Jardin des littératures de l'imaginaire

Hiérarchie - Chapitre 1 - Old Needle harbour

Julius Binks chevauchait depuis des heures. Il avait quitté le palais du gouverneur la veille et avait fait étape dans une auberge médiocre pour la nuit. A présent, il n’était pas loin de midi et la pluie persistante l’avait trempé jusqu’aux os. Son cheval allait d’un pas las sur une route boueuse pleine d’ornières. A droite, elle était bordée d’une forêt et à gauche par des champs où paissaient des moutons. L’eau gouttait des branches qui pendaient le long du chemin avec un bruit monotone. L’air saturé d’humidité était pesant, tiède, presque poisseux. Devant le cavalier, les formes amples et rondes de vieilles montagnes s’élevaient, d’un vert intense sur le ciel gris.

Binks bailla. En tant que premier secrétaire du gouverneur, toutes les missions les plus ennuyeuses et les plus pénibles lui étaient dévolues. S’il fallait aller vérifier quelque stupide détail à l’autre bout de la province nord, c’était lui qu’on envoyait. Julius Binks n’était pas vraiment un personnage intéressant et ça, il le savait. C’est pourquoi il se résignait à parcourir des lieues et des lieues par tous les temps. Au moins, on attendait les informations qu’il rapportait avec impatience, à défaut de l’attendre lui.

Il se recroquevilla un peu plus sur sa monture, tentant de se protéger tant bien que mal de la pluie. Physiquement, il tenait de la fouine contrariée, avec son long nez pointu encadré par deux petits yeux noirs mélancoliques.

Un vieil écriteau sur le bord de la route attira son attention. D’une graphie autrefois voyante, on y avait peint : « OLD NEEDLE HARBOUR : Port d’embarquement pour la province sud ». Mais les caractères rouges s’écaillaient et la pancarte penchait, retenue par un unique clou rouillé à un poteau rongé par la vermine. Qu’il soit fait mention d’un port à l’orée d’une chaîne de montagnes, aurait pu paraître étrange mais Julius Binks ne s’en formalisa pas. Au contraire, il eut l’air plutôt satisfait et aiguillonna sa monture. Au détour d’un virage, il aperçut enfin ce qu’il cherchait. Devant lui, au pied d’une haute colline jalonnée d’arbres, un petit groupe de paysans l’attendait.

Les hommes étaient rassemblés près de ce qu’on aurait pu prendre pour un gigantesque amas de poutres, de planches, d’échelles et de monceaux de métal tordu. Avec beaucoup d’attention, on pouvait distinguer quelque chose comme de vieux pontons à demi écroulés dressés sur des piliers d’une hauteur peu commune, ainsi que des treuils rouillés d’où se balançaient des cordes pourries. Mais le plus surprenant était certainement ce qui flottait dans le vide à six mètres du sol. Un énorme bateau ventru, de ceux qui servent au transport de marchandises, se maintenait en l’air tant bien que mal, quasiment couché sur le côté.

Binks arrêta sa monture. Il salua les paysans d’un bref signe de tête, puis reporta son attention sur le navire. Un deuxième cavalier apparut soudain. Un petit homme ventripotent, juché sur une mule, s’arrêta auprès de Binks.

« Je suis Archibald Dodson, le maire du village. C’est moi qui vous ai envoyé le message. »

L’envoyé du gouverneur hocha la tête d’un air indifférent. Il montra le bateau du doigt, à une dizaine de mètres d’eux.

« Ça fait longtemps qu’il penche comme ça ?

- Environ une semaine, Monsieur. Au début, c’était juste un peu de gîte et puis avant-hier, il s’est couché. C’est pour ça que j’ai laissé quelques hommes pour le surveiller. »

Julius Binks fronça les sourcils. Le navire tanguait, grinçait, craquait, le mat de misaine s’était brisé. Dans l’ensemble, le bateau était dans un état déplorable.

Il s’apprêtait à dire qu’il ne tiendrait certainement plus bien longtemps, quand le navire fut agité d’un horrible soubresaut et rompit son amarre. La proue pointa brutalement vers le sol. Sous le choc, la coque pourrie éclata, envoyant des morceaux de bois dans toutes les directions.

Julius Binks eut toutes les peines du monde à maîtriser son cheval pris de panique. Deux hommes vinrent lui saisir la bride pour le maintenir. Passé l’émotion du moment, l’envoyé haussa les épaules.

« Au moins, je n’aurai pas à revenir voir comment les choses évoluent. »

Le maire, tout congestionné, reprit suffisamment ses esprits pour souffler :

« Et bien, Monsieur, puisque tout s’est écroulé, peut-être pourrions-nous récupérer le bois pour nous chauffer cet hiver, ce serait…

- N’y songez pas un seul instant, Dodson, l’interrompit brutalement Binks. Il n’y a peut-être plus suffisamment de magie pour tenir en l’air ce bateau, mais encore bien assez pour imprégner chaque écharde et chaque clou. Ne touchez à rien. Dites à vos gens d’éviter l’endroit, vous vous épargnerez de fâcheux accidents. »

Sans prendre la peine de les saluer, il fit faire volte face à sa monture et s’en alla au petit trot.

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Bonsoir par ici, <br /> <br /> Le rythme maitrisé et efficace rend la lecture particulièrement facile. J'ai adoré me plonger dans cette scène sous la pluie battante avec ce personnage aussi gris que les nuages mais qui apportent autant de nuances dans ce monde où la magie semble en déclin. J'espère qu'il apportera autant de nuances par la suite et que celles-ci nous méneront vers le pourquoi du comment ! <br /> <br /> A tantot,
Répondre
G
Coucou,<br /> Tu nous proposes un bon chapitre que j’ai pris plaisir à lire. J’aime beaucoup comme le trajet de Binks nous introduit peu à peu dans l’univers magique en déclin, très mystérieux et attirant. Le ton est très plaisant, vif et un peu désabusé à la fois, à l’image du personnage. Un vrai antihéros, on l’aime déjà !
Répondre
T
Hello à toi !<br /> J'ai beaucoup aimé ce premier chapitre qui pose déjà une ambiance inquiétante et sombre. Un navire ensorcelé, un port et une scène d'intro sous la pluie battante, que peut-on demander de plus ? <br /> Je suis également certaine que Julius sera un personnage bien plus intéressant qu'il ne le prétend. Ce petit côté "j'en pense plus que je n'en dis" cache forcément quelque chose. <br /> A bientôt<br /> Tarken
Répondre