’une promesse, au nom d’une prétention à corriger ce que d’autres avaient causé, ce que les Nornes avaient tissé, elle se tenait là, sur le point d’abandonner son unique amie.

— Qu’est-ce que j’ai fait ? balbutia-t-elle.

 La divinité implorée la plaqua brusquement contre son poitrail chaud. Sygn se cramponna à son épaisse crinière, parsemée de cristaux de sel et écouta son rythme cardiaque si lourd, si paisible. Spiegel battait avec ce qui l’entourait, ses poils suivaient les courants, elle s’éveillait avec le ciel, ainsi appartenait-elle à un Tout ; à ce Tout que Sygn quitta ce jour-là. 

 

Etaient-ce ses larmes ou les embruns qui lui irritaient les joues ? Sygn refusa de les essuyer. Sa peau portait l’odeur familière de Spiegel, mélange des pins auxquels elle avait coutume de se frotter, et du sucre de toutes ces baies dont elle se goinfrait.  L’horizon avait mis quelques jours pour lisser les montagnes, il ne lui fallut que quelques heures pour engloutir Spiegel. Dès lors, la place à l’arrière du Skidbladnir n’eut plus le moindre intérêt. 

Lokten s’était enroulé dans un coin, dans une tanière de cordes et de toiles, à l’abri du vent. De part et d’autre de la coque, des dizaines de rames s’enfonçaient dans les vagues, avec force et ordre. Il semblait que dans l’œuvre des Nains de Nidavellir, pulsait l’énergie de centaines de guerriers. 

Capitaine de ces marins sans visage, Loki se tenait fièrement à l’avant, un pied et un bras dans le vide, l’autre sur la rampe. Il dansait dans l’ivresse de la tempête, son corps gracile et pâle ondulant autour de la figure de proue. Sygn enviait son détachement, son absence totale d’hésitation face à des vagues plus hautes que lui, pareilles à autant de gueules monstrueuses prêtes à le dévorer. 

La lueur orange du couchant embrasa l’Océan. Penchée par-dessus, Sygn ne distinguait pas son reflet et sans doute était-ce là une bonne chose. Il ne lui restait qu’à veiller à ce que la couverture remontât bien sur les épaules de Lokten – qui n’émergea de son coma que pour vomir son mal de mer. Il repartit tout grognant dans sa tanière avec l’ordre de manger un peu, au moins une pomme. Et Sygn, inflexible, le fixa jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un trognon. Ensuite seulement, eût-il le droit de s’en retourner à ses rêves.

Les étoiles s’allumaient une à une dans une voûte assombrie. Dans cette obscurité douce, bleue et argentée, ciel et mer se rejoignirent. Plus d’horizon. Qu’une grande sphère foncée, au centre de laquelle flottait le Skidbladnir. Il ne semblait pas avancer. Un abysse sombre, noir, froid, infini.

Un vertige saisit Sygn. S’en suivit un frisson fiévreux qui la poussa à s’asseoir sur les marches. Elle tira un grand trait de cette affreuse potion qui la maintenait éveillée. Par habitude. Par précaution. Par besoin de certitude. Pour être sûre que cette vision n’était pas celle d’un sommeil condamné à l’errance.

— Que ferez-vous lorsque cette gourde sera vide ?

Prise sur le fait, Sygn rebouchonna précipitamment sa gourde.

— Cela n’arrivera pas avant plusieurs nuits, dit-elle. 

— Parce que vous comptez en reprendre ? Il n’y a aucune raison de veiller, ici.

— Une tempête pourrait survenir à tout instant.

— Pas sur ces eaux. Je les connais.

— Il se pourrait… Des serpents vivent dans le fond des océans.

— Mon propre fils règne sur eux tous. Il ne s’en prendrait pas à son vieux père.

— Il vous apprécie assez pour que cela soit une certitude ?

— Pourquoi ne dormez-vous pas ?

Ça n’a aucune importance.

— Parfait ! J’adore les histoires sans importance ! Vous voulez savoir ? Ma vie, quand on y pense, est une succession d’histoires sans importance et pourtant on me réclame des mémoires en permanence.

— Vous ne dormez pas davantage.

— C’est parce que je fuis mes cauchemars, répondit Loki avec amertume. Ils sont partout, dès que je ferme les yeux. Ma vie à Asgard s’est déroulée de telle sorte que chacun de mes souvenirs ajoute un individu à cette meute de vampires affamés. Ils attendent que s’abaisse ma garde pour fondre sur moi. Pour m’assaillir d’images et de mots qui harcèlent mon esprit, le tourmentant au point de le faire douter, de le convaincre de sa folie. Mais je ne suis pas fou. Au contraire. Les rêves sont des monstres et je serais fou de ne pas les fuir. Vous avez bien raison d’en faire de même.

— Je ne les fuis pas. Au contraire, j’aimerais qu’ils reviennent.

Idiotie de sorcière, siffla-t-il entre ses dents. Vous autres, Sorcières, connaissez-vous autre apprentissage que celui de l’horreur ?

— Depuis que ma mère m’a arrachée au Fleuve, je ne rêve plus, rétorqua Sygn, en faisant fi de ses élucubrations. 

— Pourquoi a-t-elle fait une telle chose ?

— C’était dangereux pour mon frère, selon elle. Je pouvais… Avant, il n’y a pas si longtemps en fait, je pouvais entrer dans le Fleuve éveillée, suivre l’un de ses bras et… Mon frère, il n’a été blessé qu’une seule fois et ce n’était qu’une égratignure. Je n’ai pas voulu lui faire de mal, c’est la vérité.

— Oh cela, malheureusement, je n’ai aucun mal à le croire.

— C’est mon frère, fit-elle penaude.

— Comment cela est-il ?

— Quoi ?

— De ne pas rêver.

Sygn haussa les épaules. A dire vrai, elle peinait à associer cette sensation, ce sentiment à quoique ce soit d’existant. Comme si en l’arrachant au Fleuve, Torunn lui avait aussi scellé la bouche.

— C’est… C’est être immobile au milieu d’une foule, commença-t-elle avec hésitation. Et que cette foule… Elle bouge, elle vit, elle trace les lignes d’une grande toile à laquelle vous n’appartenez pas. Qui vous contourne sans vous voir. Qui ne sait même pas qu’elle vous ignore. Vous criez mais elle ne vous entend pas. Vous tendez le bras mais c’est celui d’un fantôme. Et cette foule, ce monde est si… si compact, il en devient noir, il se change en un immense gouffre dans lequel on ne peut que tomber, tomber, tomber, sans pouvoir se rattraper, sans toucher ni le fond ni la surface. C’est un vide. Un vide infini et… et je sais que ce vide, c’est ce qu’il y a là… là où ont plongé les mains de ma mère. C’est froid… inhabité, lugubre, sans soleil ni étoile pour y donner un sens. C’est comme si je me voyais, moi, de l’intérieur, et qu’il n’y avait rien à voir. 

Sygn expira profondément, jusqu’à chasser complétement l’air de ses poumons. Jusqu’à laisser le vide gagner. L’air qui y rentra était glacé, mais neuf. Propre. Sygn serra précieusement son reste de potion en reniflant les pleurs qu’elle avait honte de sentir monter. 

— Je ne veux jamais y retourner. 

Loki considéra ses paroles avec un grand sérieux. Lui vint une idée.

— Puisque je rêve trop et vous, pas assez, je vous propose un marché. Les abysses, telles que vous les décrivez, me sont familières et il ne m’effraie guère de m’y fondre. Je vous rejoindrai là-bas, vous arracherai à ce puits et vous guiderai jusqu’au Fleuve. En échange, vous m’empêcherez de rejoindre mes propres rêves. Nous n’aurons qu’à marcher, paisiblement sur la berge. Qu’en pensez-vous ?

— C’est très noble de votre part, mais Torunn a… m’a arraché de la poitrine ce qui me liait à Lui.

— Je m’étais déjà évadé des Brasiers de Musspelheim et vécu mille vies quand votre mère ne savait pas encore essuyer le lait qu’elle avait au bout de son nez. 

Loki ne cacha pas sa satisfaction de voir les pleurs de Sygn reculer devant un espoir – aussi maigre fut-il.

— Comment pourriez-vous faire une telle chose ?

— Les magiciens ne révèlent pas leurs secrets.

— Je crois, au contraire, que vous aimez beaucoup les révéler.

— Sans doute parce que je ne suis pas un vulgaire magicien de marché, mais un dieu. Faites-moi confiance, Sygn.

— C’est très tentant mais pour le moment… Je crains que ce nouveau tour n’ait à souffrir d’un peu d’attente. Ma potion agit déjà. Et puis, il faudra bien que quelqu’un tienne les cheveux de Lokten la prochaine fois qu’il se lèvera pour rendre ce qui lui reste de tripes. 

Sygn lui offrit un sourire bouffi et, prenant congé de sa présence, s’en retourna à la contemplation de la nuit. Près de la coque, nageait un orque. Une créature splendide, aux lignes parfaites, élégante et néanmoins habitée d’une férocité connue par nombre de marins. Tournée sur le côté, la nacre de son ventre éclairait les écailles du vaisseau, tandis que son aileron d’obsidienne tranchait les vagues. Gardée des tourments par un esprit scindé entre sommeil et conscience, elle s’endormit à moitié.

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