Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 29 : Solveig

Les côtes nappées de brume du vieil archipel inspiraient la clémence de l’Océan. Déchaînés et impitoyables en d’autres lieux, ses rouleaux d'écume draguaient les fonds marins et déposaient sur les plages leur récolte de coquillages, que des enfants entassaient dans des paniers élimés.  Avec ces trésors de sel et de nacres, leurs petites mains grises fabriquaient des pendentifs, des bracelets et des broches de pacotilles, lesquels ravissaient leurs mères et leurs sœurs ainées. Le temps d’un instant, leurs mines s’illuminaient d’un soleil qui ne brillait pas ailleurs.

Ces femmes aux visages tannés et aux dos arqués dès l’adolescence, sondaient le sable à la recherche de leur pitance. Un seau dans une main, une pique dans l'autre, elles empalaient les crabes enfouis sous leurs pieds tout en pestant contre les nuées blanches d'oiseaux de mer venues les concurrencer.

Obéissant à une vieille habitude enseignée par les grands-mères et plus lointaines aïeules, elles chassaient sous l'œil d'une sentinelle. Des siècles durant, la mer avait été une porte ouverte aux guerriers d'autres contrées, aux brutes sauvages répondant aux ordres de dieux cruels. Alors, bien que nourricière et d’une grande générosité, tous avaient appris à craindre l’étendue froide et imprévisible qui encerclait les îles de Nidavellir.

Depuis quelques années, cette coutume s’exposait cependant à la critique. Qu’y avait-il encore à défendre, maintenant que tous les joyaux, tout l'or, tous les trésors, toutes les couleurs avaient été arrachés du royaume ? On accusait de désespoir ceux osant proférer de telles paroles, ou pire encore, d’ingratitude envers ceux qui les avaient précédés. Seule la mémoire demeurait, aussi était-il impensable de la négliger. Comment aurait-on pu apprécier la quiétude présente si on oubliait les massacres passés ?

Un jour, qui s’annonçait des plus ordinaires, le pire cauchemar des résidents de l’archipel prit forme : un mât perça la ligne entre mer et ciel. Sur la plage, l'alarme retentit ; femmes et enfants se pressèrent dans les galeries creusées sous les dunes, fourmis tremblantes à l’idée d’être à nouveau piétinées. Les pleurs des plus jeunes couvraient les prières des plus âgées. Coincées entre les deux, les rares téméraires se collaient aux œilletons et décrivaient aux autres la scène. Le navire jeta l’ancre. Trois voyageurs accostèrent. Un silence plein d’incrédulité s’en suivit. On avait reconnu le plus grand des trois. Son nom maudit s'échappa d'une bouche et fut emporté dans les veines les plus étroites. Loki. Son écho amplifia à mesure que son détenteur avançait. Loki.

— Qu’est-ce’ qu’i’ vient faire ici ?

— I’ apporte un message ?

— Dis pas d’ bêtises ! Une langue d’ serpent comme lui, ça porte pas d’ messages !

— Et les deux aut’ ? De quoi i’s ont l’air ?

— L’fille, c’est sûrement une sorcière.

— On la connaît ?

— Jamais vue !

— Et l'aut’e ?

— Tu crois qu’c’est un dang’reux ?

— I ‘ est à moitié canné, on dirait.

— I’ est tout palot en tous cas.

— Qu’est-c’qu’on fait ? s'inquiétait l'une.

— C'est fichu, paniquait l’autre. L’grand fourbe est ici !

— I’ faut l'enchaîner, i’ faut tous les enchaîner et les emmener chez l’roi !

— T’as descendu combien d’pintes c’matin pour penser qu’c’est une bonne idée ?

— Fermez-là ! I’ s’ront bientôt là ! I’ faut faire que’que chose !

— I’ faut rester planqués, i’s finiront bien par r’partir !

— Et qu'i’ nous pillent encore ?

— Piller quoi ? Y a p’us rien !

— Mon fils, i’ est tout seul à la maison ! Et s’i’ v’naient l’chercher ?

— T’fais pas d’mourron pour l’i, personne en veut !

— Ça suffit !

— Il faut d'abord qu'on sache ce qu'il fait ici.

— T’as qu’à sortir pour l’i d’mander, personne te r’tient, Solveig !

— T’as pas plutôt un ivrogne à t’occuper ?

Solveig joua des coudes pour obtenir un point d'observation dégagé sur la plage. Loki et ses complices approchaient à grands pas. Une main dans la poche, elle enroula une chaîne, fine comme celle d’un bijou, autour de son poing. Ce serait maintenant ou jamais.

— Il faut les attacher avec ça, affirma-t-elle en brandissant la chaine qui, dans l'obscurité des galeries, scintillait comme une étoile.

— Tu t’balades toujours avec ça ?

— D'où tu l’sors ?

— Elle l’a piqué dans l'atelier d’sin père, évidemment !

— C’qu’une sale voleuse ! On ne va quand même pas l'écouter !

— Et s'il utilise sa magie cont’ nous ? T’es trop folle pour y avoir pensé à ça !

— Nous aussi, on connaît la magie ! On l’a extraite des mines, vos maris la façonnent encore dans des lames ou des bijoux ! s'écria Solveig en agitant le lien scintillant. Ceux avant nous, ceux qui portaient des chaînes autour de leurs pieds et de leurs mains, ils nous insulteraient tous, à encore nous courber devant ces grands étrangers !

— Mais si l’grand fourbe …

— Tu préfèrerais qu’on le laisse s’en prendre à nous sans chercher à lui résister ? Notre seule chance de prendre le dessus, c’est d’attaquer en premier !

— Elle a p’t-être raison, admit une première voix, rapidement appuyée par des hochements de têtes.

Les hésitations furent écrasées sous ce regain de vaillance. Les femmes s’armèrent de leurs piques à crabes et les enfants de lance-pierres. En tête de leur bataillon rafistolé, Solveig plaqua son oreille contre la trappe donnant sur l’extérieur. Ils étaient tout près. Leurs pas faisaient tomber des grains de sable dans les galeries. Les trois intrus s’arrêtèrent quelque part au-dessus. Sur ses doigts, Solveig compta à rebours. A son signal, ils bondirent comme un seul homme des dunes et, profitant de l’effet de surprise, ils encerclèrent les grands étrangers, en braquant sur eux leurs armes de fortune.

Loki, en beau joueur, leva les mains et salua l’efficacité de l'escarmouche. Au lieu d'invoquer la tranquillité, sa reddition mit en ébullition ses attaquants. Les coups et les galets se mirent à pleuvoir. Ils s'abattaient sur ses jambes, contre ses côtes et lui lacéraient le visage. On le poussait d'un côté, le renvoyait vers un autre et quand il passait à portée, on lui écorchait le flanc. Un ultime coup porté à la tête l’assomma pour de bon. Sa chute mit un terme à l’attaque. La sorcière se tenait à moitié prostrée sur lui. Quant à l’autre, il posa genoux à terre sans plus de résistance. Solveig les considéra tous les deux avec méfiance. L’homme était étrange, avec ses mouvements secs, ses pupilles étroites et les stries sur sa peau, il réveillait une autre peur ancienne que l’on ne nommait plus à Nidavellir.

Sur l’ordre de Solveig, on dépouilla les étrangers de leurs affaires et on leur lia les mains dans le dos.

Le ciel se mourrait, étouffé par la fumée épaisse qui s'élevait des foyers, des forges, des cuisines et des ateliers. De l'autre côté de la dune, une pellicule grasse recouvrait le paysage taillé dans la roche et vêtu de briques. Dans cette région désespérément plate, que rien ne protégeait des caprices de la mer, l’horizon arrivait tôt. Seuls deux hauts cônes de terre se dressaient au loin, tels des divinités primitives jaillies des entrailles de l’archipel et invoquées par le labeur des pioches. Nidavellir avait bâti autour d'elles un labyrinthe de ruelles et de canaux, bordés par de petites maisons amoncelées.

Depuis l'alerte, tout semblait désert, en suspens. A en croire les étals laissés à l'abandon, encore chargés de légumes à demi-moisis et de viande faisandée, les étrangers avaient gâché le jour de marché. Dans la panique, les bêtes n'avaient pas été mises à l'abri. Des poulets derrière des grillages, des lapins dans des clapiers et des mules attachées à des poteaux se faisaient les témoins de l’intrigant cortège venu de la côte.

Dans une charrette, surmontée d'une grande cage, somnolaient quelques chèvres maigrelettes. Elles ne se firent pas prier pour déguerpir. A leur place, on jeta les intrus. Loki gisait au milieu. Quant aux deux autres, ils se tortillaient pour trouver une posture plus confortable. La sorcière était pâle comme un linge. Solveig remarqua le froissement catastrophé de sa bouche.

— Qu'est-ce que tu lui dis ?

— Rien du tout.

— Traite-moi de menteuse ! rugit Solveig en frappant les barreaux. J'ai vu ta bouche remuer. Tu lui disais quoi ?

Pour défendre la sorcière, son complice bondit en avant ; mais privé de l’usage de ses bras, il perdit l’équilibre. Solveig plissa ses paupières charbonneuses, le détaillant avec dégoût comme elle l'aurait fait avec une bête sauvage particulièrement répugnante.

— J’avais raison. Celui-là doit être malade. La rage ou que'que chose comme ça. Il sera bientôt mort, on n'a pas à s’en faire.

La curiosité des gens de la ville encerclait la cage. Des doigts pointaient l'une, désignaient l'autre, bêtes curieuses que personne ne se gênait pour taquiner du bout d'un bâton. Le grand fourbe était inconscient, son acolyte atteint par la fièvre gémissait de douleur et, bloquée entre eux, la sorcière ne cillait plus. Une provocation évidente qui déplut à Solveig.

— Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici ? 

— Je ne sais pas.

Tu sais pas ?

— C'est une menteuse, comme lui ! lança une voix trop courageuse pour s’avancer.

— Eh ! R’gardez c’que j'ai trouvé !

Un garçonnet agitait le sac confisqué à la sorcière. Naturellement, les pommes d'or n'étaient pas passées inaperçues. Elles se mirent à circuler de mains crasseuses en mains crasseuses, observées, reluquées, reniflées, égratignées du bout de l’ongle.

— Des chapardeurs, dit Solveig. Le Fourbe est tombé bien bas. Ça vient d’où ?

— Il n'y a qu'un endroit où poussent les fruits d'or, récita une vieille femme d’une voix éraillée.

— Les Jardins de la défunte Idunn.

— Il n’y a plus d’Jardins, rétorqua Solveig, agacée.

— V’la la preuve du contraire, gamine. La cendre, c’est un bon terreau pour renaître. Nous l’savons bien, ici.

— Foutaises Elles viennent du sac du Fourbe, elles seraient empoisonnées que ça m’étonnerait pas ! Vous tous, mordez pas là-dedans ! C’est des fruits mauvais ! Toi, la sorcière, fit Solveig en pointant sur elle un doigt menaçant. Vous avez volé ça où ? Dis la vérité ou j’te mettrais sur un bûcher et tu finiras comme tes sœurs !

La foule grossissait, un fouineur après l’autre. Il y avait des vieillards, des hommes et quelques jeunes gens. Tous scrutaient les étrangers mais leur attention fit tôt de se porter sur la seule en état de s’exprimer. La sorcière. On lui décelait une arrogance propre à sa race. Elle ne disait mot et on commençait à suspecter la malédiction derrière son silence. Solveig pesta contre les plus froussards.

— Parle ! 

— Ces pommes sont un cadeau de Loki pour les dieux d’Asgard, dit la sorcière.

— Pourquoi il ferait ça ? Il les déteste !

— L’fourbe a déjà fait des offrandes aux dieux qu’il haïssait, se souvint un vieillard. Tous l’ont regretté.

— Tous ont conduits à la folie ceux qui les ont touchés, prophétisa la sorcière.

— Nous sommes perdus !

La vieille femme qui avait pressentit la catastrophe se couvrit la bouche. L’effroi figeait les visages. Même Solveig recula d'un pas. Ce n'était pas possible. La sorcière mentait comme le dieu qu'elle accompagnait. Et si elle ne mentait pas ?

— Ca ne dit pas c'que vous faites ici, s'entêta Solveig

— Les dieux nous attendent et vous, vous retenez le frère de leur Roi !

Le frère de leur Roi ! Vous l’entendez un peu ? Loki est l’plus méprisé de tous ! On nous remercierait d’l’avoir capturé et de prévenir son complot !

— Grâce à lui, les murs de la Lointaine Cité Dorée ont tenu les dieux hors de portée de leurs rivaux. Nombre d’entre eux lui doivent la vie et leur puissance. Quelques ressentiments à son égard ne donnent à personne droit de vie ou de mort sur lui. Et quand bien même ils le préféraient mort, il ne semble pas prudent de s'octroyer le privilège de son exécution.

— C'est lui qui t'a appris à causer, hein ?

— Ce risque que tu prends, tu le fais peser sur tous ceux qui te soutiennent, Solveig, dit la sorcière avec froideur.

— Solveig, on devrait...

— La ferme ! Tu n'as pas répondu à ma question, la sorcière ! Qu’est-ce que vous êtes venus ficher ici ?

La sorcière dardait sur elle ses yeux gris, froids comme la mer et menaçants comme la tempête.

— Et lui, c’est qui ? Qu'est-ce qu'il fait là ? Parle !

Mais la sorcière ne parla pas.

— Ce n’est surement pas toi la tête pensante de tout ça, hein ? railla Solveig. Tu sais même pas ce que tu fous ici. Il aura encore trouvé la plus facile à convaincre… Tant pis. On va attendre que le Fourbe se réveille. On sera patients.

— Solveig, qu'est-c’que t’as en tête ? C'est pas c’qu’on avait dit !

— Si on t'écoutait, ce qui était prévu, c'était de rester cachés comme des rats dans la boue !

— Et si la sorcière a raison ? Tu d’vrais peut-être pas les garder en cage…

— Viggo, par pitié, ferme-la maintenant !

Mais la contestation était née et le soutien de ses semblables, aussi vite acquis, aussi vite disparu. Ne comprenaient-ils pas que ce retour du Fourbe était inespéré ? C'était depuis son départ, que Solveig avait pris l'habitude de garder Gleipnir, le lien indestructible, forgé par son père et son oncle. Et maintenant, le fourbe était à portée. Solveig rêvait de passer cette chaîne autour de sa satanée gorge blanche, et de tirer, de tirer jusqu'à la lui trancher.

— Je sais ce qu’on va faire.

— Ah bah enfin !

— On va les amener. Tous les trois. Chez mon père.

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