Jardin des littératures de l'imaginaire
L'eau tiède épousait les pas de Lokten et dans ses veines, le sang avait adopté une température si proche, qu’il peinait à distinguer ses propres contours. Des poissons argentés se faufilaient entre ses jambes et ses mains. Ils l’acceptaient comme ils acceptaient les berges et les branches qui trempaient leurs bourgeons. Quelle étrangeté que cette acception spontanée.
De temps à autre, Lokten scrutait son reflet. En quelques heures, abreuvé de l’eau prodigieuse, une mince musculature avait recouvert son squelette. Il se sentait plus fort et constatait son étonnante endurance à chaque nouveau pas.
Cependant, il éprouvait un vide curieux. Nul semblable de s’était encore présenté à lui. Les plantes le repoussaient vers les bêtes et les bêtes vers les plantes. Nulle créature qui parut pensante ne fut encline à communiquer. Au mieux était-il évité. C’était cela. Il était évité. Pas accepté, juste, toléré.
Était-ce si différent de sa prison ? Lokten ignorait qu’un tel sentiment portât un nom, et pourtant, il était dramatiquement commun. Lokten se sentait seul mais, pour la première fois de son existence, cela le dérangeait.
Persuadé que rencontrer sa bienfaitrice y remédierait, il remonta le ruisseau à vive allure et en atteignit l’extrémité en fin d’après-midi. Le ruisseau débouchait sur un lac dont la brillance ouvrait une fenêtre sur le ciel. Bordé d’arbres et de fleurs que l’hiver n’avait pas étouffé, le lieu n’en restait pas moins découvert. Les sens en alerte, Lokten se dissimula entre les joncs, d’où il chercha celle qu’il espérait trouver mais rapidement, il dut se rendre à l’évidence : elle ne l’attendait pas là.
Sur la rive opposée, deux créatures se livraient à une parade singulière. Comme Lokten, elles possédaient deux jambes et deux bras, des cheveux et une peau claire. Les paroles et les caresses qu’elles s’échangeaient constituaient une langue aussi étrangère qu’harmonieuse. Un homme – que Lokten ne tarda pas à reconnaître, et une femme. Deux êtres qui n’en formèrent qu’un, le temps d’une fusion faite de spasmes et de soupirs.
Le vide, dans la poitrine de Lokten, s’élargit. Son esprit se replia sur lui-même ; dans ces replis s’épanouissait la solitude comme la pourriture dans les angles d’une prison.
L’avait-il réellement quittée ?
Il voulut les trouver hideux. En vain. Pourtant, il détestait autant Lazare que cette femme qui le choyait. Était-ce elle, celle qui devait venir à son secours ? Comment pouvait-elle être cette bienfaitrice ? Comment pouvait-elle gâter Lazare et le protéger, lui ?
Tout à coup, et bien qu’il ne bougeât pas d’un iota, il fut tiré hors de sa tanière. La compagne de Lazare l’avait vu, Lokten en était certain. Deux pupilles noires, acérées et saillantes sur des iris d’ambre et de cuivre l’avaient touché et elles perçaient son esprit sans rencontrer de résistance.
Le défiait-elle d’approcher ?
Lazare se retira bientôt. Lazare. Lui faire la peau. Lokten hésita profondément. Le poursuivre ou rester avec elle. Cela n’eut plus la moindre importance. Il le laissa filer. La déesse l’attendait. Quand elle l’invita à se montrer, il ne se fit pas prier. Le cœur de Lokten se jetait contre les barreaux de sa prison d’os. Cette créature, déesse, sirène, sorcière ou seulement femme lui apparaissait telle une semblable.
— Tu es la chose qui s'est envolée d'Alldrheim, déclara-t-elle en dégageant les mèches grasses du front de Lokten.
— Je suis comme toi.
Elle secoua doucement la tête et moqua son aplomb.
— Personne n'est comme moi, pauvre enfant.
Après l’avoir quelque peu peigné de ses doigts, elle lui prit la main et le guida sur la berge. Là, entre les racines d’un arbre centenaire, elle ramassa une étole de peau dont elle couvrit Lokten, tandis que demeurait exposée sa propre nudité.
— La nouvelle de ta liberté fera bientôt trembler les dieux.
Les pas de Torunn dessinaient un cercle autour de Lokten. Parcourant l’homme qui se dressait devant elle, elle sema des frissons le long de ses membres. A ses caresses, ce corps jeune réagissait comme celui de Lazare. Mécanique universelle, désespérément prévisible dont Torunn avait cessé de s’enorgueillir. Les hommes ne cherchaient ni beauté, ni charme. Ils cherchaient une occasion. Une chose sur laquelle apposer leur marque. Un trophée à exhiber.
— Je t'ai vu envier mon époux.
— Je n’envie pas Lazare. C’est un cheval bloqué entre les œillères et le fouet de son maître.
— Ta mère t’a enseigné une délicieuse éloquence.
Torunn ne douta pas un instant que le fils de Lopten en pensait bien plus qu’il n’en disait. Derrière son visage raide, s’agitait une intelligence que les mots n’auraient pu honorer. Un esprit qu’il devait sans équivoque à sa démone de mère. Quant à sa beauté - qui n’apparaissait que sous ce jour, elle était celle de son père, qui qu’il fut.
— Tu aimerais te venger. De Heimdall et plus encore de mon époux. Lazare t'a enlevé de la cavité de pierre où tu es né. Il t’a battu. Il t’a nargué. Il t’a humilié. Il t’a affamé et assoiffé. Mais cela reste difficile, n’est-ce pas ? Tu t'es peut-être attaché à lui, car malgré tout, durant toutes ces années, il était le seul témoin de ton existence. S’il disparaissait, qui se souviendrait de toi ?
Sous le pli disgracieux de sa lèvre, la déesse révéla un sourire cruel. Ses mots s’immisçaient en Lokten, ils se mêlaient à une percussion lourde et se confondaient parmi ses propres pensées. Il ne sut plus les différencier. Qu’était-il venu faire ici ? Pourquoi avait-il laissé partir Lazare ? Qu’avait espéré sa propre mère, en le libérant ?
— Pourquoi a-t-il fait cela ?
La candeur dans sa voix désola la déesse. Elle l'enlaça comme Lopten l’enlaçait autrefois.
— Tu as été enfermé parce qu'Odin te craignait.
— Alors, il aurait dû me tuer.
— Il aurait préféré s'arracher son deuxième œil que de te laisser aux mains de la Reine des Morts. J’aimerai te proposer un marché, fils de Lopten. Tu n’es pas le seul à avoir été blessé par Odin et mon Jardin rescelle tout ce que ses fils et ses filles pourraient désirer. C’est un trésor dont ils vont tenter de s’emparer aussitôt en apprendront-ils l’existence. Veille sur mon Jardin. Sois le Dragon protégeant son Trésor et en échange, en ces lieux, je te livrerai ton geôlier. Lazare. Je te le livrerai vivant si tu es de ces chats qui aiment jouer avec leur proie, ou mort, si tu tiens du lion qui préfère voir son festin déposé à ses pieds. Je te livrerai ceux qui t’ont condamné, ceux qui t’ont pris ta mère.
Était-elle cette semblable qu’il avait tant espéré rencontrer ? Son regard ambré se consumait. Il nourrissait l’étincelle qui enflammerait le bûcher des dieux. Ceux qui les avaient maudits, ceux qui leur avait tout pris. Pouvait-elle seulement être vulnérable ou n’était-elle que démence refoulée ? Lokten prit peur. Elle l’avait charmée comme une amante et réconfortée comme une mère. Était-ce à elle que Lopten avait remis sa confiance ? Non, Lopten le voulait vivant, elle le voulait libre.
— Tu n’es pas celle que je cherche.
Les caresses de la déesse se suspendirent. Tout à coup, Lokten crut s’éveiller. Il se sentit lourd. La déesse s’écarta de lui et n’exprima plus que le mépris.
— Tu auras la place que je t’attribuerai et tu m’en seras reconnaissant.
Sa proximité devint insupportable à Lokten. La déesse emprisonna ses poignets. Il tenta de s’en dégager et elle s’amusa de sa révolte. Et puis, dans un caprice, elle le lâcha. Triomphante. Radieuse.
Là où se tenaient ses mains, s’étaient soudées des chaînes.
Des chaînes aussi profondément enracinées que les arbres les plus anciens de la forêt.