Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 30 : Le père et l'oncle de Solveig

Tenu en respect par la chaleur irrespirable des cheminées durant le jour, le froid s’était invité au crépuscule. Dans leur cage, les trois prisonniers enduraient le supplice du givre, cernés par la déception de la foule. Elle qui avait fantasmé des rebuffades, des mots, des insultes, des prétextes à condamner, n'avait finalement que de grands étrangers amorphes à se mettre sous la dent. La lassitude dispersa l’attroupement aux premières heures du matin. 

Solveig harnacha une mule et la guida à l'écart de la longue rue aux fenêtres éclairées. Elle passa le portail d’une cabane qui avait l’odeur d’une étable et l’allure d’un dépotoir. A l’intérieur, s’accumulaient pinces rouillées, tonneaux renversés, enclumes, étaux, chutes tranchantes de tôles, crochets, maillons de chaînes, bouteilles vidées, établis rafistolés et sans aucun doute, colonies de rats, de puces et de punaises. Le tout transpirait l'humidité et la moisissure.

Loki fut le premier à être tiré hors de la cage. Encore sonné, il tenait à peine sur ses jambes quand Solveig l’entraîna vers une porte dérobée, qu’elle fut la seule à franchir dans l’autre sens, armée d’une botte de carottes destinée à la mule. Sans témoigner plus d’attention pour ses hôtes, elle traversa la cabane et ouvrit les deux volets d’un grand fourneau. A l’actionnement du soufflet, les étincelles endormies dans les bûches se changèrent en flammes. L’atelier se révéla un peu plus crasseux que la nuit ne l’avait laissé imaginer.

Solveig s'accorda de longues minutes pour se réchauffer. Son teint retrouva sa couleur de cuir tanné. Le gel collé à ses boucles brunes fondit et tomba en une fine pluie lorsqu'elle les fit rebondir sur ses joues.

— Où as-tu emmené Loki ?

La sorcière s'était redressée. Solveig laissa clairement apparaître qu'il lui coûtait d'abandonner la petite mule pour lui répondre.

— Tu as dit que tu nous conduisais chez ton père, et personne n'a trouvé de raison de s'y opposer. Farouchement, j’entends. J'imagine que c'est un homme puissant.

Sa remarque fit sourire Solveig, sans l'amuser. Elle croisa les bras sous sa poitrine. Autour de ses poignets, les bracelets cliquetaient comme les clefs à la ceinture d’un geôlier. Leur brillance attira l’œil de pie de la sorcière. Ils scintillaient dans son regard éteint. Le sel lui avait rongé les commissures tombantes de sa bouche et l'épuisement se lisait dans ses gestes lents.

— Pourquoi t’es avec lui ?

— Avec qui ?

— Avec qui ? A ton avis ! Le Fourbe !

— Nous... Nous ne sommes pas avec lui. Pas tel que tu sembles l'entendre.

— T’as l'air confuse. Je parie qu’il t’a embrouillée la tête.

— Où est-il ? Je t'en prie, ramène-le. 

Où était son arrogance ?

— Tu vas me répondre d’abord. Pourquoi vous êtes avec lui ? 

— Il nous guide.

— Tu lui fais assez confiance pour ça ?

— Il n'a pas encore donné de raison de douter.

La mine de Solveig prit un pli soupçonneux. La pression dessina un angle sur sa mâchoire. La sorcière se tordait les mains, nerveuse, pareille aux prisonniers coupables qui savent leur procès joué d'avance. Où étaient ses promesses de malédiction ? Où était son aplomb ?

— Si t'es pas totalement idiote, alors t’es naïve, la sorcière.

— Tu le connais, c'est cela ?

Tout le monde le connaît.

— Mais toi, tu as l'air de le connaître plus que tout le monde.

Avec sa tête dodelinant comme une roue mal fixée à son essieu et son débit de parole ramolli par une langue pâteuse, Solveig se demanda à quel moment elle tournerait de l'œil.

— Ton refus de le nommer, parvint-elle à ajouter. Comme si tu craignais son seul nom.

Loki a détruit cet endroit, répliqua froidement Solveig. Il a détruit tous ceux qu'il a approché.

Elle s’en retourna auprès du fourneau et chercha l’apaisement dans les poils rêches de la mule. Entre ses lèvres à la pulpe noircie et percée de bijoux, elle ruminait avec colère.

— Nous ne le suivons ni pas obéissance, ni par allégeance.

C'est le bizarre qui avait parlé. Sa diction avait un accent dur et tranchant, et son timbre, la profondeur d’une caverne. Un ange passa et il en passa bien d’autres, le temps que Solveig rassembla ses pensées. Assise à même le sol, elle replia ses jambes contre son buste et enfouit la tête entre ses genoux. Elle inspira à plein poumon l'odeur de métal et de poussière brûlée sans parvenir à noyer le goût acide qui noyait sa bouche.

— Où est Loki ? réclama encore la sorcière.

— Un jour, ton ami, ton guide ou peu importe le nom qu’tu lui donnes, s'est présenté ici. Ici même. Tu l’aurais vu, hautain comme pas deux dans son manteau de fourrure blanche et ses petites manières. Il est venu et il a zyeuté l’atelier. Je sais pas comment l’expliquer, mais il était plein de condescendance, même notre Roi n’en ferait pas autant, même à l’égard du vagabond le plus misérable. La forge était mieux rangée, c’est sûr, mais elle puait le métal fondu, le suif brûlé, la sueur. Ça sent comme ça, le labeur, mais Loki pouvait pas le savoir, j’imagine. Bref, il était là, il a passé son doigt dans la poussière, il a fait la grimace et a dit : 'cet endroit est répugnant et pourtant, on dit partout que ton frère et toi êtes les meilleurs artisans de Nidavellir. Mon père lui a répondu que oui, ce qui se disait.

  Loki a posé des questions mais il voulait pas entendre de réponses. Ses mots parlaient la langue du mépris. Il a mis en doute ce que mon père lui disait et affirmé que ‘rien de beau ne pouvait naître dans un endroit pareil’. Mon oncle Brokk, il s'est défendu en lui montrant la parure qu'il venait de terminer pour le mariage d'une princesse elfe. Au mur, il y avait les portraits de tous les souverains d'Yggdrasil, couronnés avec des tiares qu’il avait forgées. Mon oncle Brokk avait aussi des cornes ornées de rubis, des peignes sertis de saphirs, des jattes en argent, de la vaisselle... A l'époque, les étagères tuilaient sous le poids des babioles précieuses. Nous, on est des lapidaires, des forgerons, des maréchaux ferrants, des joailliers mais bon, c’est sûr, pas des menuisiers compétents. Bref, il s’est lassé de son petit manège et là, le Fourbe a fini par reconnaître que, peut-être, 'un peu de talent animait ces mains grossières qu'étaient celles des artisans de Nidavellir.'

— Ton père et ton oncle, ce sont les...

— Le Fourbe les a défiés tous les deux, poursuivit Solveig après un hochement de tête. Pour plaire à des dieux qu'il avait déjà trahis plus d’une fois, Loki voulait offrir les plus grandes extravagances. Il voulait un marteau capable de contenir un orage dans sa masse. Il voulait un bijou qui ferait de son porteur l'être le plus riche de tous les mondes. Il voulait un navire de guerre capable de contenir mille hommes et de tenir dans un mouchoir de poche. Il voulait une chevelure tissée dans un rayon de soleil. Ce genre de choses.

  Mon père et mon oncle, dans leur orgueil, ils ont accepté la commande. Loki a parié que rien de ce qu'ils pourraient concevoir ici n'éblouirait les dieux, qui, comme il le disait si bien, ‘étaient habitués aux plus somptueux apparats’. Il a rigolé et il a même ajouté qu'il était prêt à en mettre, non pas sa main, mais sa tête à couper. Je m'en souviens bien parce qu’à ce moment-là, j’étais gamine et j’avais l’habitude de jouer, cachée sous cet établi, là-bas. Et donc, depuis ma planque, j'ai vu mon père et mon oncle échanger un regard et c'est là qu'ils ont décidé de sceller leur accord. Sur ces derniers mots du Fourbe. Sa tête, contre leur travail.

  Dès qu’il est reparti, Oncle Brokk et Papa se sont mis au boulot. Pendant sept jours, sans s’arrêter, ils ont alimenté la forge, le soufflet tournait à plein régime et même quand il y a eu ce nid de guêpes qui a éclaté, même quand l’une d’elle a piqué mon oncle, ils ont continué ; ça l’a rendu aveugle d’un œil, vous savez. Ils ont travaillé, travaillé et quand ils ont fini… J’avais jamais vu quelque chose d’aussi beau, d’aussi brillant de toute ma vie. J’y repense souvent et je crois que rien n’a jamais surpassé ce qu’ils ont créé ce coup-là.  C’étaient les plus belles pièces que l’archipel ait connues, et même de toute l'Histoire de tous les royaumes confondus. Dans les veines des mines, il se disait que 'Brokk et Eitri seraient couverts d'honneurs' et eux, ils s’y voyaient déjà. Ils croyaient que tout allait leur tomber tout cuit, dans le bec, les richesses, les femmes, enfin, tout ce qui leur passait par la tête. Ils riaient beaucoup à cette époque, et à force de célébrer leur réussite à droite et à gauche, ils étaient souvent ivres, aussi. Cela dit, mon père trouvait toujours le temps de me border le soir, et il me disait que quand on s’installerait chez les dieux, à Asgard, j’aurais une chambre rien qu’à moi, et des servantes qui m’apporteraient tout ce que je voudrais, quand je voudrais et que, surtout, je n'aurais jamais à me salir les mains comme lui les avait salies.

  Après ça, le grand Fourbe est rev’nu avec les asgardiens. Nidavellir tout entier leur ont fait bel accueil, ça je m’en souviens encore. Tout le long du chemin, de la plage à la forge, tout le monde jetait des pétales blancs, ceux des fleurs qui sont cultivées plus loin vers l’intérieur des terres et qui servent normalement à garder notre roi de l'odeur des mines. Bref, tout ce petit monde est arrivé ici et mon père et mon oncle ont présenté leurs œuvres : Mjölnir, le marteau pour le puissant Thor, avec lequel il invoque la foudre et déchaîne le tonnerre ; Draupnir, le bracelet qu'Odin porte chaque jour et duquel naissent huit anneaux identiques toutes les neuf nuits ; Skidbladnir, le navire pour Freyr ; et pour la Princesse Sif qui avait honte de ses cheveux coupés n’importe comment, ils avaient tissé une chevelure tout en or.

  Les dieux étaient ravis, c’est la vérité. Et ça tombait bien parce que mon père et mon oncle avaient aiguisé leur hache et étaient bien décidés à récupérer leur dû. Sur leur établi, ils avaient déjà préparé un socle sur lequel poser la tête du Fourbe qui les avait sous-estimés. Mais Loki a réussi à s'enfuir. Il a pris l'apparence d'un poisson et il a filé dans la rivière. Et les dieux n’ont pas bougé le petit doigt pour le rattraper. Ils sont partis de l’île comme ça, sans payer, les bras pleins d’offrandes volées, en racontant qu’ils n’étaient pas responsables des farces de Loki.

  Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Je me fiche que Loki soit un mauvais payeur. Il a fait bien pire que cela, précisa Solveig en réponse au sourcil plein de scepticisme, levé par la sorcière.

  Trois soirs après ça, c'est la Vane Freya qui est venue à l'atelier. Je me souviens de son arrivée. Elle marchait dans la nuit, elle scintillait comme une pluie étoiles. Tout en elle tombait du ciel. Sa peau était soyeuse, ses yeux clairs, ses lèvres roses, tous ceux qu'elle a croisé en étaient complètement enchantés. Hypnotisés même. Elle était si légère, si gracieuse dans sa robe rouge, qu'elle ressemblait à un pétale de rose. Elle m’a vue sur le chemin et quand elle m’a prise par la main, j’étais comme… Envahie par la douceur de sa nature. Ses ongles avaient l’éclat de la lune sur la mer. Freya n'était pas seulement la plus belle créature sur terre, elle rendait aussi beau tout ce qui traversait le prisme de ses yeux. Ce soir-là elle m’a souri et j’étais la gamine la plus heureuse du monde. Ses dents étaient de nacre, et sa langue de rubis. Et quand j’ai entendu sa voix, son rire… On aurait dit le chant mélodieux des oiseaux exotiques.

Le récit de Solveig se suspendit, troublé par le chagrin. Elle tenta de chasser les bruits pour espérer entendre le timbre de cristal de la Vane, mais la Belle déesse était partie depuis longtemps.

— Elle avait vu les trésors de Nidavellir et elle voulait que mon père et mon oncle se mettent à son service pour lui fabriquer un collier. Un collier plus beau encore que celui qui pendait au cou de la vieille Mère-de-tout. Et elle, était prête à payer. Elle l’a répété plusieurs fois et je me souviens des pierreries, des pièces et des perles qui ont dégringolé de sa bourse quand elle l’a mise sur l'établi.

 Mon oncle Brokk, il avait un doute, il croyait que c’était une ruse d'Odin pour enfoncer un peu plus le clou. Il a dit que, soi-disant, l’or et tout ça, ça ne valait rien. Que les joyaux, ça se cueillaient en grappes dans les mines et qu'avant la chevelure de Sif, l'or était considéré que comme un métal médiocre, fragile et que tout ce qui le rendait spécial, c’est qu’il brillait un peu plus que la moyenne.

  Mon Père, par contre, il a accepté. Sans doute parce que je ne voulais plus lâcher la main de Freya et que ça l’a attendri. Ce que je ne comprenais pas, à ce moment-là, c'est que mon père était toujours furieux, au fond de lui. Et ce que je n’ai pas non plus compris, c’était le prix qu’il en demandait. Tout ce que je savais, c'est que Freya allait rester un peu avec nous et il ne m’en a pas fallu plus.

  Les journées, elle les passait auprès de moi, au bord de la plage. Freya me chantait des comptines et aujourd’hui encore, je suis presque sûre que des sirènes venaient l’écouter et qu’elles se cachaient dans l’écume pour ne pas être vues. C’est Freya, aussi, qui m’a montré comment fabriquer des bracelets avec des petits galets, ou comment extraire le parfum des fleurs. Elle m'a offert un pan de sa robe et l’a noué dans mes cheveux. Mais plus la pauvre restait, plus elle se fanait. Même gamine, je m’en rendais compte.

  Le soir, elle attendait qu’il fasse noir pour sortir. Et quand je pleurais après elle, elle me disait que telle ou telle famille du voisinage l’avait invitée et que c’était impoli de refuser. Pour autant, quand elle revenait, elle me couvrait de baisers. Et ça a été comme ça, jusqu'au jour de son départ, plusieurs semaines plus tard.

  Ce jour-là, mon père m'a arrachée de ses bras et lui a jeté un écrin de velours en plein visage. La pauvre Freya s’est mise à pleurer. Ses larmes ressemblaient à des gouttes de rosées sur des pétales de soie. Les miennes aussi coulaient sans s’arrêter. Vous voyez, mon père n'avait jamais été comme ça. Jamais il aurait fait pleurer qui que ce soit.

Solveig renifla sa peine. Le crépitement des braises couvrait ses sanglots. Avec hargne, elle jeta quelque chose dans les flammes, ce qui fit soulever un essaim d'étincelles. Puis elle reprit, la voix fêlée :

— Quand Odin est revenu, c’est sûr, il a pas reçu le même accueil que la première fois. Mon père l’avait toujours en travers et toute cette histoire avec Freya n’y avait rien fait.

— Pourquoi Odin est-il revenu ? demanda la sorcière.

— Il est venu parce qu’il avait appris que Freya avait passé les semaines précédentes ici. Et aussi parce qu’il avait entendu parler du prix exorbitant qu’mon père avait demandé pour son collier.

— Quel était ce prix ?

— Des années plus tard, j'ai appris qu'en paiement, mon père avait exigé de Freya qu’elle accorde ses faveurs à chaque homme qu’elle avait croisé en arrivant. Mais son cœur était obscurci par le mauvais sort jeté par le Fourbe, jamais il aurait demandé une chose pareille en temps normal ! Il aurait pas blessé une déesse si innocente. Bref, Odin était furieux de l’humiliation qui avait été infligée à Freya, d’autant plus que depuis, son collier avait mystérieusement disparu. De ce qu’il disait, Freya accusait Loki de le lui avoir pris, mais visiblement, il n’y croyait pas fort. C’est là qu’il a insinué que mon père avait jeté un maléfice à ce fichu collier. Mais c’était faux bien sûr ! Et Odin a rien voulu entendre. Il a voulu jouer les magnanimes en demandant réparation. Il voulait un second collier, tout pareil. Mon père a refusé et ça s’est envenimé quand il a rappelé au Vieux ses dettes.

  Mon oncle Brokk est arrivé à la rescousse, il a essayé d’arrondir les angles mais c’était trop tard. Et là… Odin, il a sorti Mjölnir de sous sa cape de voyage et a écrasé les mains de mon père avec. ‘Puisque tu refuses de me servir, tu ne serviras personne d'autre’, il a dit avant de reprendre la mer. Ses mains, elles ont… elles ont jamais vraiment guéri. 

Du bout d'une tige de métal, Solveig remuait vaguement les braises, l'esprit bercé par le souvenir de la plus belle des déesses. Le parfum d'été de sa chevelure de blé, l'éclat malin de ses regards, le toucher de sa peau quand elle pressait la joue contre la sienne. La délicatesse de ses caresses, lorsqu'elle la bordait, et la tendresse du baiser qu'elle déposait sur son front pour bénir son sommeil.

— Plusieurs fois ensuite, soi-disant pour venger l'honneur de sa pauvre fille, Odin a envoyé des navires et des soldats mi-hommes mi-bêtes, ici. Les raids se sont succédé pour vider nos mines au passage. Mon oncle Brokk est mort dans l'une de ces attaques. Depuis, mon père a plus remis les pieds ici. Et donc aujourd'hui, voilà ce qu'il reste de Nidavellir. On fouille de la cendre et de la terre pour ne rien trouver d'autre que de la terre, de la cendre et de vieux cadavres. Tout ça à cause de cet ami que tu t’obstines à protéger, Sorcière. Loki noircit le cœur de ceux qu'il croise et il déclenche, tôt ou tard, le chaos sur ceux qui ne lui servent plus.

— Je ne le croirais pas plus longtemps que nécessaire, dit la sorcière

— Qu'est-ce que ça signifie ?

— Il doit nous conduire jusqu’à Vanaheim, répondit son complice. On a besoin de lui pour ça. Ce qu’il fera ensuite ne nous concerne pas.

— Nous ne lui ferons pas confiance au-delà de cette destination.

— Pourquoi vous allez là-bas ?

— Pour le conduire auprès de son père, fit la sorcière en désignant son compagnon.

— Qui est son père ?

— Le Vane Freyr.

Le Vane Freyr. Se pouvait-il que cette étrange créature, dans la cage soit… Il était de la famille de la Belle Freya. La méfiance de Solveig se mua en curiosité. Revenue à proximité de la cage, son expression s'était adoucie, évoquant désormais la caresse d'un songe plutôt que les griffes d'un cauchemar.

— Et toi, qu'est-ce que tu fais avec eux ? demanda Solveig.

— Je veille sur lui, fit la sorcière avec une évidente irritation. Nous ne sommes pas venus piller, je te l'assure. Nous ne sommes que de passage. Où est Loki ?

— Nidavellir n'est pas sur le chemin de Vanaheim. C'est même un très long détour.

— Loki ne nous a pas dit ce que nous venions faire ici. Je te l'ai déjà dit !

— Et ces pommes d'or ? C’est vraiment pour empoisonner les dieux ?

—  Je n’en sais rien.

De toute évidence, il s’agissait là d’un aveu bien compromettant dont Solveig ne savait que faire. Elle voyait sans voir, et quand son regard se posa au hasard sur l’homme garçon, il se précipita à grand fracas dans le coin de la cage.

— Qu’est-ce qui lui arrive ?

— Attends un peu. S'il te plaît. Laisse-lui quelques instants, pria la sorcière.

Elle rampa vers le garçon, ou l'homme, c'était difficile à dire, le plus doucement, le plus silencieusement possible. Parvenue à ses côtés, elle lui murmura quelque chose. Elle parlait à la manière de ceux qui domptent les chevaux. Le garçon ne tarda pas à s’en trouver apaisé. Il étendit les jambes et déplia les bras. La sorcière, par des gestes doux, replia sa manche avec autant de délicatesse que le lui permettaient ses doigts privés de dextérité. Solveig entrevit les écailles noires qui purulaient autour du poignet dénudé.

 — Lokten a été le prisonnier de Heimdall, expliqua la sorcière. Une intrigue entre les dieux ou quelque chose comme ça.

— Quelque chose comme ça… Son évasion ne risque-t-elle pas d’attirer le courroux de ce dieu jusqu’ici ?

A cet instant où l'opiniâtreté de Solveig franchit un nouveau pallier, la sorcière s’effondra lourdement. Etaient-ils fous tous les deux ? Etaient-ils déjà corrompus par les offrandes d’or ? N’étaient-ils que de pauvres erres, en fin de compte ? Loki avait dû croiser leur chemin par hasard et sauter sur l’occasion. Sous couvert de les amener à destination, il les laissait jouer les mules. Ainsi aurait-il quelqu’un à accuser de ses crimes.

— Si c'est de l'eau que tu veux, je peux t'en donner.

— Le sac. Celui que j’avais. S’il te plaît.

Solveig décroisa les bras. Un tantinet inquiète, elle alla chercher la besace et la jeta au travers des barreaux. La sorcière se jeta dessus et le retourna complètement. Elle fouillait avec frénésie, pareille à une chienne qui aurait perdu son os. Elle finit par en sortir une outre qui s'avéra complètement vide à laquelle elle s'efforça malgré tout de tirer une gorgée qui ne vint jamais.

— Où est Loki ? Où est-il ? J'ai besoin de le voir !

Le pli désagréable fripa le menton de Solveig. La sorcière n'était pas la maîtresse du Fourbe, elle ne le réclamait pas avec les accents suaves de celles qui s'étaient prétendues héritières de la Grande Enchanteresse.

— Quel est ton nom ?

— Sygn.

— Et le sien, c'est Lokten, c'est ça ?

Sygn répondit par le silence.

— Pour le moment, considérez que je vous crois tous les deux.  Je pense aussi savoir ce que vous faîtes ici. Je pense savoir ce que Loki vient chercher. Il l'aura, mais cette fois, il paiera.

— Nous t'avons dit tout ce que nous savions. Va le chercher, je t'en supplie.

 

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