Jardin des littératures de l'imaginaire
L'intrusion déclencha l’alerte du corbeau.
Affolé par le croassement dénonciateur, il s’enfonça, encapuchonné, dans les rangs serrés d’herbes hautes, de fougères et de joncs. Les grands mouvements décrits par sa torche intriguèrent les tentacules du lierre, assoupis sur les troncs. Dans un bruissement à peine perceptible, ils l’encerclèrent et, poussés par une ineffable curiosité, agrippèrent son manteau. Quand il s’en rendit compte, l’étranger se débattit vivement. Son raffut tira les Jardins de leur quiétude. La nuit s’écarta devant la flamme qu’il brandissait comme une épée et l’invisible peuple des bois, tissé de feuilles, d’écorces, de plumes, de poils et d’écailles, colporta la rumeur de sa venue. Les murmures affluaient en une seule direction, celle d’une présence grise, soulignée de pourpre.
— Qui est là ?
Le frisson qui remontait depuis ses pieds se propagea comme une onde. Le rire sardonique du corbeau fut le seul à lui répondre. Se pouvait-il que Torunn se trouvât encore dans ses Jardins ? Il l’espérait sans y croire.
A portée de sa lumière, il découvrit les dernières volutes de fumée s’élevant d’un foyer récemment éteint. Torunn ne faisait pas de feu dans ses Jardins.
Une sorcière qui a connu les bûchers n’en ferait pas dans sa propre chambre, avait-elle coutume de dire. Qui la remplaçait ? Un héritier choisi ou un loup plus féroce ?
Lazare entendait une respiration, au-dessus du crépitement faible des dernières braises. Il l’entendait malgré les moqueries de ce vautour qu’il ne voyait pas. Sa torche balayait les ténèbres en vain, car ayant compris son manège, elles avaient cessé de le craindre et lui revenaient en plein visage, soufflant, crachant, emportant dans leur noirceur les bribes à peine effleurées par la lumière.
Tout existait, mélangé, entremêlé, balayé, secoué, sans commencement ni fin. Privées de leurs contours, les choses s’articulaient autour d’une lourde percussion, entêtante et viscérale que Lazare se mit à chérir comme le plus précieux des trésors.
Soudain, la lumière éclata. Aussi brutale que l’avait été le Néant. Dans son spectre écarlate, dansant sur les ruines d’un campement, se découpa une silhouette noire et voilée. Les dernières ombres mourraient à ses pieds. D’un geste paresseux de la main, elle apaisa les flammes et du même ordre indolent, réduisit le corbeau au silence.
— Tu n’as rien à faire ici.
La familiarité de cette voix glaça Lazare. Il reconnaissait ce timbre, cette tonalité, si souvent hésitante, si souvent au bord des larmes, avide de réconfort. Cette nuit-là, son caractère impérieux ne se souvenait pas de ses débuts balbutiants et aigus. Cette nuit-là, Sygn se dévoila, Sorcière des Jardins et maîtresse de la nuit.
— J’espérais être le premier à te retrouver, dit Lazare avec la déférence qu’il aurait eu pour une inconnue. Tu dois partir, te mettre à l’abri… Bientôt, Heimdall viendra et il ne doit pas te voir ! Rentre à la maison, nous t’y rejoindrons bientôt avec ton frère.
— Que viens-tu faire ici ?
La mécanique de ses intonations et de ses gestes fit reculer Lazare. Tout l’héritage de Torunn se lisait dans cette nature sauvage aussi bien contenue que les flammes entre les pierres. Celle qui se dressait face à lui, n’avait de sa fille qu’une vague semblance ; celle qui se dressait devant lui avait vidé sa fille de sa substance enfantine et crédule.
— Où est-il ? Sygn, où est…
— Où est qui ?
— Fais attention, il…
— C’est toi qui devrais faire attention, Lazare, le mit-elle en garde. Ce monstre que tous ont vu éventrer les chairs d’Alldrheim, n’était-il pas ton prisonnier ? Crois-tu qu’il ne nourrisse aucune rancune à ton égard ?
— Siegfried m’a dit que tu avais pris son parti mais je sais que c’est une erreur, que tu n’y es pour rien… Je sais que la sorcière s’est servie de toi. Oh Sygn, ne crains rien, je ne t’en veux pas. Tu pensais certainement bien faire mais elle t’a utilisée, elle t’a menti, elle t’a dupée ! Sais-tu combien de personnes sont mortes par sa faute ? Celui que tu protèges est un assassin !
— Et toi, vaux-tu mieux qu’un assassin ?
— Sygn, implora-t-il. Je peux t’expliquer mais…
— Sygn n’est pas le nom que tu m’as donné à la naissance ! Une seule vérité est-elle jamais sortie de ta bouche ?
— Que… Qu’importe le nom qui t’a été donné, ma fille !
— A moi, il importe !
— Celui qui t’a été donné n’était pas celui auquel tu répondais. Ce nom était idiot, prétentieux. Sygn est le nom par lequel tu as été le plus souvent appelée et le plus aimée, alors pourquoi t’attacher à cet autre ?
— Appelé par qui ? Tu n’étais jamais là et ma propre mère a voué sa vie à me mépriser !
— Siegfried t’appelle par ce nom.
Il y eut flottement, un instant dans lequel Sygn erra entre les souvenirs. Les souvenirs de tous ces mots répétés mille fois par Torunn, jusqu’à ce que Siegfried les prononce correctement. Une liste interminable dans laquelle son simple nom n'apparaissait pas tandis que ceux des dieux les plus méprisables, eux, y figuraient. Sigyn. Ses premiers mots d’enfant n’avaient pas réussi à s’accoutumer de deux syllabes distinctes. Lazare avait été trop absent pour le corriger et Torunn, trop peu concernée.
— Que signifie Sigyn pour que ta sorcière de femme ne juge pas nécessaire de l’enseigner à son fils si précieux ?
— S’il te plaît, donne-moi une chance de t’expliquer.
— Je t’écoute.
— Pas ici, pas maintenant. Rentre à la maison. Pars d’ici avant que leur arrivée. Siegfried… Il est encore furieux, tu rendrais tout plus compliqué. Je t’en prie, écoute-moi. Ils approchent, ils…
Camouflé par la couleur de jais de son plumage, le corbeau se remit à croasser.
Annoncés par les sabots martelant la terre comme la peau tendue d’un tambour martial, deux cavaliers surgirent dans les Jardins. Leurs destriers, à la robe luisante, avaient la bouche bordée d’écume. Juché sur l’un d’eux, Heimdall jaugeait celle qui se trouvait là. Rigide comme un bloc de marbre, il se plaisait à voir cette étrangère se voûter à mesure que sa ronde se resserrait autour d’elle.
— Qui est-ce ? demanda-t-il. Qui est cette sauvage ?
— Une sorcière, une simple sorcière, Seigneur, s’empressa de répondre Lazare. Une sorcière comme il en existe des centaines partout dans les royaumes.
Heimdall posa pied à terre. Derrière lui, Siegfried l’imita, semblable à un ours suivant les gestes de son dompteur. Spiegel s’ébrouait en signe de protestation, ce qui lui valut le sifflement agacé du Protecteur d’Alldrheim. La lueur du feu dénonçait la répugnance de sa peau, criblée de reliefs brunâtres que les diamants ne comblaient plus. Ceux qui restaient vacillaient comme des dents à moitié déchaussées. La poussière des ruines imprégnait sa chevelure, l’étoffe de sa tunique et les replis de sa chair. Il dégageait l’odeur âcre de la sueur macérée.
La sorcière n’avait que trop conscience de sa misère, Heimdall le lisait dans les prunelles dardées qu’elle refusait de baisser.
— Une simple sorcière, rien de plus.
Tout son mépris avait éclaté en ces quelques mots. Au centre d’une scène où le temps ne passait plus, où tous redoutaient son courroux, il soupira d’aise. D’un geste d’une vivacité telle qu’elle surprit Lazare et Siegfried, Heimdall saisit le menton de la sorcière et se concentra dans ses yeux, déterminé à lui arracher les réponses que son fidèle archer semblait indisposé à lui livrer. Elle se débattait mais il ne la relâcha pas. Au contraire, il s’amusa de sa révolte et se plut à resserrer son emprise. Elle ignorait comment lui résister. Par une force que nul ne pouvait voir ou toucher, Heimdall força les barrières qu’elle dressait, fendit l’obscurité tapie dans son être. La sorcière chancelait sous cette lumière inquisitrice et en proie à la sidération, elle ne put que subir la mise à sac de ses souvenirs, de ses sentiments, de ses pensées, de toutes ces choses aussi intimes qu’insignifiantes pour un œil extérieur. Rien de ce que Heimdall trouvât n’avait la moindre importance. Il n’arrêta pas car la peur de la sorcière grandissait ; sous cette surface de frivolités, il sut qu’il mettrait tôt ou tard la main sur ce qu’elle cachait. La satisfaction courba ses lèvres quand elle émit un gémissement de douleur. Es-tu l’alliée de Torunn ou celle de cette vermine qui venait souiller mon palais de sa présence ?
La sorcière s’affaiblissait. Elle pesait de plus en plus en lourd. Le point d’obscurité s’élargissait comme un gouffre dans lequel tombèrent ses prunelles d’opales. Elle était sur le point de céder, de rompre. Où étaient ses secrets ? Où était son lien avec le Tissage ? Pourquoi ne parvenait-il pas à l’atteindre ? Où étaient ses Rêves ? N’était-elle qu’une chose creuse ? Heimdall s’imaginait pouvoir rejoindre l’un ou l’autre mais le vide ne faisait que s’étendre, autour de lui. Il le cerna bientôt. Il avalait sa lame enflammée. Pris d’une peur aussi terrible qu’inconnue, il se retira de sa conscience.
— Qu’est-ce que tu es ? hurla-t-il avec furie.
Mais une fois encore, la sorcière ne consentit à aucune confidence. De quelles eaux glaciales venait-on de la sortir ? Un étau brûlant lui écrasait les tempes. La honte de la nudité l’envahissait mais bien vite, la propagation de la douleur lui inspira une colère viscérale, une haine dirigée contre tous ceux qui se trouvaient là.
Tous ces hommes.
Son père qui ployait devant son maître. Son frère, le héros, qui détournait la tête en attendant la permission d’abattre son gibier. Ce dieu, planqué dans la nuit. Et celui qui l’avait forcée comme une serrure, indifférent au crissement de ses rouages. Celui-là était le plus terrifiant. Et le plus terrifié, pour une raison qui échappait à Sygn. Heimdall rejetait l’aide de ses chiens, il s’énervait de leur inquiétude. Sans parvenir à dissoudre son hébétement, il présenta un objet qu’il avait gardé dans les pans de sa tunique.
— Tu reconnais cela, n’est-ce pas ? accusa-t-il Sygn.
Un croassement rocailleux retentit. Il venait du ciel, du sol et de l’horizon.
Le corbeau fendit la nuit. Il se rua sur Heimdall, toutes serres dehors. Avec ses attaques aléatoires et rapides, il ne fut ni chassé ni attaqué. Heimdall pestait, agitant les bras comme un pantin désarticulé, s’agaçant que nul ne vienne l’aider. Siegfried leva sa hache et — aussitôt il se mit à vociférer. Le corbeau venait de lui lacérer le visage, du front à la joue ce qui, à en croire son rire goguenard, l’amusait beaucoup. Finalement, après que son ballet eut semé suffisamment de zizanie à son goût, il se délesta de son bec et de ses plumes.
Heimdall en était blanc de rage.
— Toi, ici !
— Cher Heimdall, lui répondit-on avec une courbette d’une déférence trop affichée pour être parfaitement honnête. Et chers… hum… Quels sont vos noms, messieurs ?
— Je savais que tu te trouvais derrière cela, Loki !
Son nom se répéta dans un écho. Dans l’expression stupéfaite de Lazare, Loki préféra considérer une flatterie. Il avisa ensuite Sygn et lui offrit un bras sur lequel se reposer.
— Permets-moi de douter de ta clairvoyance, cher Heimdall, car je t’ai entendu blâmer cette femme pour mes péchés.
Heimdall s’essuya le visage avec sa manche sale et gomma toute hostilité. Lazare connaissait les facettes de son Seigneur, aussi nombreuses et tranchantes que celles d’un diamant et celle qu’il venait de revêtir n’avait de calme que l’apparence.
— Garde-la pour toi, si tu veux, dit-il avec un ton dangereusement mielleux. Je t’en fais cadeau.
— Certes, je l’entends et c’est avec grande joie que j’accepte. Mais avant, j’aimerais que tu me rendes ce masque.
Heimdall fit mine de lui tendre pour mieux le laisser tomber au sol. Une agile pirouette permit à Loki de l’attraper au vol.
— Bien. Maintenant que tu as récupéré ton dû, je te prierai de me rendre le mien.
— Quel dû ?
— Ce gamin que tu caches !
— Un gam… oh oui, je vois de qui tu parles !
Répondant à son évocation, Lokten se positionna à côté de Sygn. Avec sa taille haute et effilée, il aurait pu être son double tissé de la même matière que les ombres. Les flammes façonnaient ses traits émaciés.
— C’est bien de ce gamin que tu veux parler Heimdall ? reprit Loki. Bien Sûr que tu peux l’avoir ! Je m’interroge simplement : à quoi pourrait-il bien te servir ?
— Cela ne te concerne pas, Démon !
— Il n’a rien fait…, parvint à articuler Sygn. Il… il est…
— Ah, s’il est innocent, c’est une autre histoire, souligna Loki. Dans ce cas, par mesure de précaution, nous allons donc le garder auprès de nous. Voyez-vous Dame Sygn, Asgard a trop souvent commis l’erreur de mettre au supplice les innocents et ce Cher Heimdall ne semble n’en avoir retenu aucune leçon ! Heureusement qu’il est tombé sur nous.
— Écarte-toi, maintenant, s’impatienta Siegfried.
— Quelle soirée riche en surprises ! L’ours domestique parle ! s’exclama Loki.
— Va-t’en Loki !
— Il y a certainement un compromis à trouver.
— Un compromis ? répéta Heimdall Qui es-tu pour proposer un compromis ? Que fais-tu ici d'ailleurs ?
— Tu veux la tête de cet homme, nota Loki. Tout comme ce jeune et ce vieux crétin, derrière toi. Si j’ai bien compris, en tous cas. Vous êtes, disais-je, trois à la vouloir. Et nous, – il compta sur ses doigts – nous sommes également trois à ne pas vouloir vous la laisser. Je te propose de trouver un accord, Heimdall. Eviter les bains de sang inutiles, c’est une idée très avant-gardiste, j’en conviens, mais elle pourrait te plaire !
— Aucun compromis ne saurait me satisfaire.
— C’est parce que les compromis n’ont pas pour vocation de satisfaire, Idiot. Les compromis ont pour but de décevoir juste assez les différents partis afin que ceux-ci réfléchissent à deux fois, quand à l’avenir, leur viendra l’idée de se disputer.
— En ce cas je te défie, Langue-de-Serpent !
— J’accepte ton défi.
— Tu ne sais même pas en quoi il consiste !
— Proposé si promptement, il ne peut qu’être empreint de sagesse.
— Celui qui le gagne, remporte sa vie, exigeait déjà Heimdall en pointant Lokten du doigt. Celui qui perd n’aura droit à aucune représailles.
— La chandelle me semble honorable, reconnut Loki en se grattant pensivement le menton. Et puis, si ton armée est à l’image de tes deux chiens empaillés, mieux vaut ne pas s’y frotter. Je n’apprécie guère la compagnie des puces, vois-tu.
— Et durant tout son déroulement, le trophée devra se trouver bien en vue. Et que cette véhémente petite chose qui traine dans ton giron ne s’en approche pas.
L’approbation de Loki fut la trahison que Sygn redoutait de sa part. Le peu qu’elle tenait lui fut arraché en un hochement de tête complaisant. Ce n’était pas ce qu’ils avaient convenu. Ils devaient désarçonner Siegfried et fuir au plus vite. Et puis sur quelle base pouvait-il jouer ainsi ? Elle bouillait de rage. Contre eux tous, contre elle-même. Pourquoi n’avait-elle pas eu le courage de partir plus tôt ?
Tout reposait sur Loki, sur son bon vouloir, sur les machinations qui avaient coutume de jaillir de son esprit que tous les écrits qualifiaient de retors. Lokten avait sa tête à perdre bien sûr, mais que valait-elle pour ce dieu imprévisible ?
Elle se sentit stupide en le comprenant enfin.
Rien de tout. Il était là pour le spectacle. Rien de tout cela n’avait le moindre enjeu pour lui. Qu’importe qu’il gagne ou perde ! Cela ne serait rien d’autre qu’une histoire à ajouter à la liste des faits médiocres des dieux d’Asgard. Une blague piteuse qu’ils se raconteraient quand leurs derniers adorateurs seraient morts.
Sceau de l’accord entre ces dieux inconséquents, Lokten se retrouva enchaîné de la main de Loki et bâillonné de celle de Heimdall. Écartée de lui par la force, Sygn chercha à capter son regard consumé d’indignation. Des cernes de cendres crépitaient jusqu’au milieu de ses joues écharpées, braises incandescentes ravivées par les outrages.
Le déroulement du défi prit forme. Il s’agirait d’un duel au tir à l’arc, inspiré par celui que Lazare portrait en travers de la poitrine. Une flèche chacun, celle atteignant la cible la plus lointaine remporte la victoire. Naturellement, avec sa vision d’aigle qu’il vantait tant, Heimdall n’envisageait rien d’autre que la victoire. Faisant valoir le déséquilibre des forces, Loki demanda que l’épreuve ait lieu à la lumière du jour. Une demande entendue et acceptée dans un élan de pure condescendance.
C’en fut trop pour Sygn. Puisqu’elle n’avait pas le droit d’approcher Lokten, elle s’en éloigna ; en fait, elle s’éloigna d’eux tous, à l’exception de Spiegel, qu’elle attira sur ses talons par un simple geste.
Dans les recoins reculés de la forêt, où se terrait le petit gibier, se terrait aussi un peu de sérénité. Sygn racontait à Spiegel les derniers événements – pas tant dans l’espoir d’obtenir une réponse que dans celui d’y voir un peu plus clair. Le souffle régulier de la jument, mouchetant l’aube de petits nuages de vapeur, composait une berceuse familière. Tout en marchant, Sygn plongeait les mains dans sa crinière chaude, un contact dicté par une vieille habitude, une vieille manie dictée par l’angoisse.
En Spiegel, Sygn trouva un reflet qui n’avait rien du portrait cruel jeté à la surface du lac, par les sorts de Torunn. Cette image-là portrait la bienveillance d’une amie. Sygn s’y voyait plus forte. Sa bouche enflée et son œil aux canaux éclatés n’y transparaissaient pas comme des faiblesses ; plutôt comme des preuves. Elle avait tenu tête à un dieu ! Cela entraînerait des conséquences, fanfaronnait une pensée plus réservée.
Une ombre se joignit au tableau. Sygn l’avait détectée avant même qu’elle se dessine. Canalisant l’agitation née de la surprise, elle glissa la main dans la besace qui n’avait pas quitté son épaule et fit volte-face, une lame argentée pointée sur celui qui était venu l’épier.
— Par l’œil du Borgne, encore ? Baissez ça ! s’écria Loki. Je suis de votre côté ! Avez-vous oublié ?
— Vous mentez ! Vous m’avez menti !
— Je puis vous assurer qu’il n’en est rien.
— Et si vous perdez ? Qu’arrivera-t-il si vous perdez ? Et vous êtes ici ! s’emporta-t-elle. Qui veille sur Lokten pendant ce temps-là ?
— Ils ne savent même pas que je suis parti.
Et pour appuyer son affirmation Loki se dédoubla. Rien ne différenciait la copie de l’original. D’ailleurs, dans les cabrioles de l’un et de l’autre, Sygn s’y perdit jusqu’au moment où les deux n’en reformèrent qu’un seul.
— Pourquoi me suivez-vous ?
— Pourquoi être partie ? rétorqua-t-il.
— Vous n’avez pas besoin de moi.
— Moi, non. Mais votre protégé, si.
— Et comment pourrais-je lui être du moindre secours avec ce défi idiot que vous avez accepté de relever ? Heimdall vous a provoqué sur son propre terrain, vous n’avez aucune chance de le vaincre !
— Et d’où tenez-vous une conviction aussi pessimiste ?
— Sa vue, bien sûr ! Heimdall voit-au-delà !
— Je vous en prie ! Heimdall ? Avec ses orbites vides ? Je pourrais gagner les yeux fermés.
— Je vous conseille de les garder grands ouverts !
— Vous a-t-il soupçonnée de quoique ce soit quand vous vous êtes présentée à lui sous le masque de votre père ? Alors faites-moi confiance, voulez-vous ?
— Les gens ont raison, regretta Sygn bien qu’elle rangeât le couteau. Il y a toujours un mauvais tour avec vous, tôt ou tard. C’est ce que disait Torunn, c’est ce que disaient tous ses contes.
—Vous savez ce que l’on dit de moi aussi ? Que je suis plein de ressources, et plein de surprises.
— Surprenez-moi en tenant parole, dans ce cas.
— Ne soyez pas si caustique, pria Loki. La tête de Lokten est toujours sur ses épaules, non ? Et c’est là l’œuvre de mes sages paroles !
— Comment comptez-vous gagner ?
— Faites-moi confiance. Essayez, au moins.
— Que va-t-il se passer ? Qu’est-ce qu’on fait ?
— Oh ? On ! Parce que vous faites partie de l’histoire maintenant !
— Dans l’éventualité où vous remporteriez le défi, mon frère sera trop furieux pour laisser Lokten lui échapper. Et Heimdall, trop orgueilleux. Torunn disait que…
— Vous ne voulez pas avoir à l’affronter, votre frère. Sous peine de vous retrouver seule après tout cela, parce que vous n’avez jamais envisagé autre chose que de marcher dans son sillage. Vous êtes aussi liée à lui que ne l’est son ombre et qu’est-ce qu’une ombre, sans celui qui la projette ? C’est un fantôme, une parcelle de néant errante et dénuée de but. J’ai connu les doutes qui vous traversent en ce moment-même, il y a longtemps. Ils sont effrayants mais vous verrez. Ils sont temporaires. Vous les surpasserez. Laissez-les vous traverser.
Le scepticisme constant de Sygn se relâcha, corrompu par les promesses soyeuses de ce dieu aux intentions douteuses. Il était plaisant de le croire. De se laisser séduire. Il était plaisant de penser que quelqu’un connaissait ce qu’elle affrontait. De savoir qu’existait une alternative à la solitude. Malgré tout, elle refusa. En cet instant, elle ne pouvait pas accepter. Acculée au flanc de Spiegel, Sygn refusait de s’en remettre à Loki ainsi ; pleinement. Elle refusait de s'écraser sous sa haute silhouette, de lui livrer son désespoir, d’exposer sa vulnérabilité. Heureusement, elle put compter sur le soutien de la jument, qui frappait le sol de son sabot et bombait le poitrail, oreilles baissées, pour dissuader celui qui peinait sa maîtresse d’approcher. Loki battit en retraite – à raison d'un pas, par simple précaution.
— Vous m’avez demandé de vous conduire à Vanaheim et je n’envisage pas de me dérober. Nos chemins convergent, Dame Sygn. Plus que vous ne le croyez. Plus que je ne l’imaginais.
— Fort bien, mais de cela, je veux une garantie.
Loki, mains dans le dos, contorsionna toute sa carcasse pour observer sous toutes les coutures la main que Sygn lui tendait.
— Que demandez-vous comme assurance ?
—Votre parole.
— Par le passé, on m’a enchaîné, on m’a enfermé, on m’a torturé pour s’assurer de ma soumission. On m’a brisé comme on brise la volonté d’un animal sauvage avant de le dresser. On m’a aussi brisé comme on brise la coquille d’une noix. On m’a abandonné dans des cavernes, en proie aux serpents, à la faim et à la soif. A la morsure du gel ou à la brûlure du soleil. On m’a maintenu la tête dans l’eau, jusqu’aux limites de la noyade. Ceux que j’ai rencontré avaient des moyens bien plus fermes que les vôtres et pourtant, rares sont les occurrences où ils ont obtenu gain de cause.
— Votre soumission ? Je n’aurais pas l’idée d’en exiger tant et même si je l’obtenais, je ne saurais qu’en faire. Votre parole, me suffira.
Un rictus curieux traversa Loki avant qu’il ne daigne s’incliner. Il emprunta la main froide de Sygn – qui ne se déroba pas – et la frôla de ses lèvres, avant de la relâcher doucement. Il se plu à deviner un soupçon de gêne sur ses joues rosées.
— Vous ne regretterez pas, Dame Sygn, la remercia-t-il.
— Sygn, cela suffira, Seigneur Loki.
— Loki, sera tout aussi suffisant.
Sygn demeura en suspens, le temps de le formuler : un cap venait d’être franchi. Une alliance, un marché, elle ignorait encore le mot à apposer mais une chose était certaine : elle se tenait en équilibre sur un fil tendu entre avant et après.
— Assurez-moi qu’aucun mal ne sera fait à mon frère, s’il vous plaît.
— Seule sa fierté risque d’être ébréchée.
— De cela… il se remettra.
Sur ces mots, leurs chemins se séparèrent. Loki s’en retourna vers les Jardins et Sygn profita de la fin de l’aube pour chasser sur le territoire des chouettes et des hiboux. A l’écart de tous, elle somnola une heure ou deux, bien au chaud entre le flanc et la crinière épaisse de Spiegel.
Nul ne sembla s’émouvoir de son retour. La lumière du soleil effleurait l’horizon sans que l’astre, lui, ne se montrât encore. Sygn déposa ses prises au sol, les dépeça, les pluma avant de les embrocher au-dessus des flammes.
En dépit des estomacs vides et de l’appétissante odeur fumée des lapins et des perdrix, nul ne se pencha pour la humer. Assise, genoux relevés contre la poitrine, Sygn tendait les mains vers les flammes orangées qui léchaient la viande, tandis que Siegfried, Lazare, Heimdall et Loki se disputaient le plus gros morceau de viande. Elle coula un regard vers Lokten, assoupi un peu plus loin. Le cuir du bâillon déchirait sa bouche. Qu’arriverait-il si elle le libérait là, tout de suite ? Qu’importe s’il redevenait un dragon. Qu’importe s’il lui en voulait. Non. Il était encore trop faible. Il leur fallait des chevaux, et à Sygn, un peu de patience.
Les premiers rayons percèrent bientôt les nuages violacés. Heimdall, qui prenait en main l’arc et habituait ses bras à l’effort requis par la tension de la corde, se livrait à une interminable joute verbale avec son vieux rival :
— Avant que nous débutions, Loki, j'aimerais savoir ce que représente ce garçon pour toi. Pour quelle raison, sa survie te préoccupe-t-elle tant ? Serait-ce ton fils ? Pardonne mon indiscrétion, mais je ne te savais pas si passionné par ta descendance. Tu as davantage coutume de la laisser derrière toi, et elle se débrouille infiniment mieux ainsi.
— S'il avait été mon fils, pas une chaîne n’aurait étranglé sa gorge sans que la tienne ne te soit tranchée, claironna joyeusement Loki. Car c’est ainsi que tu mourras, cher Heimdall. Les Nornes l’ont tissé.
— Et pourquoi ne pas accomplir leurs prophéties maintenant ? Ne suis-je pas là, devant toi ?
— Je veux que tu meures aveugle, Heimdall. Et cela ne tardera plus. Ne sens-tu pas ta clairvoyance te filer entre les doigts ? Tu déclines Heimdall. Comme ton Père. Et comme lui, tu mourras seul et vaincu.
— Parle, Loki. Parle. C’est tout ce dont tu es capable.
La courbe du soleil émergeait, peignant de rose le ciel du matin. L’heure était venue.
Du pied, Heimdall traça une ligne sur le sol, derrière laquelle il prit position. Le bras tendu devant lui, le second, tirant sur la corde, sa vision décela un passage entre les arbres, de l’autre côté du lac. Un passage à peine plus gros que le chas d’une aiguille, une longue ligne droite sans obstacle. La plus longue depuis ce point des Jardins. Heimdall réajusta plusieurs fois sa posture, sous l’œil concerné de Lazare. Et, au premier soupir d’impatience, il décocha sa flèche.
Elle fendit les airs, survola le lac, frôla les feuillages, perça le tissage irrégulier des branches et des herbes sans froisser son empennage, suivant la trajectoire précise, légèrement arquée. En entamant la seconde moitié de sa courbe, elle ralentit et puis, après avoir longuement longé le sol, elle s’y planta doucement. Là où Heimdall l’avait déterminé. A peine oblique, presque parallèle à la terre, au pied d’un frêne dont la présence ne se révélait que par le léger reflet givré de son écorce.
Selon l’étude de Heimdall, il n’existait aucun point plus éloigné et accessible depuis la ligne. Tout au plus, Loki pouvait-il l’égaler mais cela paraissait hautement improbable. Alors, saluant son propre exploit, il abaissa l’arc et le tendit à Loki, qui l’arma d’une flèche qu’il avait lui-même taillé.
— Un instant ! intervint Heimdall. Comment savoir qu’elle n’est pas truquée ?
— Truquée ? Quel outrage de supposer que je triche !
— Donne-la-moi !
Heimdall la lui prit des mains, la soupesa avec attention mais, à sa propre déception, ne ressentit aucune trace de magie et ne remarqua aucune gravure, aucune rune dessinée. Il la prêta à Lazare qui, hormis une finesse excessive et un poids dangereusement léger, ne nota rien de particulier. La flèche avait une facture correcte quoique grossière. Ainsi, fut-elle rendue à Loki.
— Puis-je tirer dans la direction de mon choix ?
— Fais comme bon te semble, dit Heimdall, pourvu que tu restes derrière cette ligne !
— La flèche qui atteint la cible la plus lointaine remporte le duel, c’est bien ce que nous avions convenu ?
— Tire-la avant que je ne te la plante dans le cou !
Loki offrit son sourire le plus narquois à Heimdall, qui, alors, trahit un doute, l’espace d’un froncement de sourcils.
A quoi joue-t-il ? se demanda Sygn
La finesse de cette aiguille ne suffira pas, pensa Heimdall.
Elle sera détournée par la plus légère des brises, savait Lazare.
Loki, trop heureux d’avoir retrouvé le centre des attentions, tendit la corde de l’arc. Il ferma un œil, puis l’autre afin de préciser sa trajectoire. Sur le point de relâcher la corde, il baissa l’arme et vérifia que son pied ne transgressait pas la ligne réglementaire. Il réarma et, d’un regard jeté par-dessus son épaule, il vérifia que tous l’épiaient.
C’était bien le cas.
Un son aigu, constant, à peine audible, résonna dans la clairière. C’était le langage secret des bêtes nocturnes et celui-ci éveilla une chauve-souris, pendue la tête en bas à une branche. Loki la visa, tendit à peine la corde, bien en deçà à son point de tension le plus élevé, et puis, la relâcha.
La flèche pénétra mollement le corps de l’animal, qui couina de mécontentement. La chauve-souris s’envola et s’éloigna à tire-d’aile, pareille à cheval frappé par une cravache. Il y a fort à parier que jamais, elle ne revint dans les Jardins maudits de la Sorcière.
— Bon, et bien, on dirait que ma flèche est allée plus loin que la tienne, observa Loki, tourné vers le ciel et la main placée en visière.
— Ce n’était pas notre accord !
— La cible la plus lointaine, ce sont tes mots, non ? Je paris que ton arbre est plus près que ma chauve-souris.
—Tu n’es qu’un sale tricheur, s’écria Heimdall. Cela ne compte pas, il n’était pas convenu que…
— Je me trouvais derrière cette ligne, j’ai joué avec une flèche que tu as toi-même vérifié, il n’y a aucune triche, ici.
Tout ne fut plus qu’éclats de voix retentissants, insultes, menaces diverses, provocations en pagaille et moqueries en tous genres. Sygn en arrivait presque à admirer la répartie constante de Loki, qui à elle seule, maintenait Lokten en vie. Elle crut que les dieux allaient en venir aux mains – ou à leurs magies respectives, lorsque les braises éparpillées autour du foyer s'enflammèrent subitement, interrompant leur dispute. La dangereuse entité qui se contentait de dorer le gibier plus tôt, le dévora d'une bouchée. Siegfried fit un bond en arrière, alors que Lazare eut immédiatement le réflexe d'étouffer les flammes. Quand la brume grisâtre se dissipa, quelque chose lui sauta aux yeux. Quelque chose qui le glaça :
— Lokten.
Toutes les têtes se tournèrent vers lui.
Là où il aurait dû être.
— C'est toi qui as fait ça ! aboya Heimdall en pointant Loki du doigt.
— Comment veux-tu que je sois responsable de quoi que ce soit ? Je suis là, avec vous, depuis le début !
— A d'autres ! Où est-il ?
— Je n'en sais rien !
Hors de lui, Heimdall traversa les flammes. Sa main, avec la prise d’un étau de métal, se referma sur la gorge de Loki. Ses ongles perçaient la chair du démon qui n’en avait que faire.
— Tu es pitoyable. Je rendrais service à tous en…
Heimdall se tut.
Quelque chose venait de le couper.
Une première étincelle rougeoyante venait de lui éclater au-dessus de la paupière. Il voulut la cueillir sur le bout de ses doigts, quand une deuxième, lui piqua la joue. Puis une troisième sur le nez et encore une autre dans la cavité vide de son œil. Ce fut rapidement tout un essaim qui bourdonna autour de sa tête, harcelant tous ses sens, agressant sans répit de sa multitude de dards.
— Je vais vous faire la peau ! A toi et à ta traînée ! rugit Heimdall en s’agitant au hasard.
La nuée se dissipa aussi vite qu’elle était apparue. Dès lors, Sygn accepta bien volontiers la présence de Loki, entre elle et le Protecteur d’Alldrheim. Ses mains vibraient douloureusement. Elle avait fait ça, réalisa-t-elle sans comprendre comment. C’était arrivé. Un mélange d’excitation et de peur grandissait dans sa poitrine. Il ne s’agissait plus d’impolitesse, d’arrogance, d’effronterie. C’était bien pire que cela et pourtant, elle espérait pouvoir recommencer. L’après. Elle venait d’y basculer.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, intervint Lazare. Il faut vite se mettre à la recherche de Lokten avant qu'il ne gagne trop de distance !
— Papa ! La jument a disparu aussi !
— Il a dû partir avec ! enragea Heimdall.
— Il reste encore l’autre cheval, dit Lazare. Prenez-le, je vous suis à pied.
Même Heimdall s'exécuta devant l'autorité militaire de son archer. Tous trois s’élancèrent dans la direction supposément empruntée par Lokten. La seule possible, d'après Lazare.
C’est en les entendant s’éloigner que Sygn ressentit toute la tension de ses épaules et de ses entrailles. Curieusement, et bien qu’elle ne le vît pas, elle eut la certitude que Lokten ne s’était pas enfui. Qu’il devait se cacher là, quelque part, et qu’il sortirait bientôt des bois. Suivant ce raisonnement, elle supposa que pour connaître les secrets de son évasion, il lui suffirait de flatter le magicien qui en était l’origine. Il cèderait forcément à l’appel de la vanité. D’ici là, elle se dépêcha de rassembler ses affaires et d’étouffer ce qui restait du feu.
— Prête à partir, remarqua Loki.
Il jeta un œil à la besace, pleine à craquer de pommes d’or.
— Cela devrait largement suffire.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Vous savez très bien.
Il feignit l'incompréhension mais clairement, il jubilait. Son vrai moment de gloire, c'était maintenant. Loki voulait un public et après ce qu’il venait de faire, Sygn était plus que disposée à lui en offrir un.
— Lokten ? Comment l'avez-vous aidé à s'échapper ?
— Vous voulez vraiment le savoir ?
— Faut-il vous supplier ?
Loki croisa ses longs bras sur son torse chétif et releva la tête dignement, sans que son sourire en coin n'échappe à Sygn. Il n’était pas retombé, depuis qu’il avait commencé à narguer Heimdall, ce sourire.
Aussi curieuse qu'il fût prétentieux, Sygn suivit Loki. Ses pas les conduisirent au pied de l'arbre, autour duquel gisaient les entraves du fugitif. Un peu groggy et libéré de son bâillon, Lokten se tenait là. Tout bêtement. Pas plus subtil qu’un bambin dans sa première partie de cache-cache. De l’autre côté du tronc. Et plus loin, trahie par le son de sa mastication, Spiegel arrachait aux buissons leurs baies d’hiver.
— Le véritable secret, commença Loki, c'est la simplicité. Faire évader ce garçon, à moitié mort…
— A moitié mort ? Il est à peine assoupi.
— Faire évader ce garçon, à moitié mort, reprit-il, tout ceci sans préparation, sans complice caché, en silence et sous le regard de tous... (sa langue claqua contre son palais) Cela aurait été impossible. Heimdall me connaît, il sait que l'impossible est de mon ressort, naturellement, mais je crains qu'il ne me voie plus sublime que je ne le suis réellement.
— Cela doit vous arriver souvent, j'imagine.
— Tout le temps ! admit-il en appréciant la flagornerie. Mais ne m'interrompez pas.
— Pardonnez-moi. Continuez, je vous en prie.
Il fronça ses fins sourcils d'un air soupçonneux.
— Toujours est-il, disais-je, qu'un plan aussi complexe aurait été épuisant à mettre en place, pour un maigre résultat et au vu de mon talent, tout cela aurait été un terrible gâchis. Ce dont j'avais besoin, c'est qu'ils croient tous en l’évasion. Pas qu'elle ait nécessairement eu lieu.
— Je m’attendais à ce que vous utilisiez votre masque, pour être tout à fait honnête.
— Ne m’interrompez pas, vous ai-je dit ! Allons, bon. Où en étais-je ? Ah oui ! Je savais que Heimdall verrait rouge et chargerait sans réfléchir. Alors, le temps qu’il se cache, j’ai voilé la manœuvre de ce garçon avec l’illusion de son inerte présence. Et au moment propice, j’ai dissipé le sort. Quelle perte de temps, de chercher quelque chose qui n'a même pas disparu !
— Il est passé devant lui sans le voir.
— J’ai fait apparaître ces liens. Alors qui de mieux placé pour les défaire ? Il ne m'aura suffi que d'un claquement de doigts pour les faire disparaître, et un coup d’œil pour que le bel endormi se déplace discrètement tandis que tous n’en avaient que pour votre serviteur. Rien de plus, se félicita Loki.
Après avoir applaudit des deux mains la performance, Sygn s'accroupit auprès de Lokten. Sa bouche était étirée par la marque de la sangle, mais au moins, la menace ne pesait plus sur lui.
— Tu te sens prêt à y aller ? demanda-t-elle doucement.
Lokten hocha mollement la tête en se relevant. Ses membres engourdis déséquilibraient que peu sa démarche mais il tenait bien debout, plus fermement ancré sur ses appuis que l’aurait supposé Sygn.
— Tu n’auras qu’à monter Spiegel quand ça deviendra trop dur.
Elle allait récupérer sa besace près du feu quand elle découvrit que quelqu’un l’y attendait.
— Je savais que tu partirais un jour, mais pas de cette manière.
— Pourquoi es-tu encore ici ?
L’air mauvais, Sygn contourna le foyer et attrapa son sac, sans qu’un seul pas superflu ne l’approche plus que nécessaire de Lazare.
— Pourquoi tu n’es pas avec eux ? demanda-t-elle, méfiante.
— Tout cela, c’est si compliqué, Sygn… Je t’en prie, laisse-moi une chance de te…
— De m’expliquer ? De m’expliquer pourquoi tu partais si longtemps de la maison ? Ne t’en donne pas la peine, d’autres me l’ont déjà dit.
—Tu ne comprends pas, tout était si… Tout n’est pas aussi simple.
— Tout n’est pas aussi simple, oui, on ne cesse de me battre les oreilles avec cela !
— Ecoute-moi… Quelle que soit la chose dont tu m’accuses, sache que c’était pour Torunn. C’est pour elle que j’ai fait tout ça. Parce qu’elle me l’a demandé.
— Et bien peut-être aurait-elle dû te demander de te jeter du haut d’une tour de guet !
—Tu es injuste, tu ne connais rien !
— Toutes ces années j’ai eu la… la bêtise de croire que si tu nous laissais, c’est parce que tu étais quelqu’un d’important, qui faisait acte de bravoure ou de justice… Je le croyais parce que c’est ce que tu nous disais. Mais tu… ça me faisait de la peine mais je ne t’en voulais même pas d’être absent parce que j’avais la certitude que quelque chose de plus grand, de plus digne que nous te retenait ailleurs. Mais c’est faux. Tu nous abandonnais… tu abandonnais tes propres enfants pour torturer celui d’une autre ! J’ai vu la souffrance que tu as causé. Elle est dans les fondations de la cité, elle tapisse toute cette forêt ! C’est moi qui ai recousu les plaies que tu as ouvertes, moi qui aie soigné la fièvre, la faim et la terreur que trente années entre tes mains ont provoquées !
— Ce n’est pas moi qui ai mis Lokten dans cette cage !
— Mais tu n’as rien fait pour l’en sortir ! La vérité, c’est que lui aussi, c’est un enfant que tu as abandonné ! Tu n’es jamais là pour ceux qui ont besoin de toi ! Ce n’était pas Lokten, le monstre dans cette cité, c’était toi ! Toi et ce dieu fou auquel tu réponds dès qu’il siffle !
— Comment aurais-je pu m’y prendre Sygn ? Dis-le-moi !
— N’est-ce pas toi le grand stratège d’Alldrheim ?
— Sais-tu seulement pourquoi Lokten était emprisonné ?
— Parce que Maman a décrété qu’il était un danger.
— Elle ne l’a pas décrété, elle l’a vu !
— J’ai passé deux années, seule, avec elle. Et je peux t’assurer qu’elle a bien des dons mais en aucun cas celui de préscience. Elle n’a rien vu du tout ! Pourquoi en voulait-elle à Lopten ? Je sais qu’elles se sont querellées. Lopten m’a dit que…
— Ta mère a perdu un fils. Nous avons perdu un fils, avant Sieg.
— Quoi ?
— C’était avant la naissance de ton frère. Nous avons eu un enfant mais il n’a pas survécu au-delà de trois hivers. Ta mère est allée implorer cette… cette sorcière d’aller le reprendre des bras de la Déesse de Helheim mais Lopten a refusé. Torunn était en proie à un chagrin terrible, elle tombait dans une spirale de haine qui l’aurait conduite à son propre trépas. J’étais impuissant. Alors elle a inventé cette histoire. De menace. De Fléau. C’est la seule chose qui ait réussi à l’apaiser alors certes, je l’ai encouragée. Quand Lokten a été fait prisonnier, elle disait que sa peine était moins lourde, maintenant qu’une autre la portait avec elle.
— Tu… Tu t’entends ? C’est toi qui aurais dû la porter cette peine avec elle. Tu… Tu l’as laissée… Comment as-tu pu… Ce n’était qu’un enfant !
— Ne crois-tu pas que je le sais ? Sygn, j’ai fait cela parce que j’aime ta mère et j’ai continué à le faire parce que je vous aimais, toi et ton frère.
— Et c’est parce que tu nous aimes que tu as conduit Siegfried et Heimdall jusqu’ici ?
— Torunn sera si fière de la réussite de Siegfried. Si tu tenais vraiment à lui, toi aussi tu…
— Va-t’en.
Des mains de Sygn, venait de jaillir tout un essaim, si dense, si compact, qu’il ne formait qu’une entité écarlate et menaçante gravitant autour de ses poings. Elle transparaissait dans ses yeux, teintant le blanc de rouge, transformation d’une colère latente en une violente furie. Lazare leva lentement les mains en reculant d’un pas, puis de deux.
— En venant ici, je t’ai sauvé la vie. Si Heimdall avait appris que…
— VA-T’EN !
L’essaim gronda et se jeta à la poursuite de Lazare. Quand il disparut totalement de son champ de vision, Sygn ne trouva pas le réconfort qu’elle avait espéré. Dans un silence dur, elle termina de débarrasser le camp et de préparer Spiegel.
Ni Lokten, ni Loki, qui naturellement avaient tout entendu, n’eurent la témérité de l’interroger davantage.