Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 44 : Les tourments de Loki

Le matin réchauffait la peau claire de la sorcière et donnait à ses cheveux de fée de vifs reflets noisette. Les heures avaient dilué la rougeur de ses joues et la moiteur de son corps. Elle reposait, aussi paisible et fraîche qu’une fleur perlant de rosée. Loki enviait sa tranquillité. Elle n’avait plus besoin de lui. L’inverse n’était pas vrai. S’il savait se libérer du serpent lorsqu’il quittait la caverne et errait seul sur les berges du Fleuve, l’Enchanteresse l’attendait toujours sur l’autre rive. 

Assis sur le bord du lit, il hésita à effleurer son amante, à flatter la pointe de son épaule, rien que du bout des doigts, une minute, sans réellement comprendre ce qui motivait cette envie. Ou ce qui l’en retenait. Cela n’aurait pas dû avoir d’importance. Cela n’en avait jamais, d’habitude. Que lui avait-elle fait ? Pourquoi avait-il eu peur, ce soir-là, à Nidavellir ? Et pourquoi avait-il tant de mal, à présent, à, simplement, déplier les jambes, se redresser et refermer la porte derrière lui ? Il en avait délaissé tout un tas avant elle. Tout ce monceau de partenaires pour lesquels il n’avait eu ni égard et ni regret. Que lui avait-elle fait ? Elle, cette petite chose ébréchée, qui n’avait ni beauté ni rang ? Que lui avait-elle fait ?  Quelle laisse lui avait-elle passée autour du cou ?

Ce ne pouvait être son fait. Loki se refusait à le croire. Cette sorcière-là… Non. Cela ne pouvait être son œuvre.  Derrière la fenêtre close de ses yeux ne résidait aucune sournoiserie. Il les avait sondés, il avait exploré toute sa vulnérabilité, écarté les replis de ses songes et n’avait rien trouvé.

Alors comment ?

Comment faisait-elle ?

Pour envoûter son esprit ?

Pour revenir si souvent dans ses pensées ?

Pour dicter les battements de son cœur ?

Comment lui avait-elle extorqué tant de confessions ? 

Comment avait-elle fait pour pénétrer ses rêves et ses cauchemars ? 

Non, elle n’y était pour rien.

Loki ne savait plus à qui se fier. L’intuition lui intimait de mettre un terme aux accusations. Elle n’avait joué aucun tour à ce lézard taiseux de Lokten. Pourquoi en agirait-elle autrement avec lui ? A quelles fins ? Non. Ce n’était pas elle. Tous les arguments du monde ne parvenaient toutefois pas à taire sa raison, qui elle, appelait à la méfiance.  Que lui avait-elle fait ? Il y avait forcément quelque chose d’autre que cette petite femme pétrie de bonnes intentions. Derrière une nature de si généreuse apparence, sommeillait toujours un mauvais fond. Mais quoi ?  Que cachait-elle ?

N’était-il pas temps de sortir des anciens rouages, n’était-il pas temps de cesser d’accoler à toutes l’ombre de la terrible Angrboda ? 

Sans qu’il n’en saisisse l’instant, Loki était revenu sur la nuque dégagée de Sygn. Que lui avait-elle fait ? Pourquoi désirait-il tant sentir à nouveau la peau marbrée de la sorcière contre la sienne ? La dernière nuit n’avait rien de commun avec les décadentes célébrations jadis organisées par Freyr. Cela n’avait rien à voir avec les nuits chaudes dans la cabane de Tanagra.

Qu’était-ce, alors ? 

Un sort. Une malédiction. Un piège.

Le parfum lourd des fleurs de pavots se mêlait à celui du lichen et du lierre. Le sang de Loki ne fit qu’un tour. D’où venaient ces plantes ? Comment pouvaient-elles s’épanouir si gaiement sur une terre que la Mort avait annexée ?

Elle. Oui, elle. C’était elle.

Elle qui n’avait fait que le haïr et l’humilier depuis le premier jour. L’évidence s’imposa. Cette vile sirène de Freya ! C’était tout à fait son genre et elle se féliciterait à la minute où elle le verrait, errant comme un chien perdu, à l’instar de tous ces hommes vaseux après l’obtention de quelques-unes de ses faveurs. 

  Sygn dormait, d’un sommeil profond qui devait demeurer intact. Loki se résolut à la quitter, d’un pas ferme, mais en dépit de toute sa détermination à faire échouer sa grande rivale, il laissa l’absence de Sygn l’envahir. Il la voulait auprès de lui, cette confidente sincère et dénuée de jugement, qui ne trouvait pas en son entendement singulier la preuve d’une défaillance due à sa race. On ne reprochait pas aux Ases, aux Vanes, aux Elfes ou aux Géants de penser comme tels, alors pourquoi en allait-il autrement pour les êtres de Musspelheim ? Pourquoi, ce que cette fille qui avait grandi au fond des bois avait naturellement accepté, Tanagra le rejetait ? Non, pire que cela : Tanagra le pardonnait. Elle lui pardonnait d’agir, elle lui pardonnait de penser, elle lui pardonnait d’exister. Elle se comportait comme une mère avec un enfant difforme et sauvage. Par moment, Tanagra l’étouffait avec ses sermons et ses mises en garde ; car Tanagra fréquentait un démon qu’elle rêvait de changer en homme, docile et raisonnable. Cela n’aurait bientôt plus d’importance.

Loki maudissait Freya. Son fichu Seidr pervertissait tout ce qui l’entourait. Il la maudissait car c’était elle, qui l’avait jeté au cœur de ce sac de nœuds, dans lequel s’emmêlaient ambitions et sentiments. Ces derniers étaient de loin les plus difficiles à ordonner. Ils ne s’encombraient d’aucune logique et semaient un chaos déplaisant. Quand Loki en identifiait un, qu’il remontait sa piste et qu’il croyait réussir à l’arracher de l’infernal tricot, il finissait immanquablement par s’étrangler. Plus il se débattait, plus le piège de Freya se resserrait.

A mesure que se creusait la distance entre Sygn et lui, une pensée rationnelle parvint enfin à se former dans son esprit. Une pensée que Loki, et cela le rassurait, dominait pleinement : tout cela n’était qu’une dernière épreuve. Un dernier prix à payer.

Loki avait longtemps attendu et les brèches s’alignaient une à une. Encore une. Plus qu’une et l’obscurité se fissurerait pour de bon. Tout se passait ainsi que prévu. Ainsi qu’Il l’avait prévu. Odin était mort. Ses sorts se brisaient, les uns à la suite des autres et Loki ressentait avec grand plaisir l’allégement de ses entraves. Bientôt. Une raison particulière l’avait conduit à Vanaheim, et il ne l’avait pas oubliée. Une raison qui ne concernait ni le rejeton de Lopten, ni cette sorcière. Leurs routes s’étaient croisées par le seul fait du hasard. Rien d’autre. Pas par celui du destin, pas par l’ineffable décision d’un dieu disparu. N’est-ce pas ? Rien qu’un heureux hasard, perçu comme la divine providence aux yeux naïfs des deux autres, mais pas pour lui. Non, Loki créait sa propre providence et bientôt, il incarnerait celle des inconscients qui l’avaient offensé. Aucun fil ne tirait sur ses poignets, personne ne lui dictait ses actes. N’est-ce pas ? S’il était là, c’était parce qu’il n’en avait pas décidé autrement.

     Dans les quartiers de Freyr, régnait un terrible désordre et, conformément aux habitudes, le devoir d’y remédier incombait à sa servante et elle ne s’en plaignait pas. C’est en chantonnant qu’elle secouait les draps et qu’elle regonflait les oreillers et c’est avec un sourire radieux qu’elle découvrit la présence de Loki, sur le seuil.

— Freyr ? Sais-tu où il se trouve ?

— Il est sorti. Dans ses champs, sans doute. Tout va bien, Monseigneur ? Vous avez l’air un peu…

— Bien, je te remercie.

Sur le point de tourner les talons, il se ravisa :

— Ton nom ?

— Monseigneur ?

— Ton nom, quel est-il ? N’en as-tu pas ?

— Oh, si, bien sûr. Je me prénomme Eir.

  De part et d’autre, la déception s’imposa. 

Eir, pour une évidente question d’honneur bafoué.

Loki, parce qu’il pensait que cela lui apporterait quelque chose (une proximité, une intimité, qu’en savait-il ?) de connaître le nom de sa compagne d’une nuit. Sauf que celle-ci lui importait peu. De plus, il lui reprochait sa réaction, aussi prévisible que l’avait supposé Sygn. Encore elle. Alors, avant d’avoir à affronter la gêne qui s’annonçait comme la suite logique de cet échange, il prit congé. 

Le lien qui l’attirait vers cette sorcière se resserrait chaque fois qu’il l’évoquait, ne serait-ce qu’en pensée. Il ne devait pas la laisser le condamner. Il se frottait compulsivement la nuque, comme pour vérifier qu’aucune corde ne l’entourait. Inutile. Sygn ne lui ferait pas cela. Elle rescellait plus de malice qu’elle n’en reconnaissait, mais pas de méchanceté. De l’intelligence. Du courage. Mais pas de cruauté. Pas quand ils se posaient sur lui. Rappelé quelques heures en arrières, il revit son regard fiévreux, voilé de cheveux bruns ; il ressentit sa peau brûlante, sa chair palpitante, au creux de sa main. Il se fit violence pour chasser cette image. Elle ne lui ferait pas changer d’avis. Pas arrivé là. Elle n’était qu’un petit grain de sable dans un rouage plus grand et plus important, une breloque entortillée sur le maillon d’une chaîne d’événements savamment prévus, précisément déclenchés. Rien de plus. Une inconnue trop insignifiante pour troubler l’équation.

  La douceur traîtresse du printemps couvrit Loki de sueur, à moins que ce ne fut la faute de sa course dans les couloirs ou encore celle, mesquine, de ses pensées qui, à chaque pas, s’entrechoquaient. Le temps lui manquerait bientôt. Cette certitude déploya son ombre sur lui. D’où venait-elle ? Il pressa le pas et prit la direction des cultures. Freyr s’affairait sur une parcelle de terre bêchée, que Loki traversa à grandes enjambées, sans considération pour les semis qui commençaient timidement à verdir. A son approche, le vane arbora un air réjoui. A ses pieds, de minuscules tiges perçaient le sol. Les récentes averses dorées portaient déjà leurs fruits.

Ô mon Prince, te voilà.  Regarde, là, fit-il en s’accroupissant et en pointant du doigt plusieurs pousses frêles. Ça y est, c’est en train de revenir. Les vois-tu ? Leurs racines sont bien plus fortes qu’elles n’y paraissent. Celles-là survivront plusieurs saisons dans cet état et quand Vanaheim redeviendra une terre clémente, elles s’épanouiront. Les champs seront plus hauts et plus dorés que…

— Je m’en réjouis Freyr, vraiment, mais ce n’est pas pour regarder l’herbe pousser que je suis ici. J’ai fait ma part. Je vous ai ramené des pommes d’Or. Et à toi, je t’ai même ramené un fils ! Tu me le dois, maintenant !

— Tu sembles si… Tu paraissais si apaisé et voici que tu cours comme si Surtr était à tes trousses, signa Freyr en se relevant. Plus personne n’est après toi, mon pauvre Prince. Je te le promets. Personne ne peut plus te faire de…

Lâche-moi Freyr ! Tu le peux, n’est-ce pas ? Ou alors m’as-tu menti ? Si c’est le cas, je reprendrais ce que j’ai ramené !

— Je ne t’ai pas menti. Donne-moi un peu de temps pour rassembler suffisamment de forces.

— Combien de temps te faudra-t-il ? 

Où est mon bel amant ? demanda Freyr avec regret. Que lui est-il arrivé en si peu de temps ? Ô, Loki, dis-moi seulement qui tu fuis, cette fois. 

—  Je ne fuis personne !

— Pourtant, tu ne penses qu’à partir. Que t’arrive-t-il ? Dis-le-moi. Je t’en prie. Dis-le-moi.

— Ta sœur, grinça enfin Loki.

— Que t’a-t-elle fait ? C’est par sa faute que tu souhaites précipiter ton départ ? Ô mon Prince, ne lui prête pas attention, je t’en conjure. Freya est une sœur formidable mais je sais comme elle peut se montrer détestable avec toi, je le sais, essaie seulement de…

— Ta traîtresse de sœur m’a maudit ! J’ai failli ne pas le remarquer mais la chose m’a enfin frappée. Elle m’a ensorcelé pour tenter de me piéger ici, avec elle, avec vous !

— Te piéger ? Pour quelle raison ferait-elle une telle chose ? Vous vous détestez ! De quoi l’accuses-tu exactement ? Quoiqu’elle ait pu dire ou faire, je suis certain qu’elle n’avait aucunement l’intention de…

— Tu as probablement raison, Freyr. C’est avec elle que je devrais en parler. Mais avant, je veux que tu t’engages, que tu me dises quand tu seras prêt.

— Tu comptes repartir bientôt, c’est cela ?

— Je n’avais rien d’autre à faire ici que de te réclamer mon dû.

— Dans ce cas… Nous partirons avec toi.

La masse nuageuse qui survola les cultures annonça une nouvelle pluie d’or. Freyr percevait en chaque goutte une bénédiction, le présage de jours meilleurs pour Vanaheim mais aussi pour sa reine d’antan. Freya ne le reconnaissait pas, mais elle se détachait de son déni, une larme après l’autre.

— Dès que Freya sera prête, nous te suivrons. Tu es notre salut, mon Prince. Avant l’apparition des côtes asgardiennes. Oui, ma parole sera honorée avant leur apparition. Alors, s’il te plaît, ne la brusque pas. Elle est encore très fragile.

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