Jardin des littératures de l'imaginaire
Sur les étagères, Torunn conservait toutes sortes d’herbes, de racines et de feuilles séchées. Avec, elle préparait des tisanes qui parfumaient la Maison et qu’elle humait longuement avant de les boire. Dans les volutes de vapeurs, se dessinaient les chemins vers d’anciennes contrées chères au cœur de la sorcière. Certaines de ces routes, pavées de senteurs sucrées, conduisaient à la chaumière d’Idunn. Il arrivait à Torunn de s’y perdre volontairement pour n’en revenir, qu’une fois la tisane refroidie.
Cependant, ses provisions comptaient plus obscurs ingrédients, tels que des mues de libellules séchées, de la poudre de sabots de cerfs, des écailles de serpents ramollies dans du venin ou de la sève d’Yggdrasil. Ceux-là ne donnaient rien qui fût agréable au goût mais n’en demeuraient pas moins efficaces, pourvu qu’ils fussent correctement dosés lors de la préparation de somnifères, d’antidouleurs ou de remède contre la toux.
En revanche, dans les plus hauts étages, s’accumulaient des bocaux opaques et scellés. Torunn prétendait y enfermer des tornades de Jotunheim, des bruits de pas de chat, du miel de guêpe ou encore des larmes de poissons. Pour ces derniers, Sygn se gardait bien d’émettre la moindre réserve à haute voix.
Depuis la venue du corbeau, elle n’accordait plus tant d’importance aux savoirs de sa mère qu’aux informations qu’elle laissait échapper chaque soir, bercée dans son siège à bascule, aidée de quelques breuvages fermentés.
Nombre de ses récits concernaient la Lointaine Asgard et les diverses discordes des dieux. Les trésors qu’ils empilaient dans des salles souterraines, les innombrables méfaits du Vieux Borgne, les susceptibilités des uns et des autres qui avaient conduit le royaume aux portes de la destruction en plus d’une occurrence. Leur quotidien fastueux, la trahison de certains de ses pairs devant tant de décadence. Torunn méprisait davantage les Vanes convertis que les Ases. Elle se plaisait à rabâcher que Freya était une catin si vénale qu’elle aurait folâtré avec le plus hideux des Géants en échange d’une piécette, que Skadi avait abandonné leur cause au profit du vaste terrain de chasse des forêts mitoyennes et que Njörd pouvait bien aller geler avec ses amis les glaçons. Seul Freyr et une certaine Nerthus trouvaient grâce à ses yeux.
Entre deux médisances, Torunn se languissait. La Mort d’Odin tarde, lui arrivait-il de regretter. Ensuite, elle se vantait de lui avoir dérobé une chose dont l’absence l’assignait à demeure ; elle se moquait de ses fils qui seraient incapables de lui succéder ou de cette sotte de Sif qui pense qu’il suffit de se laisser besogner par ce crétin de Thor pour devenir héritière du trône d’Asgard. Et bien sûr, Torunn fantasmait la chute de ceux qui avaient tué sa sœur. Toutefois, en dépit du brouillard qui persistait au sujet d’Idunn, Sygn ne l’interrogeait pas frontalement ; c’était juste bon à ce que Torunn se referme. A dire vrai, sa préférence allait vers une autre stratégie.
Au fil des mois, Sygn avait accumulé des connaissances hors de l’enseignement maternel. Comme la fréquence et la durée des sorties de Torunn ou ses goûts en matière de tisanes.
Un jour, à l’écart du feu qui faisait fuir les vapeurs les plus concentrées des élixirs, Sygn mit au point une potion de vérité. Sa couleur, sa densité, son arôme jusqu’à son odeur, tout avait la semblance de la tisane favorite de Torunn. Sygn s’assura un millier de fois que seul le parfum des plantes fumait à la surface. Torunn ne devait pas se méfier. Elle devait livrer ses premiers récits de son plein gré, sans parvenir à nommer l’instant où ses secrets émergeaient. Comme lorsqu’elle l’avait endormie pour lui ouvrir les entrailles. Elle devait prendre une gorgée et continuer à boire. Ne pas arrêter. Ne pas réaliser.
La porte de la maison laissa s’engouffrer une nuée de flocons blancs quand Torunn revint. Sans trahir la moindre étrangeté, Sygn guetta le signal : le grognement frigorifié de sa mère auquel elle répondrait avec un bol chaud. Mais ce moment ne vint pas.
— Je les ai sentis, souffla Torunn en tendant les mains au-dessus du feu.
— Qui ?
— Ton frère et ton père. Ils viennent de franchir la barrière. Ils seront bientôt là.
— Tu es sûre ?
— Certaine.
Siegfried revenait. Les potions et les mystères pouvaient attendre. Personne d’autre que Torunn n’aimait cette tisane au thym, de toutes manières. Un manteau trop grand sur les épaules, Sygn s’élança vers les bois. Le froid lui mordit les joues, le soleil - reflété sur mille facettes de givre l’aveugla. La neige lui arrivait à hauteur des genoux, mais le brouillard ne la trouva pas. Il s’était évanoui sous les congères, commandé par la main de sa déesse. Sur ce chemin qui l’avait tant de fois avalée pour la recracher plus loin, le soleil se changea en un guide bienveillant, dont l’œil dénonçait les crevasses.
Et c’est baignés de sa lumière qu’ils apparurent. Siegfried, Lazare et Spiegel. Sygn accourut vers eux, appelant Siegfried par de grandes exclamations qui retentirent dans le calme hivernal. Elle se jeta dans ses bras - qu’il avait de plus forts. La fourrure autour de son cou lui donnait le port de tête d’un jeune lion. Son frère avait-il un jour était si grand ? Elle ne se souvenait pas d’avoir eu à tant lever la tête. Ni d’avoir jamais été si écrasée par ses étreintes. Des tatouages bordaient désormais sa tresse serrée sur le haut de son crâne. D’autres, courraient le long de ses avant-bras. Heureusement, sous la barbe qui avait remplacé son duvet, persistait l’insolence, portée par le trait mince de ses lèvres.
— Tu es parti si longtemps, dit-elle en se blottissant contre lui.
— Tu m’as tellement manqué, Sygn.
— Votre mère nous a vu arriver, supposa Lazare en embrassant sa fille.
Torunn accueillit le retour de son fils avec une vive émotion. Elle le considéra avec une prudence inédite, et ne sembla pas noter le baiser que Lazare glissa sur ses lèvres, ni les denrées - le beurre, le fromage, le sel et la viande qu’il déposa sur la table. Torunn paraissait soudainement petite, vulnérable dans l’ombre de son garçon qui - cette fois la chose était indubitable, avait bel et bien grandi. Attablé, il ressemblait à un ours dans une maison de fées. Et à la manière dont le guettait sa mère, elle s’attendait à ce qu’il se comporte comme tel. Son appétit n’avait pas changé. Siegfried engloutissait la nourriture tout en narrant ses premières rencontres avec les autres recrues d’Alldrheim. Tenir la hache et le bouclier était devenu une seconde nature, une vocation révélée au premier contact. Seulement armé de sa cuillère, il décrivait les mouvements, les parades et attaques qui lui avaient été enseignées. Naturellement, sa cadette buvait ses paroles et se pressait de lui resservir à boire afin que ses phrases ne soient pas ralenties par une bouche asséchée. Elle l’incitait à lui montrer ce que sa besace contenait ou l’étendue de ses tatouages. Elle le questionnait sur leurs significations, sur la douleur ressentie pendant qu’on les lui gravait dans la chair - maux que Siegfried démentit fermement mais que la moue de Lazare nuançait.
— Siegfried a fait une très forte impression lors de son arrivée à la cité, félicita son père. Heimdall a d’ailleurs dit, dès ses premiers entraînements, qu’il lui décelait l’étoffe d’un grand guerrier. Lui qui en a vu tant, par le passé, ne peut se tromper. Les Nornes ont vu juste, comme toujours.
Lazare vanta longuement les mérites de son fils, qui s’était montré acharné et travailleur aux entraînements, ce qui avait suscité l’admiration des soldats plus jeunes mais aussi des plus âgés ; son fils que les cloques aux mains, les engelures aux joues, les hématomes, les entorses et les crampes n’avaient pas ralenti. Il gageait déjà que Siegfried saurait mieux manier l’épée qu’aucun autre à Alldrheim, bien qu’il montrât déjà un attrait pour le lancer de haches - ce que Sygn réclama de constater par elle-même. Trop heureuse d’avoir enfin une fenêtre ouverte sur la Splendide Alldrheim, elle continua à interroger son frère et son père sur l’endroit où ils vivaient, là-bas. Siegfried parla d’une petite maison fort douillette, où reposait un bouclier en bois dont il avait dessiné le blason. Sygn lui fit promettre de le ramener, la prochaine fois.
Et Siegfried se fit une joie de renchérir. Il ne tarit pas d’éloges en décrivant les allées de la cité d’Alldrheim, ou le palais de Heimdall dont les tours d’argent perçaient les nuages. L’animation de la ville débordait de ses tavernes, ses échoppes, ses marchés. On y vendait des boissons aux vertus extraordinaires, des étoffes de toutes sortes de couleurs, brodées, tannées, laineuses. Il avait vu des hommes et des femmes capables de dompter le métal à coups de maillets et flammes ardentes, ou de cintrer le bois avec la plus grande adresse, des joailliers avec leurs étals de bijoux et de pierres précieuses venues de Nidavellir, il avait entendu des instruments à vent ou à cordes émettant des sons qui l’avaient émerveillé. Il avait senti le parfum de fruits, de légumes et de céréales qui ne poussaient pas dans la forêt, touché les fourrures et les cuirs d’animaux qui n’y vivaient pas non plus.
— Il y avait d’autres dieux, hormis Heimdall ?
— Non, pas encore, intervint Lazare. Heimdall dit qu’ils sont très occupés en ce moment.
Il y eut un ricanement. Trois têtes se tournèrent vers Torunn.
— Je me demande bien à quoi, lança-t-elle avec légèreté. Et comment va ce brave Heimdall ?
— Il est assez bizarre, ces temps-ci et… Toi. Tu sais quelque chose, soupçonna Lazare.
Poursuivant son tricot, Torunn repoussa le sol et l’écouta gémir sous la bascule.
— Sygn et moi avons reçu une bien heureuse visite pendant votre absence. Un petit oiseau est venu et nous a chanter sa chanson.
— Un oiseau ? Quel oiseau ? De quoi parles-tu ?
— Un corbeau. Huggin ou Munin, peu importe. Il portait une bien jolie missive venue du Lointain Continent.
— Oh, qu’est-ce qu’elle disait ? réclama Siegfried avec enthousiasme.
— Odin va mourir.
— Sygn ! Tu as gâché la surprise !
— Odin va mourir ? répéta Lazare, incrédule.
— C’est en effet ce que disait le message.
— Pourquoi t’en aurait-on prévenu ?
— Huggin et Munin répondent à une nouvelle maîtresse.
Le ciel tomba sur le pauvre Lazare. Les dieux pouvaient mourir, c’était un fait que tous connaissaient mais que cela concernât leur Roi en donnait une tout autre mesure.
— Ce cher Heimdall redoute d’être le prochain ? railla Torunn.
— C’est un dieu bienveillant, répliqua Siegfried, piqué dans son orgueil. Il protège la cité. Il n’a rien à voir avec ce que tu nous as toujours raconté. Il n’y a pas de cris, pas de coups, pas de malheurs sous son règne. Tu te trompes. Il connaît tout d’Yggdrasil et pour autant, il ne se croit pas supérieur à nous, c’est faux. Il se rend chaque jour dans les rues, il exauce les prières. C’est un dieu juste, un dieu bon. C’est cruel de te moquer de lui ainsi que tu le fais !
Torunn retroussa le nez avec dégoût.
— Il t’a attrapé bien vite, mon fils.
Le feu crépitait mais c’est le vent glacial, dehors, qu’on entendait le plus.
Le repas fini, Torunn se retira dans sa chambre. Lazare lui emboita le pas. S’ensuivirent les éclats de voix d’une dispute largement prévisible.
Sygn avait attendu ce moment de tranquillité depuis le retour de son frère. Il devait avoir vu bien d’autres choses que de simples richesses, entendu bien des secrets qu’il ne pouvait pas mentionner sous le joug parental. Et l’univers, depuis quelques temps, stagnait cruellement, faute de nouvelles confidences. Sans avoir à dire un mot, frère et sœur regagnèrent leurs quartiers, là où s’étaient échangés tous leurs secrets d’enfants.
Siegfried ferma la porte de la chambre, se saisit d’une craie et - enfin - compléta la carte au plafond. Pour placer Alldrheim, il dût étendre les contours jusqu’à l’angle du mur. Son trait régulier esquissa les remparts, marqua le palais de Heimdall d’une croix, et repéra les principaux obstacles sur le sentier. Ce n’était guère précis, mais sans le sortilège de Torunn, la route avait tous les airs d’un jeu d’enfant.
— Est-ce que… est-ce c’est vrai, ce que tu as dit sur Heimdall ? C’est un dieu bon ?
— Maman se trompe, je te l’assure. Heimdall n’est pas mauvais. C’est impossible qu’il ait tué notre tante. Les dieux n’ont jamais voulu de mal à personne. Ils ont été piégés par les sorcières. Ce ne sont pas eux, qui ont attaqué les premiers. Ils se sont seulement défendus.
— Mais ils ont brûlé des sorcières.
— Pour se protéger.
Sygn aurait aimé croire chacun de ses mots mais quelque chose sonnait faux. Les dieux avaient gagné, alors leur version était davantage relayée. Était-ce Siegfried qui avait été corrompu par Heimdall ou bien elle qui avait été empoisonnée par les paroles de Torunn ? Deux camps, deux versions accusant l’autre et aucun arbitre. Et puis, Torunn ne lui avait toujours pas parlé d’Idunn et si Heimdall l’avait tuée, il y avait peu de chance qu’il s’en soit vanté. Sygn n’eut pas le courage de questionner ouvertement les propos de son frère. Elle était trop peureuse à l’idée qu’un écart se soit creusé entre eux. Cela pouvait ne rester qu’une fissure si elle en restait éloignée.
— Je voulais te parler de quelque chose qui s’est produit là-bas, dit Siegfried. C’est de ça que je voulais te parler sans qu’ils nous entendent. En fait, non, il y a eu plusieurs choses.
— Je t’écoute.
— Déjà, tout le temps que j’étais là-bas, Papa m’a interdit de parler de toi à qui que ce soit.
— Pourquoi ?
— Il a dit que c’est parce que Heimdall n’aimait pas les sorcières. Pour ne pas le contrarier, j’imagine.
— Donc ça, ce n’est pas seulement dans la tête de notre mère, fit remarquer Sygn.
— Je pense que c’était pour te protéger mais… je ne sais pas. Ça avait l’air très important. Je veux dire, même aux autres, je n’ai pas eu le droit de dire que j’avais une sœur. Alors que tu pourrais juste être une fille normale. Sans pouvoirs. Comme j’aurais voulu leur raconter comment tu fais apparaître des dragons et…
— Je ne peux plus le faire, le coupa Sygn avec un sourire désolé.
Suite à quoi, elle résuma le déroulé des deux années. Torunn qui l’avait arrachée au Grand Fleuve, les sommeils dénués de rêves, les potions, les onguents qu’elle lui avait appris à concocter. Les confidences qu’elle laissait échapper.
— De quoi Odin peut-il être en train de mourir ? Penses-tu que ça peut-être le méfait du dieu fourbe Loki ?
Sygn fronça les sourcils. Que venait faire le dieu Loki dans cette histoire ?
— Non, je ne pense pas. En fait, je crois que c’est beaucoup plus simple que cela. S’il n’y a plus de Pommes de Jouvence, les dieux vieillissent et un jour, ils meurent, c’est tout.
Siegfried ne répondit rien et pourtant, son scepticisme crevait les yeux.
— Il y a eu autre chose, quelques jours après qu’on soit arrivé à la cité, se souvint-il tout à coup. Il y a une… une sorcière qui est venue.
— Une sorcière ? Comment ça ?
— Attends, attends… Quand je l’ai vue, j’ai eu l’impression de la connaître. Elle est restée une journée et puis elle est repartie. Une année après cela, elle est venue de nouveau. Et c’est là que je me suis souvenu. Je l’avais déjà vue dans un cauchemar, il y a longtemps, quand j’étais petit.
— Tu ne m’as jamais parlé de ce genre de cauchemar.
— Je ne suis pas certain que tu étais née quand je les faisais.
— Comment peux-tu te souvenir d’elle, depuis tout ce temps ?
— Elle me terrifiait, je crois. C’est une… une créature couverte d’écailles noires. Et elle était là, en chair et en os. Et plus j’y pense, plus je suis certain qu’elle s’est déjà tenue ici.
— Mais qui était-ce ? Que venait-elle faire ?
— C’est là que ça devient encore plus étrange. J’ai demandé à Papa. Il a cherché à noyer le poisson pendant un moment et puis, tu le connais, il a fini par répondre. Il a dit que ça ne servait à rien de me le cacher, qu’il valait mieux que je l’apprenne de sa bouche que des ragots qui circulent. D’après lui, elle s’appelle Lopten et chaque année, elle se présente à Heimdall pour lui parler du Tissage des Nornes. Elle passe une journée à la cité, d’ailleurs Papa l’a escortée tout du long, et elle s’en va, jusqu’à l’année suivante.
— Je me demande vraiment ce qu’elle vient faire là-bas. Enfin, je veux dire, elle n’a que faire de cette cité ! Pourquoi consent-elle à y venir ? Et tu dis qu’elle serait déjà venue ici, dans cette maison ?
— Je n’en suis pas certain… Je l’ai peut-être seulement rêvé mais… je ne sais pas. Comment j’aurais pu l’imaginer sans l’avoir vue ?
Sygn avait le sentiment de manquer d’éléments pour comprendre quoique ce soit. Elle ignorait quoi, mais il y avait quelque chose de capital là-dedans. Lopten, cette sorcière capable de franchir les remparts d’une cité construite pour l’en empêcher. Cette sorcière… était-elle une traîtresse, comme l’étaient les Vanes décrits par Torunn ? Et pourquoi nécessitait-elle une escorte si rapprochée ? Les gens de Heimdall avaient-ils l’audace nécessaire pour prétendre s’en prendre à elle ? Heimdall devait douter de sa nouvelle loyauté. Et si c’était Heimdall qui avait rejoint le bord adverse ? Sygn en doutait. Quel intérêt pour lui ? Et puis, Torunn ne le haïrait pas tant si c’était le cas. Mais cette cité… Sygn mit le doigt dessus. Lopten avait sans doute la mainmise dessus. Torunn parlait de décadence… Cette Lopten avait-elle une autre raison de venir ? Un tribut à percevoir ? Quelque chose la ramenait chaque année. Elle convoitait… ou alors on la tenait par la contrainte. Lopten pouvait aussi bien être une chienne loyale qu’une louve que l’on tenait en laisse.
— Logiquement, elle ne va pas tarder à revenir à Alldrheim, compléta Siegfried, qui connaissait assez sa sœur pour deviner ses intentions. Mais tu ne peux pas venir. Tu dois rester éloignée de là… Je crois que ce serait dangereux, pour toi. Et il faut aussi que je te dise… Nous repartons dans quelques jours.
— Déjà ? Tu viens à peine de rentrer ! Tu m’avais promis que… Pour combien de temps cette fois ?
— Heimdall veut que Papa veille sur la cité durant son absence. Il a prévu de voyager, je crois.
— Pour les funérailles d’Odin, supposa Sygn.
— Mais il n’est pas mort !
— Ça ne va plus tarder, on dirait.
Siegfried allait repartir, déjà. Sygn en était plus déçue que réellement triste. Le jeune homme qui se tenait assis sur l’autre lit n’était plus exactement son frère. Il était différent. Ses mots et son apparence avaient changés.
— Sieg ?
— Quoi ?
— Quand vous avez fait le chemin, la première fois. Papa, il a utilisé une clef ou quelque chose ?
— Comment ça ?
— Comment est-ce que vous avez passé le brouillard ?
— Il n’y en avait pas. D’ailleurs je t’en ai voulu de ne pas nous avoir rejoint. Tu avais promis qu’on verrait les remparts ensemble.
— Mais j’ai essayé de vous rattraper ! Je n’y suis pas arrivée. Il y avait un brouillard terrible ce jour-là ! Torunn a jeté un sort sur la forêt et je ne sais pas comment, mais Papa, lui, passe au travers. Il doit avoir quelque chose, un objet ou je ne sais pas.
— Il n’avait rien sur lui. Rien de spécial, enfin je n’ai rien vu.
Les abeilles avaient pourtant parlé d’une clef.
Plus tard dans la soirée, Sygn put constater qu’une chose n’avait pas changé chez son frère : sa capacité à s’endormir comme une masse. Ses ronflements d’ours couvrirent le souffle délicat de la bise et poussèrent sa sœur, qui aspirait à la réflexion, à quitter la chambre.
Il y avait quelque chose qui l’intriguait, avec cette Lopten. Qui était cette créature née des cauchemars de Siegfried ? Une autre sorcière. Une autre version de l’histoire. Si elle était déjà venue, Torunn devait la connaître. Il lui fallait l’interroger. Le lendemain, dès son retour des Jardins. Pas un jour plus loin.
Torunn, fidèle à ses habitudes bafoua les plans de sa fille. L’insomnie l’avait également rejetée de sa couche. Les cheveux grisonnants en pagaille, son bec de lièvre relevé sur une bouche pâteuse, elle se laissa choir dans sa chaise à bascule.
— Que fais-tu à cette heure ?
— Rien, répondit Sygn. Enfin, comme toi, je suppose. Je n’arrive pas à dormir.
— Fais-moi réchauffer un peu de cette tisane que tu as préparé tout à l’heure et installe-toi avec moi.
— Oui… oui, bien sûr.
Torunn suivit les gestes vacillants de Sygn. Les braises ravivées, l’odeur du thym masquait assez bien le parfum entêtant de l’élixir de vérité. Pour une première, ce n’est pas si mal. Dès qu’elle en eut un bol dans les mains, Torunn le but d’une traite.
— Tu t’en es bien sortie. Avec cette tisane. Je crois que tu as eu raison de la faire. Cela nous fera du bien, à toutes les deux.
Sygn interdite, Torunn se resservit.
— J’avais promis de te parler d’Idunn et je m’étais personnellement imposée la mort d’Odin comme dernier délai. C’est une promesse que je n’aurais probablement pas tenue sans cette potion. Avant que tu ne te défendes d’avoir mis quoi que ce soit d’autre que du thym dans cette eau, saches que je suis fière de toi Sygn. De la sorcière pugnace que tu deviens un peu plus chaque jour.
La déesse des bois se dandina dans son fauteuil, appréciant pour une fois le monticule de peaux que Lazare avait un jour disposé sur l’assise. Le feu réconfortait ses pieds glacés. Sygn consentit à s’asseoir sur le banc, silencieuse et attentive.
— Aussi loin que je me souvienne, Idunn a toujours tout fait pour me protéger. Quand Odin nous a enlevées, elle lui a offert ses dons. Les Asgardiens se goinfraient comme des porcs de ces pommes qu’elle cultivait dans ses Jardins. Ils étaient rustres, ingrats. Comme si ces pommes leur revenaient de droit et comme si les leur offrir constituait un privilège. Tous les fils du Borgne peuvent être maudits. Tous. J’espère qu’ils agoniseront, impuissants, moqués, humiliés avant d’être oubliés. Mais ce n’est pas d’eux que tu veux entendre parler. C’est d’Idunn. Que puis-je te dire d’elle que tu ne saches déjà ?
Idunn m’a montré comment entretenir les pousses les plus fragiles, elle m’a appris tout ce que je sais et tout ce que j’ai tenté de te transmettre. Elle avait une patience et un amour pour ces plantes qu’une mère ne saurait avoir pour ses enfants. Chaque fois qu’elle se rendait dans ses grandes allées de pommiers, elle retrouvait l’insouciance qui était la sienne à Vanaheim.
Torunn détourna ses yeux du feu. Son cœur s’emballait mais la potion l’enjoignait à poursuivre.
— Après quatre ou cinq années à nous considérer comme ses animaux de foire, je crois qu’Odin s’est lassé de nous. J’avais été le monstre suffisamment longtemps pour que ma difformité cesse de l’amuser. Nous tourmenter ne lui apportait plus la satisfaction des débuts. Il se mit même à détester Idunn et tous deux conclurent qu’il valait mieux pour chacun de s’éviter. Idunn n’était plus la gamine qu’il avait arraché à son foyer, c’était une Vane consciente de la valeur de ses dons et le Vieux n’appréciait pas se le voir rappeler. Alors, nous nous sommes installées à l’écart, à la lisière de la Forêt de Fer. Idunn allait cueillir ses pommes, les déposait devant chaque temple afin que personne n’ait plus de raison de s’approcher d’elle. De nous. Nous recevions encore la visite de certains Vanes mais je crois… Asgard a brisé notre communauté. Ça n’était plus pareil et Idunn n’aimait pas les faux-semblants. Elle s’est prise d’affection de l’un ou de l’autre mais il ne me semble pas l’avoir vu aimer qui que ce soit à la manière dont on l’attend d’une femme. Ô, oui, je me souviens de ce malheureux Bragi qu’elle faisait tourner en bourrique. Le pauvre venait chanter sous la fenêtre mais ça n’a jamais réellement pris.
Un nœud à la fois, la langue de Torunn se déliait. La tisane embaumait son esprit, si bien qu’elle se fichait que ses mots furent seulement pensés ou prononcés. Tant qu’ils ne pesaient plus sur elle.
— Un jour, je me suis absentée de notre maison. Je ne saurais plus te dire pourquoi. Ça n’a pas d’importance. Plus maintenant. Quand je suis revenue, Idunn était assise devant le feu, au milieu d’une pagaille sans nom. Les pichets qu’elle adorait décorer de fleurs séchées, ses petites boites de friandises, ses plats à tartes, tout était renversé, brisé. La nappe qu’elle avait brodé de perles était chiffonnée et avait été déchirée par des griffes. Idunn ne m’a pas regardée, elle ne m’a pas parlé. Et quand j’y pense, elle ne m’a plus jamais regardée ni parlé, après ce jour-là. Ses joues dégoulinaient des couleurs dont elle maquillait ses yeux. Ses lèvres et ses mains tremblaient et… Et c’est là que j’ai vu. Le jupon de sa robe, relevé sur ses cuisses. Et entre ses jambes, du sang. Pas… Pas beaucoup, juste un peu. Mais du sang qui n’aurait pas dû être là. J’ai voulu prendre ses mains dans les miennes mais elle s’est aussitôt mise à pleurer et à crier. Entendre son nom ou ma voix ne servait à rien, elle n’écoutait pas. C’est comme si c’était son fantôme qui se tenait dans la maison.
Les jours suivants, j’ai essayé de l’apaiser. Mais même ses jardins n’y parvenaient pas. Elle ne voulait plus y aller. Elle fixait le vide sans les voir. Elle ne mangeait plus, ne buvait plus. J’ignore si elle dormait encore. Bien sûr, j’avais compris ce qui lui était arrivé. Et jamais je n’ai éprouvé une telle colère. J’aurais pu mourir pour la ramener parmi les vivants. J’aurais scellé des pactes, j’aurais épousé n’importe lequel de ces monstres, j’aurais remonté le temps pour me trouver à sa place, si j’avais pu. Je me hais de ne pas avoir été là. J’aurais dû être là. Ce qui était arrivé est ma faute.
— Ce n’était pas ta faute. C’était la faute de…
— Jamais elle n’a pu dire ou me désigner qui lui avait fait ça. Qui. Seulement un nom. C’est tout ce que je lui demandais, tu comprends ? Un nom, puis le silence pour une éternité si tel était son prix. Mais Idunn ne parlait plus. Elle pleurait, elle criait comme un bébé qui n’a d’autres moyens de s’exprimer. Je me suis rendue chez les Ases, j’ai interrogé les Vanes mais personne n’avait rien vu. Tous ces chiens se serraient les coudes. Et puis, j’ai attendu que Heimdall revienne à Asgard à l’occasion de Yule et je lui ai demandé. Celui qui voit-au-delà, cracha-t-elle, mâchoire serrée. Celui qui voit au-delà mais dont la queue reste entre les pattes. Il a vu, Sygn. Ce monstre sait qui a violé ma sœur. Qui lui arraché toute sa lumière. Mais ce sale lâche… Ce sale lâche n’a pas parlé.
Le poing serré sur sa coupe, Torunn retenait une tornade dans sa gorge.
—Et… Qu’est-il arrivé, ensuite ? demanda Sygn qui regrettait autant d’avoir entendu cette histoire que d’avoir voulu l’arracher à sa mère.
— A l’automne suivant, j’ai cru voir Idunn retrouver un semblant d'aplomb. Je l’ai vue se lever et marcher droit vers ses Jardins, un panier sous le bras. Je n’ai pas voulu l’accompagner car je ne voulais pas risquer de l’entendre hurler à nouveau. De tout mon cœur, j’ai cru qu’elle reviendrait en paix de sa cueillette. Je préparai le thé qu’elle préférait et je m’essayai même à faire un gâteau que je me voyais déjà partager avec elle, à son retour. Il aurait trop cuit, aurait été dur comme la pierre, et elle, elle aurait ri. Je croyais que j’entendrais de nouveau son rire. J’avais fait tant de mal que je l’ai laissée seule. Je croyais… je croyais que cela lui ferait du bien de sentir l’air frais après toute une saison passée enfermée dans sa chaumière.
Torunn tira ce qui lui restait de tisane.
— Quand je l’ai retrouvée, elle était pendue au bout d’une corde qu’elle avait enroulée à la branche de son arbre favori. C’est une vision que je n’ai pas supportée, finit Torunn, la voix fêlée. J’ai mis le feu à ses maudits Jardins et j’ai quitté Asgard quand il n’en restât plus que des cendres.
Son fauteuil grinça sur le plancher.
— Mon plus grand regret, c’est de ne pas avoir mis le feu à toute ce royaume. Qu’importe qui avait commis quoi. Leur silence entendu, à tous, a autant tué ma sœur que celui qui l’a agressée.
— Je suis tellement désolée, Maman.
— Pourquoi, pour ça ? Cette tisane n’était pas si mauvaise.
— Je n’aurais pas dû te forcer à parler de ça. Je suis vraiment désolée pour ce qui est arrivé à … à Idunn. Ce n’était pas ta faute. Et je suis sûre que… qu’elle mesurait malgré toute la chance qu’elle avait de t’avoir. D’être aimée par toi.
— J’ai bu cette potion en sachant ce qu’il y avait dedans. Mais ce n’est pas uniquement pour cette histoire que tu as voulu me faire boire cette potion, n’est-ce-pas ?
A ce timbre doucereux qui était celui de Torunn, Sygn comprit qu’il était inutile de compatir avec elle. La plaie de Torunn saignait et elle saignerait éternellement. Des excuses larmoyantes ne changeraient rien. C’était une porte qu’elle avait appris à ouvrir et à refermer avec une déconcertante aisance.
— J’ai… j’ai besoin de savoir des choses.
— Dis-moi.
— D’abord, pourquoi m’as-tu m’as séparée du Fleuve ?
— Il t’aurait emportée, tu n’es pas assez forte pour le maîtriser. Je veux seulement te protéger.
— Mais de quoi ? M’as-tu pris tout cela pour être certaine que je ne risquais pas de devenir la rivale de Siegfried ni même la tienne ?
— C’est ce que tu crois Sigyn ? railla Torunn. Que tu es si puissante que tu en menacerais le destin de ton frère ou le mien ? Ne sois pas stupide. As-tu si peu foi en ta propre potion ?
Torunn agitait doucement son gobelet pour en remuer le contenu. Soudain, Sygn se mit à envier son apparente sérénité. Torunn était débarrassée des confidences qui lui assombrissaient le cœur tandis qu’elle, se laissait consumer par la peur, l’incertitude, la rancœur. Et par la jalousie. Elle refusait de haïr Siegfried et pourtant, la chose apparaissait facile. Et tentante. Lui que les foules admiraient de l’autre côté des remparts. Lui, qui avait le droit d’exister au vu et au su de tous. Pourquoi devait-elle rester ici, sans réponse et sans identité ?
— Quel est ce nom que tu viens de prononcer ? Dis-moi ce que les Nornes ont vu. Dis-moi ce qu’elles ont tissé sur leur trame pour moi. Je veux le savoir. C’est tout ce que je veux savoir.
— Sigyn est le nom que ton père a choisi mais que je refuse de te voir porter, répondit froidement Torunn.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n’en es pas digne. Quant à ce que les Nornes t’ont tissé, tu ne me croirais pas. Je ne suis pas certaine de le croire moi-même.
— Mais tu l’as vu de tes yeux, n’est-ce pas ?
— Non. Les Nornes n’ouvrent pas leur Observatoire à tout le monde. Rares sont ceux qui jouissent d’un tel privilège.
— Alors, comment l’as-tu su ?
— Quelqu’un qui jouit d’un tel privilège me l’a dit.
— Qui ? Qui était-ce ? Quel est son nom ?
— Lopten.
Lopten.
Sygn en demeura interdite. Idiote de ne pas avoir vu ce qui se trouvait sous son nez.
Evidemment. Lopten. Les dieux retenaient les Sorcières, Vanes, Jötnar, Elfes blanches ou noires, Géantes ou Naines, peu importait leur origine pourvu qu’elles disposent d’un don auquel ils ne pouvaient prétendre. Idunn avait vendu ses pommes contre la vie sauve de Torunn. Et Lopten ? Qu’avait-elle échangé contre son privilège ?
— Peu avant ta naissance, Lopten est venue ici et m’a dit que tu n’apparaissais pas sur le tissage des Nornes.
— Quoi ? Comment ça ? Je veux dire, comment c’est possible ? Qu’est-ce que… qu’est-ce que ça signifie ?
— Que les Nornes n’ont rien en réserve pour toi. Qu’elles t’ont oubliée. Que tu n’es pas censée exister. Qu’est-ce que j’en sais ?
— Mais tu sais toujours tout, toi !
— Navrée de te décevoir, Sygn.
— Mais tu n’as… tu n’as jamais cherché à savoir ?
— Qu’est-ce que ça aurait changé que je le sache ?
Qu’est-ce que ça aurait … Sygn se sentit étrangère à sa propre maison. A sa propre mère. Qu’est-ce que ça aurait changé qu’elle le sache ? Aurait-ce été moins douloureux de comprendre le rejet de Torunn ? Aurait-il été plus acceptable ? Sygn se serait-elle résignée à lui plaire ? Aurait-elle lutté davantage pour attirer son attention ou se serait-elle découragée devant la fatalité ?
— C’est pour ça que tu me gardes ici ? Pour que personne ne soit au courant ?
— Cela ne doit pas porter préjudice à ton frère. Il est tout ce que j’ai.
— Et si… et Si Lopten t’avait menti ?
— Oui, elle m’a peut-être menti, concéda Torunn. Nous nous sommes querellées autrefois, et peut-être a-t-elle menti pour me tourmenter.
— A quel sujet vous êtes-vous disputées ? Était-ce sérieux au point de …
— Lopten est une putain à qui on ne peut faire confiance, de toutes façons.
— Personne n’est digne de confiance si on t’écoute ! s’emporta Sygn. Que dirait-elle de toi, si on l’interrogeait ?
— Ne prends pas sa défense, tu ne la connais pas. Lopten est une bête. Elle le porte sur elle.
— Tout comme toi !
— Pourquoi ? Parce que je ne t’ai pas aimée ? Tu n’es plus une enfant, Sygn. Il est trop tard pour ça. Tu m’as pris ce que j’avais, tu m’as broyé le cœur et les os quand tu es née. Et pour autant, je ne te l’ai pas fait payer. Je ne t’ai peut-être pas aimée mais je t’ai élevée. Je t’ai même donné un foyer ici, dans cette forêt que tu accuses d’être une prison.
— Je vais partir. Je vais retrouver Lokten et je lui demanderai ce qu’elle sait.
— Et comment comptes-tu passer au travers du brouillard ? Petite sotte.
— Je sais qu’il y a un moyen de contourner tes sorts. Et je crois que j’ai compris ce que c’est.
Avant que Torunn vienne la rejoindre, Sygn avait fouillé les affaires de Lazare. Des poches de sa veste brodée à son carquois, en passant par les sacoches fixées sur la selle de Spiegel. C’est là qu’elle avait compris. Comment Lazare pouvait passer les frontières sans prononcer la moindre incantation, sans patte blanche à montrer. Comment Siegfried avait pu passer, lui aussi. Et comment Torunn avait pu s’enfuir d’Asgard sans être rattrapée.
— C’est Spiegel.
— Soit, grinça Torunn sans dissimuler sa contrariété. Tu n’as qu’à aller poser tes questions à Lopten, si c’est à elle que tu préfères accorder ta confiance. Pars si c’est que tu veux tant. Je suis lasse de te retenir.
Torunn se tourna vers le feu et c’est comme si, tout à coup, Sygn avait cessé d’exister. Dehors, sur le rebord de la fenêtre, une ombre venait de se poser, sa couronne d’orbes noires, brillant sur son crâne.
Le Vieux Borgne était mort.