Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 31 : L'ancien forgeron

Une chope de genièvre glissa sur la table et termina sa course à la droite d’une écuelle de potée de viande tout juste réchauffée. Loki ne se priva pas d'attaquer son repas avant que son hôte ne se soit servi.

— Tu sais bien mieux recevoir que ta fille, ça, on ne peut pas te l’enlever !

Eitri ne releva pas son compliment. Ou sa moquerie. Toute son attention appartenait à ce genièvre qu'il n'était pas — selon les bons conseils de Solveig, supposé boire à cette heure tardive. Qu’à cela ne tienne. Les retrouvailles singulières d'un vieil ennemi marqueraient cette règle d'une exception. Il se servit une bonne rasade. La moitié de sa première gorgée coula sur sa barbe hirsute.

— Elle a bien grandi. Pour tout te dire, je ne l'ai pas reconnue tout de suite.

— Elle s'est jamais pardonnée de t'avoir montré ce ruisseau qui rejoint la mer.

— C'était une gentille enfant.

— Et à toi, elle a jamais pardonné le sort de la Beauté Vane.

— J'ignorais que la Suave Freya brisait aussi le cœur des gamines.

— On l'a humiliée tous les deux.

— Je ne l'ai pas humiliée !

— Tu l'as dénoncée.

— C'est Odin qui l'a humiliée en lui arrachant ce fichu collier.

— Odin prétendait que c'est toi qui l'as volé.

— C'est ça votre problème, dans ce trou perdu. Vous croyez toujours le dernier qui parle.

— Alors ça, ça doit bien t’arranger parce que là, c’est toi le dernier à parler.

Eitri s'enfonça dans son fauteuil. Les ombres et le feu s'entrechoquaient sur ses mains difformes. 

— Toute cette histoire remonte à loin, maintenant, dit-il en remuant ses phalanges noueuses. T'aurais pas dû revenir. Quand je pense que tu m'as jamais payé !

Loki éclata de rire. Après un soupir, Eitri se résigna à le suivre. Tout ceci avait eu lieu, tout ceci avait débuté pour des choses aussi illusoires que de la gloire et de l’argent.

— On dit que les dragons sont obsédés par l'or, continua Eitri, la langue déliée par l’eau-de-vie, mais c'est un défaut qu’on partage avec eux, plus qu’on le voudrait bien. On les déteste que parce qu’ils sont plus forts que nous, c'est tout.

— Qui ne hait pas celui qui le domine, concéda Loki.

— Pour être honnête, ça m'a bien arrangé que tu sois accusé pour tout. Pour les raids, pour les pillages, pour tout ce qui nous est arrivé. Pour la mort de mon frère.

— Si au moins tu en as tiré du réconfort, j’en suis bien ravi. Tu étais un forgeron doué, Eitri. Ton titre parmi les dieux, tu ne l’as pas usurpé.

— C’est arrivé à cause de moi, confessa l’ancien forgeron en versant des larmes enivrées dans sa chope. Parce que j'ai décidé de torturer une pauvre Vane… Elle valait pas mieux que nous tous. Elle voulait juste être… la plus belle. Je me rappelle comment Solveig la regardait. Cette Freya, c’était vraiment quelque chose et nous... elle a été souillée par la laideur de mon âme.

— Tu ne m'avais pas dit être devenu poète, railla Loki.

— Te moque pas, le Fourbe, parce que tu le deviendras toi aussi, le jour où quelqu'un t’aimera au point que tu t’en sentiras indigne !

— Peu de chance qu'une telle chose se produise.

— C'est pas bon de cracher en l'air, tu sais.

— On ne m'a jamais aimé que par intérêt.

Loki haussa des épaules, faussement contrit.

— Et je ne blâme personne, j'en ai toujours fait de même. Les comptes sont justes.

— Alors t'as jamais été aimé, Pauvre Dieu !

— Que peux-tu savoir de ces choses, au fond ?

— Solveig m’a jamais condamné. Pour rien. Je lui ai pris la mère qu'elle a jamais eu, j'ai mis son pays à feu et à sang, j'ai tué sa seule famille. Elle adorait Brokk et Brokk l'adorait. Malgré ça, elle a jamais eu un seul mot plus haut que l’autre. Tout ce que j'ai fait, tout ce que les autres dehors me reprochaient, tout ça, tout… toutes ces folies, elle te les mettait sur le dos. J’ai pas cherché à la contredire à l’époque et puis, le temps a passé et c’était trop tard pour changer de version. Parce que si je l’avais plus, elle, alors j’avais p’us rien. Oh ! Misère… Elle t'a tellement détesté que le jour où elle a été capable de tenir un marteau, la première chose qu'elle a forgé, c'est ce maudit chaînon, fit-il en désignant Gleipnir, à l’autre bout de la table.

— Un fort bel ouvrage, je m'incline, approuva Loki en engloutissant une autre fourchette. Cela me ramène à mon intention première, cher Eitri. Sache que la raison de ma venue pourrait te permettre de te racheter.

— Tu m'en diras tant, Dieu des Menteurs.

— Je suis en route pour Vanaheim et il serait, pour moi, de bon augure de flatter la Belle Déesse.

— Dans quel pétrin tu t’es fourré encore ?

— Tu accepterais ?

De l'autre côté de la cloison de bois moisi, un choc sourd s'abattit. La porte s'ouvrit à la volée. Solveig apparut, hébétée. Son regard passa de son père à Loki, de Loki à son père, et après une hésitation, c'est à ce dernier qu'elle préféra s'adresser.

— Tu l’as détaché ?

— C’est un invité, répondit mollement Eitri. Qu’est-ce qu’i’ a, ma belle ?

— La sorcière, répondit-elle. Elle le réclame.

— Je voyage avec un public impatient, roucoula Loki en posant les lèvres sur le bord de sa chope. Vois-tu cela Eitri ?

— Je crois qu'elle s'est évanouie. Elle tremble, elle est brûlante et l'autre, il est en train de paniquer.

Loki aurait aimé finir sa gorgée de genièvre, essuyer doucement son menton, froncer un sourcil ou pencher la tête avec curiosité. Passer une jambe puis l'autre par-dessus le banc, se lever, prendre le temps d'épousseter son manteau et inviter Solveig à le conduire. C'est ce qu'il s'imagina faire alors qu'en réalité, une profonde incompréhension s'empara de lui, en le figeant tout entier. Il avait eu une impression étrange. Une sensation étrange, plus exactement. Du genre qui dure une fraction de seconde, quand le corps chute et que l'esprit comprend qu'il n'a aucun contrôle. Comme si cet organe, étrange lui aussi, auquel le Sort du Vieux Borgne l'enchaînait, s’était dérèglé. 

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