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L'enfant d'Asgard - Chapitre 26 : L'enfant d'Asgard

Lokten avait l'âge d'un homme et l'entendement d'un enfant sauvage. Il montrait les dents et voûtait le dos en signe d'hostilité. Bien que défait du poids de ses ailes et de ses griffes, il possédait encore cette quasi-prescience propre aux animaux, dont l'instinct dicte les réflexes et suspecte constamment la venue du danger. Pour ménager ses obsessions, Sygn avait pris l’habitude de lui détailler le contenu de ses potions et énumérait les épices avant d’en saupoudrer la viande. Les mouvements brusques le terrifiaient, aussi, jugeait-elle préférable de ne jamais le réveiller et ce, en dépit de l’inquiétante agitation de son sommeil. Souvent, elle aurait aimé se fondre à ses côtés dans le Grand Fleuve, lui apprendre à se mouvoir dans ses eaux d’encre et le guider vers une rive paisible. Au lieu de cela, elle ne faisait que lui appliquer un linge mouillé sur le front.

Lorsqu'elle massait ses articulations avec du baume, elle l'interrogeait sur des choses futiles, telles que la force du vent, la formation des premiers bourgeons ou encore l’éveil prochain des bêtes en hibernation. Ces derniers constituaient la principale source d’intérêt de Lokten. Il ne manquait jamais, à leur évocation, de lever les yeux vers les troncs ou de les baisser vers les terriers. Dans ses jours les plus vigoureux, il s’affairait à remonter la piste d’une famille de mulots ou celle d’un couple d’écureuils et passait les heures suivantes à les contempler, blottis dans leur nid, avec un émerveillement sincère et curieux.

Rien ne comblait davantage Sygn que de l’entendre décrire ce qu’il avait pu voir mais cet excessif enthousiasme finissait par le renfrogner. S'il pouvait se vexer sans mordre, c'est qu'il était bien plus qu’une bête, aimait-elle se dire.

 

Le disque blanc de la lune avait déserté le ciel et entraîné le reste du monde sous l’horizon. Sygn chérissait particulièrement ces heures où rien d’autre n’existait au-delà de la lueur des braises. L’univers se contractait en un lieu minuscule, trop petit pour abriter l’avenir ou le dilemme. Dans ce tranquille néant, il n’y avait que ce feu, son compagnon endormi et les quelques visiteurs qui allaient et venaient sans se soucier d’eux. 

Et puis, de la même manière qu’Yggdrasil naquit de la rencontre entre obscurité silencieuse et flammes rugissantes, cette éphémère réalité explosait quand frappait la lumière.

 

Après une exploration méticuleuse les Jardins de Torunn, Loki laissa choir sa grande carcasse près du feu. Qu’apportait-il avec lui ? Le malheur ou la chance ? La malice ou la mesquinerie ?  Sa présence troublait ce qui l’entourait. En bien, en mal, mais en ces jours si critiques, le moindre changement pouvait relever du bouleversement. Une chose d’une grande délicatesse dont le fracas pouvait tout emporter. Sygn aurait préféré qu’il ne soit pas là, elle aurait préféré que le monde reste petit, encore un peu. Mais qu’y pouvait-elle ? Il était un dieu et elle, rien du tout. En s’efforçant d’ignorer sa présence, elle tira une longue et amère gorgée de son outre.

— Et vous, quand dormez-vous ? demanda Loki en se saisissant d’une brochette de viande déjà entamée.

— Vous nous avez observé avant de vous montrer. Vous savez que je ne dors pas.

— Pourquoi cela ?

— Quelqu’un doit rester éveillé quand les autres dorment. C’est ainsi que fonctionne un tour de garde, voyez-vous.

— Vous m’en direz tant. A dire vrai, je me demande pourquoi vous êtes ici. Un refuge plus douillet ne vous attend-il pas ailleurs ?

— Quelqu’un doit veiller sur le fils de Lopten.

— Que lui devez-vous à cette affreuse salamandre ? Elle est morte, vous savez.

— Morte ? Je… Oh. Je m'en doutais. 

Et Lokten ? Le savait—il ?

  Alors, que lui devez-vous encore ? Ce garçon n'est plus votre affaire.

— Elle m’a fait confiance.

— A vous ?

— A moi.

— Intéressant.

— Est-ce si incompréhensible ?

— Ce n’est pas un chien égaré qu’elle vous a demandé de recueillir. Ce garçon est plus âgé et bien plus fort que vous. Pourquoi avoir accepté de vous en charger ?

— Que cherchez-vous à me faire dire ?

— Moi ? Rien. J’essaie de comprendre, voilà tout.

Sygn tut l’écho de la rancune qui s’élevait. Elle n’avait pas oublié le piège que lui avait tendu Lopten en l’entraînant dans les sous-sols. Et toute cette colère en elle, depuis que lui était apparue cette si singulière créature. Lopten avait déchiré le monde la première. Elle avait braqué une lumière cruelle sur tout ce que Sygn avait ignoré, sur tout ce qu’elle avait préféré ne pas connaître. Alors, pourquoi s’entêtait-elle à protéger son fils ? Que lui devait-elle ?

Sygn avait refusé d’assembler cette seule pensée. Que se passerait-il si elle l’énonçait à haute voix ? L’illusion que maintenaient les heures entre chiens et loups était tombée. L’ignorer ne suffirait pas à annuler cette réalité. Loki avait seulement déchiré le voile de la nuit et exposé les ruines cachées dessous.

— Quelqu’un le lui devait bien. Après ce que tous lui ont fait, quelqu’un lui devait bien une faveur. 

Loki afficha un sourire plein de dents pointues.

— Adorable. C'est vraiment adorable.

— Moquez-vous si c'est ce qui vous rassure. Vous restez ici pour avoir une bonne histoire à raconter en rentrant ? Je suis certaine que ça amusera tout le monde 

La vue troublée, Sygn entama une fouille de son sac de provisions. Elle grommela quelque chose qui témoigna seulement de son irritation. Pas une baie, pas un morceau de pain ou de quoique ce soit susceptible de lui caler l'estomac. Et surtout de recouvrir l’amertume de sa potion d'éveil. Juste une herbe à chiquer, était-ce trop en demander ? Une feuille à suçoter. Rien. Et ce dieu épiant le moindre de ses gestes ! N'avait-il rien de mieux à faire ?

— Je ne me moquais pas.

— Si vous le dites, grommela-t-elle en séchant ses joues d'un revers. Et puis, il y a Siegfried. Il se ridiculiserait, Lokten n'est pas un monstre dont parle sa stupide prophétie.

— N'y a-t-il que cela ?

Sous le poids de ses paupières fatiguées, Sygn se concentrait sur la valse des cendres dans la fumée. N'y avait-il que cela ? Elle était si fatiguée et lui, ce dieu des interminables conversations, la torturait un peu plus. N’avait-il pas encore entendu ce qu’il désirait ? N’y avait-il que cela ? Non. Il y avait autre chose. Il y avait le fait qu’aussi longtemps que Siegfried ne tuerait pas, il resterait son frère.

— Lokten a beaucoup souffert à cause de ma famille, consentit-elle à répondre. Mon père l’a retenu dans cette geôle et ma mère n’a jamais usé de ses pouvoirs que pour le tourmenter. Et mon frère… Il veut s'en faire une descente de lit.

Elle eut presque envie de rire. Jaune.

— Et qu'allez-vous faire de lui ? demanda Loki. Je veux dire... votre frère sera bientôt là, et ensuite ?

— Lokten ira bien où il veut.

— Comptez-vous relâcher si vite dans la nature un être qui n’a connu que sa cage ?

— Êtes-vous son père pour vous faire tant de souci ?

— C'est hautement improbable.

Hautement improbable. Une tournure aussi pratique que pompeuse pour dire peut-être et une pirouette agile pour signifier ce n'est pas mon problème. A sa grande surprise, Loki se racla la gorge avant de se justifier :

— Lopten n'avait pas ses entrées partout mais chaque fois qu'elle percevait de la lumière chez Freyr, elle ne manquait pas de pousser la porte. Tout le monde avait la même habitude, ne vous y trompez-pas. Ce garçon est... comment pourrait-on dire cela... Lorsqu'elle a été interrogée, Lopten a toujours soutenu que son garçon était une œuvre collective. Un enfant d'Asgard, disait-elle. Et quand son fils lui fut pris, elle clama qu’à travers lui, elle avait enfanté toutes les horreurs tapies dans les âmes de ceux qui l’avaient condamnées. Quelque chose comme ça. Lopten n’avait pas coutume de dire des choses ordinaires, vous avez dû le remarquer, vous aussi.

— Collective, répéta une Sygn aux portes de la consternation.

— Freyr a un talent certain pour l'organisation de toutes sortes de célébrations, de banquets mais ses préférées demeurent de loin les orgies. Cela fait bien longtemps qu’il n’en a pas orchestré.

La réaction de Sygn ne se fit pas attendre et l’orgueil de Loki tira grande satisfaction de la manière dont se redressèrent la commissure de ses lèvres fines.

— Et naturellement, vous n'assistiez pas à ce genre de nuit.

Et elle le taquinait, maintenant !

— Oh, loin de moins tant de chasteté ! fit-il mine de se vexer. Cependant, ces occasions inspiraient davantage ma nature féminine.

— Vous vous changiez en femme ? Vous pouvez réellement faire une telle chose ?

— N'étais-je pas un serpent tout à l'heure ? Et un oiseau, avant cela ?

— C'est vrai. Je vous demande pardon.

— Je vous montrerai, un jour, dit-il sans rancune.

— J'imagine que personne n’a jamais réclamé la paternité de Lokten.

— Figurez-vous avoir tort et raison, Dame Sygn.

Les prunelles de Loki se régalaient du léger sursaut des flammes.

— Nous n'avons, effectivement, jamais vraiment su qui était l'heureux paternel. Pour autant, l'existence de ce malheureux garçon n'est un secret pour personne et le tabou qu'en a fait Odin n'y a rien changé. Au contraire, oserai-je même dire.

— Odin ne devait pas être très enclin à tolérer une liaison entre ses enfants et les sorcières.

— Je crois qu'il redoutait surtout qu'une telle union donne naissance à des dieux plus puissants que lui. Alors imaginez un peu, quand nous avons su pour ce bâtard ! Lopten avait accouché en secret et ne demandait rien à personne. Quel foin cela fût lorsque Torunn a commencé à crier sur tous les toits que ce gosse serait un fléau !

— Torunn a… C’est elle qui a… Pourquoi a-t-elle fait une telle chose ?

— Votre mère n’est pas une vantarde en tous points, on dirait.

— Les sorcières ne sont-elles pas plus loyales entres elles que les dieux ?

— Ne soyez pas si définitive, Sygn. Les choses sont toujours plus complexes qu’elles ne le devraient.

— Pourquoi n’a-t-elle pas gardé le secret ? Les sorcières ne sont-elles pas toutes sœurs ?

— Les sœurs se disputent et pour les sorcières, les secrets sont autant un refuge qu’une monnaie d’échange.

— C’est aussi leur prison.

— Là-dessus, je ne pourrais vous contredire. Cette délation a surpris beaucoup de monde et n’a jamais réellement été comprise. Odin lui-même ne savait qu’en faire mais rapidement, la paranoïa l’a rattrapé. Je ne vous mentirai pas : c'était incroyablement jouissif. Il entendait le nom de cet enfant maudit partout, chuchoté dans son temple et dans chaque halle qu'il foulait. Il n'en dormait plus. La rumeur de sa déchéance prochaine grandissait et il a naturellement voulu y mettre un terme. Du jour au lendemain, il a interdit à toute chose de mentionner l’existence de cet enfant. Dîtes-vous qu’il a même envoyé sa reine et sa première femme faire prêter serment aux éléments de tenir le même mutisme. Des éléments comme des cailloux, rendez-vous compte de l’absurdité ! Beaucoup d'entre nous s'en sont joyeusement accommodés. Moi le premier. Comprenez-moi : il est suffisamment rare qu'on ne me blâme pas d'une faute pour que je ne tende pas le bâton pour me faire battre.

Sous sa chemise légère, un profond soupir creusa son torse.

— Pour être tout à fait exact, reprit Loki, une main passée sous son col, Freyr a proposé d'élever cet enfant en parfait petit asgardien. J'ignore s'il s'est senti concerné, s'il croyait sincèrement être le père ou s'il avait seulement pitié. Quoiqu'il en soit, il est allé plaider sa cause et en est revenu avec la langue tranchée.

— Votre roi était un barbare.

— Je suis bien d'accord avec vous.

— C'est lui qui vous a fait ça ? 

Du bout des doigts, elle entourait sa propre bouche en retraçant les cicatrices qui ceignaient celle de Loki

— Il a toujours dit que j'étais le seul responsable de ce qui m'arrivait.

— Qu'allez-vous faire, maintenant qu'il est mort ?

— Et bien, ainsi que je vous l'ai dit : je suis ici pour...

— Que lui devez-vous encore ? Il est mort, non ?

  Par une moue résignée, Loki reconnut la défaite sur cette bataille. Pire encore : une égalité.

De l’autre côté du feu, Lokten montra des signes d’éveil. Immédiatement, Sygn se précipita à ses côtés. Quoiqu'elle lui chuchotât, cela limita sa réaction, lorsqu'il découvrit la présence de Loki, à un froncement de sourcils.

— Je t'ai ramené quelque chose, dit-elle à voix basse.

Quand, des profondeurs de son sac, apparut le fruit d'or, Lokten tendit la main. Contrairement aux arcanes et onguents des jours passés, le seul parfum sucré de la pomme le fit saliver. Il la dévora avec l’avidité qui suit inexorablement une longue période de famine.

Les effets ne tardèrent pas à se manifester. Au petit matin, il parvint à se lever et à faire le tour du lac d’une seule traite. Revenu auprès du foyer, des couleurs réchauffaient ses joues. Sa fièvre était tombée. Sygn crut deviner également qu'il prit plaisir à manger son reste de perdrix de la veille. Au milieu de la journée, il s'aventura à quelques pas dans l'eau que la chaleur du soleil effleurait. Ce n'était pas la première fois que cette eau le lavait du mal prisonnier de ses veines. Il s'y prélassa jusqu'au crépuscule.

Envisager une fuite, alors que le pauvre tenait debout depuis quelques heures aurait été une folie et pourtant, Sygn rassemblait ses affaires. Une folie, à piedUne possibilité recevable, s'ils trouvaient des chevaux.

Pour aller où ? La réponse traînait là, sous son nez. Loki avait soulevé quelque chose : Lokten ne connaissait rien ni personne. Il savait à peine faire cuire sa viande. Un jour dehors et il serait rattrapé. Et Sygn ne pourrait le défendre éternellement. Il fallait un lieu lointain où Siegfried ne pourrait le traquer, gardé par un protecteur fiable que nul n'oserait défier. Comment atteindre un tel lieu ?

Sygn hésita tout le jour. Paraîtrait-elle plus candide qu'elle ne l'était déjà ? 

Non, l’idée n’avait rien de bête, au contraire.

D’un optimisme excessif, mais pas dénué de sens.

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