Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 32 : Le bain de glace

« Ta nature est un feu, Démon. Un feu qui embrase et qui détruit. L'Enchanteresse t'a façonné. Elle a modelé ton intelligence, éradiqué l'indiscipline de ta race et gardé l'essence explosive qui rugit dans les Brasiers de Musspelheim. Tu étais son arme, tu étais son bouclier, et peut-être es-tu encore son espion. Te laisser entrer serait folie.

— Elle m'anéantirait si elle me savait ici, te demandant asile.

— Je ne peux laisser le chaos pénétrer ma maison. Je ne peux le laisser terroriser mon épouse et mes fils. Je ne peux livrer à son insatiable appétit tout ce que j'ai bâti et ce que Bor, mon père et son père avant lui, ont érigé.

— Alors gèle ce feu. Mets-le en cage ou arrache-le de ma poitrine mais laisse-moi entrer ! L'Enchanteresse est à mes trousses !

— Quelle valeur te resterait-il ? Ta malice ? Elle serait une distraction plaisante quelques temps. Ta beauté ? Ô Démon ! Celle de mon fils Baldr ravit déjà le cœur des dames d'Asgard. Ta vue est perçante mais moins que celle de mon Veilleur Heimdall. Tu es malin et tes ruses pourraient nous ramener quelques broutilles mais aucun de tes plans n'égalera jamais les stratégies de Tyr. A ton charme bâtard, on préférera l'éclatante présence de Freyr et de Freya. La fidélité ne saurait être ta vertu, car voilà la deuxième fois que tu changes de camp ! Qu'as-tu à m'offrir si ce n'est le courroux de l'Enchanteresse ? Qu'aurais-je à gagner ?

Loki n'avait rien montré de son impatience. Il n'avait rien laissé paraître de l'humeur que lui inspirait Odin car ce dédain, prévoyait-il déjà à l'époque, lui serait rendu en de déraisonnables proportions.

— Je te livrerai les secrets de l'Enchanteresse, avait-il susurré avec la peur de ceux qui trahissent. Je t'apprendrai comment la vaincre. Car le feu n'en a jamais eu raison, n'est-ce pas ?

De l'autre côté de la haute grille, l'unique pupille d'Odin s'était élargie, noircissant d'orgueil sa figure balafré par d'anciennes défaites.

— Je le sais, avait repris Loki, car j'étais là pour laver le corps de l'Enchanteresse lorsque tes petits feux ont postillonné leurs cendres sur sa peau dorée.

— Tu ne manques pas d'audace, Démon ! s'était courroucé le Borgne.

— Cette audace pourrait t'offrir bien plus que des babioles. Mon audace m'a permis de tromper le Roi de Musspelheim, elle m'a rendu séduisant aux yeux d'Angrboda. Elle pourrait déposer aux pieds d'un grand souverain tout ce qu'il désire mais qui lui est toujours refusé.

— Que pourrait m'être refusé, si je suis le souverain dont tu parles ? La Connaissance m'a été offerte en récompense du sacrifice de mon œil !

— L'honnêteté de ses sujets, avait sifflé Loki à l'oreille d'Odin. N'as-tu jamais douté des sourires et des révérences ? Certes, mon intelligence, ma vision et ma beauté ne surpassent en rien celles de tes enfants. C'est leur cumul qui ferait de moi un atout dans tes rangs, ou une menace si ta porte me restait close. Je suis né de la rencontre du Fleuve des Rêves et des Brasiers. Je suis un serpent rampant dans les hautes herbes, je suis le ruisseau qui s'insinue dans la rivière. Si tu me demandais de me glisser dans le cœur de tes amis pour en extraire la vérité, je le ferais sans peine. Si tu m'offrais refuge, c'est Yggdrasil que je te donnerai. Mais si tu refuses, c'est ton âme que je percerai, car l'Enchanteresse m'y condamnera.

Les promesses du démon s’étaient répandues comme un poison dans l'esprit d'Odin. Il avait suffi de lui offrir la plus glorieuse des visions. Celle le hissant en Maître des neuf royaumes, Dieu des rois et Rois des dieux, Empereur de toutes les races, Tyran adoré à l'abri de tous les complots. En entrouvrant la grille, Odin avait cru sentir dans le creux de sa paume la réalité de ses plus folles ambitions. Ce contact l’avait intimement grisé. Le temps que cela dura, sa conscience appartint à ses seuls vices. Le démon avait vu au travers de son cœur, le sien ! Lui, le descendant de Bor, le tueur de Géants ! Que seraient pour un être tel que lui la poignée d'âmes corruptibles et faibles qui rôdaient à la cour ?

— Ce feu qui t’a enfanté, c'est en son héritage que réside ta valeur, avait-il dit en laissant Loki passer la Porte de son Royaume. Aucune magie ne saurait l'égaliser, aucun mage ne serait assez fou pour l'effleurer. Ce Grand Brasier dont tu es né, ce Grand Brasier dont a éclos le Monde, cette parcelle d'infini que Seidr a forgé, ce feu précieux, c'est cela que je veux en échange de ton exil.

Avant de le présenter, Odin avait offert à Loki une apparence semblable à celle de ses fils et de ses filles. Mais dès que le charme singulier du démon avait cessé d’opérer, Odin avait pris peur. Il ne pouvait risquer d'être surpassé par ce frère d’adoption que tous considéraient avec méfiance et contre lequel tous, le mettaient en garde. Il ne pouvait être le Roi idiot qui avait offert au loup un manteau de laine avant de lui ouvrir les portes de la bergerie. La Nature de Loki était un feu que la Magie d'Odin enferma sous un dôme de glace. Dès lors, le corps qu'il lui avait offert fut scellé.

   — Attaque cette enveloppe et elle t'engloutira. Tente de me duper, et elle se refermera et te noiera. Force le sceau d'Ansuz, et tu seras détruit.

Un temps, Loki se plia aux limites. Nécessité faisant loi.  L'Enchanteresse Angrboda, mine de rien, le terrifiait plus que la vingtaine de dieux décérébrés peuplant Asgard. Loki expérimenta la largesse de leur médiocrité en de nombreuses reprises, mais il fit aussi les frais de leur inventive cruauté car son audace tant prisée par Odin, devint l'objet exclusif des reproches de ses enfants.

Le dôme d'Ansuz s'alourdit au fil des décennies et des supplices. Jamais Odin ne daigna ouvrir la moindre brèche. Cela s'était en fait avéré inutile dans la mesure où il comprit rapidement que pour spolier ses adversaires de leurs trésors et obtenir leur totale soumission, il lui suffisait d'exhiber son nouveau pouvoir plutôt que d'en user.

Seules les Sorcières lui tinrent tête, indifférentes à ses démonstrations de force.

Ceci dit, ce qu'Odin n'avait pas prévu, à moins que ce ne fut au contraire une éventualité précisément envisagée, c'est qu'il mourrait le premier. Loki ne parvenait à figer son avis sur la question car il imaginait le Vieux trop vaniteux pour accepter la seule possibilité de son trépas, mais, en même temps, une telle prétention pouvait également exiger que tous meurent après lui.

Quoi qu'il en soit, le Vieux était mort et c'était la seule certitude à retenir de toute cette histoire.

Loki s'en réjouissait d'autant plus que depuis, Ansuz s'étiolait. La mort du Vieux rongeait son cadenas runique comme de la rouille. Il sautait, un copeau à la fois.

 

Le soir où Solveig se précipita dans la maison de son père, clamant, tout essoufflée, que la sorcière s'était effondrée, Loki avait eu une réaction qui l'avait paralysé durant ce qu’il crut ne durer qu'une seconde mais qui fit penser à Eitri qu'il souffrait de catatonie. Heureusement, il n’eut l'inélégance de le faire remarquer. Loki aurait accusé l'épuisement, la persistance du Sort d'Odin ou la boisson inhabituellement chargée qui lui avait été servie. Il aurait gardé pour lui-même son sentiment, cette impression d’assister à la chute d'un château qui soudainement, s’était révélé n'être que de cartes.

 

* * * * *

 

Encore ballotée par les vertiges, Sygn revint à elle. Étendue sur un lit glacé, une couverture de laine bouillie sous le menton, rien ne différenciait son éveil de la nuit qui s'était soudainement abattue. L'obscurité était partout et le froid enroulait sa bride autour de ses pieds, de ses jambes, de son ventre, de son dos, de ses épaules, de ses bras, de ses mains. Si elle avait voulu crier, sa gorge se serait déchirée. Si elle avait voulu se calmer, ses poumons auraient éclaté. Le froid lui offrait un prétexte, une excuse pour ne pas lutter, et c’est avec reconnaissance que Sygn se laissa choir entre ses bras.

Un point lumineux la tira de cette illusion de tranquillité. L'espace se définissait par bribes incertaines, spectres mouvants étirant les ombres et les projetant sur les murs.  La main porteuse de lumière n'appartenait pas à Solveig. Elle était trop blanche et trop délicate. Loki.

Enivrée par la fièvre qu'un bain de glace s'évertuait à éradiquer, la lente balance de la flamme berçait Sygn. Elle aimait le spectacle de sa danse paresseuse sur les traits précieux de Loki, auxquels le feu seyait tant.

— Avez-vous déjà été saoule ? lui demanda-t-il, soulagé qu’il était de la trouver consciente.

— Jamais, répondit Sygn, distraite.

— Vous semblez l’être.

— Je ne sens rien. Vous n'imaginez pas comme cela est agréable.

— Vous en souvenez-vous avoir chuté ?

Assis sur le rebord du bassin, Loki attrapa un morceau de tissu pour lui éponger le front, avant d'en vérifier la température du dos de sa main. Sygn ne le quittait pas. Ses lourdes paupières ne se levaient que dans une seule direction. Lui. Elle avait l'œil vitreux mais la mine à la fois lasse et réjouie d'une rescapée.

— C'est vous qui m'avez mise là-dedans ?

— Il fallait au moins ça.

— La potion de ma mère... je n'en ai plus. Vous pourriez...

— Je ne vous en referai pas.

— S'il vous plaît, Loki. Rien qu'un peu.

— Me faites-vous confiance ?

— J'ai dit... j'ai dit à Solveig que ce n'était pas le cas.

— Ne prenez pas cet air de chien battu, vous n'êtes pas la première, rétorqua Loki avec une pointe d'amertume.

— Elle a raconté ce que vous avez fait... ici. Avec cette histoire de défi et... et Freya.

— Et qu'en avez-vous pensé ? 

La tête de la sorcière, appuyée sur le rebord, dodelina. Elle ne s'en souvenait plus. Elle savait seulement que c'était un sujet compliqué, difficile à articuler avec une bouche si pâteuse. Il lui aurait fallu du souffle, il lui aurait fallu plus d'énergie.

— Je ne la blâme pas de me haïr. C'est le réflexe naturel de la plupart de ceux que je croise. Ma réputation me précède et mes actes donnent rarement le change. Mais toutes ces histoires remontent à un temps où j'étais aussi libre qu'un chien tenu en laisse. Vous, comme moi, nous ne sommes pas le rôle que d'autres nous ont choisi.

— On ne m'a choisi aucun rôle, baragouina Sygn.

— Bien sûr qu'on vous a choisi un rôle, ne soyez pas idiote ! Quand ce ne sont pas les Nornes, ce sont les Dieux, et quand ce ne sont pas eux, ce sont les autres, ceux qui vous entourent, qui vous affublent d'un costume et d'un sobriquet grotesque. Et c'est pour cette raison que nous sommes ici. Parce que vous n'êtes pas la disciple inconditionnelle de votre frère et que je ne suis pas le rebut machiavélique d'Asgard.

Loki savait avoir été entendu et pourtant, Sygn refusait de l’affronter. Ses joues flambaient de honte. Avait-elle rejoint Solveig dans sa rancune ? S'était-elle laissée convaincre par toutes les rumeurs qui circulaient au travers d'Yggdrasil comme autant de courant d'airs ? Elle préféra le silence, facile. Mais Loki avait dit quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nier. A ignorer. A rejeter.

Le rôle.

  Le nom.

— Est-ce que Sigyn est un nom qui signifie quoique ce soit ?

— Qu'est-ce que ce nom, pour vous ?

— Dîtes-moi simplement, s'il vous plaît.

— Dans l’ancienne langue des dieux, que l’on n’utilise que pour nommer les choses importantes, Sigyn signifie Compagne de la victoire.

— Vous venez de l'inventer, l’accusa-t-elle en s’immergeant un peu plus dans la glace.

— En ce cas, soyez honnête avec vous-même et traitez-moi de menteur.

Le menton haut, les ombres creusaient son expression de défi, et le marquaient d'un orgueil que Sygn ne lui avait encore jamais constaté. Ses prunelles s'étaient fermées à l'invitation de la flamme, elles s'étaient assombries.

— J'aurais aimé que vous en soyez un. Certaines choses seraient plus simples.

Compagne.

L'ombre du victorieux.

Les Nornes n'avaient rien contredit.

Elles ne l'avaient même pas vue.

La glace avalait la longueur de ses membres, elle figeait aussi les peines et les maintenaient dans son champ de réflexion. Le temps n'existait plus dans cette obscurité où Sygn souhaitait se dissoudre. Il ne défilait pas, il s'était arrêté, il s'étirait sans fin. Dans cette baignoire de fortune, qu'importait ce nom, qu'importait Siegfried, qu'importait l'abandon de Spiegel et le sort de Lokten. Qu'importait ce monde qui ne la voyait pas.

— Vous avez passé bien assez de temps dans ce bain de glace, décréta Loki.

— Je ne veux pas en sortir.

— Vous n'y survivrez pas éternellement.

— J'y suis à l'abri, grogna-t-elle d'une voix chancelante.

— A l'abri de quoi ?

— De tout ce qui fait mal.

— Et de tout ce que vous pensez avoir fait de mal. Vous avez besoin de repos, Sygn. D'un véritable repos. Pas de subir le tourment de vos pensées en vous satisfaisant seulement de ne plus sentir les douleurs de votre chair. C'est un second supplice qui finira par vous convaincre que vous êtes l'autrice de toutes vos peines. Croyez-moi.

— Et si c'était la vérité ?

— Laissez le Grand Fleuve en décider. Lui seul saura vous débarrasser du faux qui vous encombre.

— Il me terrifie, avoua Sygn dans un chuchotement craintif.

— Je peux vous y accompagner. Mon offre tient toujours, rappela Loki avec indulgence.

— Ne me laissez pas m'y noyer toute seule.

— Vous ne vous noierez pas. Vous ne serez pas seule non plus.

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