Jardin des littératures de l'imaginaire
Étriqué par son imposante armure, le souffle manquait à Siegfried. La sueur ruisselait le long de son front et perlait au bout de ses cils blancs. Il ne devait faiblir. De sa victoire, dépendait le destin de nombreux innocents. Alors, dans un hurlement bestial qui fit vibrer toute la forêt, le héros rassembla ses forces en vue de l’ultime assaut.
Dernier rempart de la cité, il se dressa, seul au milieu du brasier. Ses yeux clairs peinaient à s'accommoder à la piquante valse des cendres. Il ne devinait que trop bien la désolation qui avait consumé la clairière. Les troncs calcinés jonchaient le sol. La fumée étouffait l’horizon. Siegfried inspira une grande bouffée de cet air brûlant. La douleur dans ses poumons ne fit que raviver sa détermination. La vie pulsait encore dans ses veines et il se souvint que c’était à elle, qu’il devait s’accrocher.
« Tu seras un véritable héros, Siegfried. Grand Sauveur des Hommes, c’est sous ta lame que périront les plus meurtriers Fléaux d’Yggdrasil. »
Telle était la légende du valeureux Siegfried.
Tels étaient les mots de sa mère.
Tels avaient été ceux des Nornes. Cela signifie quelque chose, affirmait souvent Torunn. Les Nornes connaissent tout du Passé, du Présent et du Futur. Elles puisent leurs savoirs dans les racines de l’Arbre-Monde et dans le Grand Fleuve des rêves. Elles t’ont béni d’un fabuleux destin. Tu seras le héros d’un peuple, une légende dont tous se souviendront longtemps après toi. Des poètes chanteront tes exploits aux rois et aux reines qui gouverneront après la fin des temps. Les dieux admireront ta bravoure. A tes bras pendront les plus belles femmes et les plus beaux hommes. Ton cou sera paré d’or et tes épaules des fourrures les plus douces. Le monde t’appartiendra, mais tu devras lutter pour l’obtenir.
Et Siegfried avait lutté. Il avait traqué la bête et la combattait depuis l’aube. Désormais, blessée et mesquine, elle rampait dans la brume. Epée brandie, Siegfried l’attendait. Son triomphe serait celui des hommes et non celui des dieux. Car les dieux ne luttent pas. Ils prennent seulement.
Un coup de tonnerre retentit. Le dragon approchait. La fétidité de son haleine épaississait le brouillard. Quand il planta ses griffes dans la terre carbonisée de l’arène, c’est tout le pays, qui frémit.
Siegfried ne se laissa guère impressionner. Il ne cilla pas. Menton fièrement relevé, lèvres retroussées, il n’était pas celui qui s’inclinerait.
Le dragon avait au moins autant d’orgueil que lui, aussi, une telle insolence lui déplut. Son poitrail se gonfla d’un rugissement qui balaya le champ de bataille. Du bras, Siegfried se protégea de la vague brûlante. Il n’avait pas baissé son épée. Il n’avait pas plié. Il n’avait pas peur. Il ne devait pas le montrer. Il devait marcher sur l’ennemi et l’écraser.
Le dragon n’eut pas le moindre égard pour sa vaillance. Il laissa ce petit soldat de pacotille avancer et quand il fut assez proche, il cingla les airs de ses puissantes ailes.
Le souffle projeta Siegfried en arrière. Sa tête heurta une souche. De sa consistance, le monde ne garda qu’un sifflement, continu et atrocement aigu. Les esprits de Siegfried s’évaporaient. Le dragon se délectait de sa souffrance. Ses crochets suintaient de sang et de bile. Combien avaient péris sous ces lames de nacre ? Combien de héros avaient-elles déchiqueté avant ce jour ? Des milliers de démons dansaient dans ses écailles et renvoyaient le guerrier à la certitude d’une imminente défaite.
La vision des murs pâles de la cité, consumés par le feu, envahit Siegfried. Dans son affliction, il trouva un maigre réconfort dans les entailles dont ses multiples attaques avaient laborieusement percé la cuirasse du dragon. Il ne l’avait pas seulement épuisé. Il l’avait blessé. Il avait vaillamment combattu.
Une goutte épaisse s’écrasa au coin de sa bouche. Siegfried connaissait bien le goût de son propre sang. Celui-là n’était pas le sien. L’espoir bondit dans son cœur.
Oui, le dragon était fort, bien davantage qu’un homme ne le serait jamais, mais Siegfried était courageux, plus audacieux - bien plus qu’un dragon ne saurait l’imaginer. Il lui restait une dernière carte à jouer. Une dernière chance de vaincre.
Siegfried se souda au pommeau de son épée.
Après s’être pavané pour signifier sa supériorité, le monstre revint pour achever sa sinistre mission. Il ouvrit une gueule si grande qu’elle aurait pu engloutir le soleil. Ce petit soldat n’avait rien d’un astre, rien d’une étoile. Tout juste une luciole, devait-il se dire.
Siegfried guetta l’instant. Celui où il se trouverait entre ses mâchoires, juste avant qu’elles se referment sur lui. A cette seconde-là, il plongea sa lame, aussi loin, aussi fort que possible.
Leurs deux rugissements se mêlèrent dans un séisme qui ébranla tout Yggdrasil.
L’agonie du dragon noya Siegfried dans une lave chaude et épaisse comme de la boue. Il se releva, grisé tandis que son ennemi, terrassé, s’écroulait de tout son poids.
Siegfried lui trancha la tête et l’exposa vers les cieux, défiant ces dieux qui l’observaient depuis le début sans l’aider. Le sang coulait dans sa gorge et imprégnait son armure. Siegfried le sentait, fondant dans ses propres veines, irradiant son être de puissance et de gloire.
Le sang d’un dragon te rendra invincible, répétait sans cesse Torunn. Il faudra t’y baigner et te présenter ainsi recouvert à tous. Ils t’admireront et te craindront suffisamment pour toute une éternité.
Les cris de liesse d’une foule lointaine l’acclamaient. Des pétales de fleurs glacés tombaient tout autour de lui. Le poids de l’or autour de son cou, celui de la fourrure sur ses épaules. Seulement, avant que ses lèvres ne touchent la corne d’hydromel que lui tendait une silhouette floue, les chants se tarirent.
Le Rêve de Siegfried s’éteignit.
A regret, il rouvrit les yeux. Sa musculature s’était effacée, de même que sa hardiesse. Allongé dans l’herbe, il se redressa, tout vaseux.
Sygn s’agenouilla auprès de lui. Sa cadette, aussi brune qu’il était blond, lui essuyait le nez du bout de sa manche. Quand elle eut fini, Siegfried vit s’élargir la tache pourpre sur le tissu.
— Comment te sens-tu ? couina-t-elle. Ça va ?
— Oui, oui, ça va. C’était… Tu t’es surpassée, cette fois.
Sygn ne parut pas l’entendre. Elle s’affairait avec empressement. Elle avait mouillé un linge pour rafraîchir sa nuque moite, et inspectait son front, ses joues, ses mains et ses bras en quête d’égratignures. Siegfried lui trouvait l’air soucieux. Plus soucieux que de coutume.
— Sieg ?
— Quoi ?
— Ne dis rien à Maman, pitié. Dis-lui qu’on faisait les idiots et que tu es tombé. »
Sygn blêmissait à vue d’œil. Siegfried ne tarda pas à comprendre pourquoi. Si les courbatures qui grippaient ses articulations étaient invisibles, pour la bosse qui lui écrasait la tempe et l’entaille sur sa lèvre, c’était une autre histoire.
— On va rentrer, d’accord ? Je te ferai un onguent, comme elle, et ça ira mieux. Attends, je vais remettre un peu d’eau dessus en attendant.
— Tu ne sais pas faire les onguents de Maman, observa Siegfried.
—Tu te crois malin en disant ça ?
— Je faisais juste remarquer que ton plan…
— Je lui en piquerai dans ses réserves.
— Elle le saura. Elle sait toujours tout.
— Tant pis. On verra, j’inventerai quelque chose. Ne t’en fais pas pour ça...
Pendant que Sygn finissait d’éponger son nez, Siegfried leva les yeux vers le ciel, à la recherche de présages, comme le faisait parfois sa mère. Il se lassa bien vite. Si Torunn savait lire des choses dans le ciel, lui, ne voyait que des nuages.
Au bout d’un moment, Sygn soupira de soulagement. Le sang commençait à coaguler.
— Aller, on y va.
Elle bondit sur ses pieds et offrit son bras en béquille à son frère, qu’elle soupçonnait intérieurement d’exagérer sa douleur. Qu’importe. Mieux valait déguerpir car Torunn arrivait. On le lui soufflait à l’oreille. Cette fois-ci, on la prévenait de l’approche de leur mère. D’autres fois, on lui chuchotait quels dessins tracer avec ses doigts pour provoquer de petits miracles. A son grand dam, remettre son frère d’aplomb n’en faisait pas partie.
Ils n’avaient pas encore quitté la clairière quand Torunn apparut, vêtue d'un long manteau bleu et noir. Sa tignasse de jais encadrait sa figure fendue par un bec de lièvre. Dans une vaine tentative d’illusion, Sygn lâcha Siegfried et lui tapa amicalement le bras. Torunn croisa lentement les siens sous sa poitrine. Ses yeux noirs, comme ceux des corbeaux.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?
Sa voix rauque, comme leurs croassements.
— Rien, répliqua Sygn sur la défensive.
— Vraiment ?
— On allait juste rentrer. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu nous surveillais ?»
Torunn s’avança. A Siegfried, elle accorda sa plus douce étreinte. D’une main sur son front, elle apaisa sa fièvre et le faible tremblement de ses membres. Puis elle pivota vers Sygn. Son expression se durcit.
— Mon fils est blessé.
— Maman, s’il te plaît, la pria Siegfried. Tu aurais vu ce qu’elle est parvenue à faire cette fois-ci ! C'était incroyable… Je voyais tout ! Le dragon, je ressentais son souffle, je voyais les flammes, je l'entendais et… Elle pourrait être une sorcière aussi douée que toi et…
Ces flagorneries n’avaient que peu de valeur aux oreilles de Torunn qui ne voyait que la bosse qui déformait la tempe de son pauvre garçon, que la boue qui souillait ses vêtements, que le sang sur ses genoux éraflés.
— Je t'ai déjà dit de ne pas jouer à ça, Sygn.
— Maman, elle essaie juste de…
— Elle te manipule, Siegfried ! Elle t’a blessé parce qu’elle est jalouse de toi ! Ne le vois-tu pas ? Mon pauvre fils, tu as l’âme trop généreuse pour t’en rendre compte. »
C’en fut trop pour Sygn qui les dépassa tous les deux.
— Attends un peu ! s’écria Torunn en la retenant par le bras. Qu’est-ce que tu lui as fait cette fois ?
— Siegfried va devoir se battre un jour. Il faut bien qu’il s’y prépare.
— Parce que tu sais te battre, toi ? Un coup de vent et tu t’envoles, ma pauvre enfant !
— En attendant, ce que je fais, c’est mieux que toi, qui passe ton temps à lui répéter toutes ces histoires et mieux que Papa, qui n’est jamais là !
— Tu es jalouse de la gloire qui attends ton frère. Tu es pathétique, Sygn.
— Et toi, si tu voulais vraiment qu’il devienne ce héros dont tu parles tout le temps, tu aiderais Siegfried à se préparer. Mais la vérité, c’est que tu as peur qu’il soit capable de se débrouiller sans toi !
Une pression écrasa les entrailles de Torunn. Lui rompit le souffle, comme un coup de poing dans le ventre. Une vague glaciale la mit à genoux. La chose lui enfonça sa plainte dans la gorge et lui maintint la tête pour la forcer à regarder.
Siegfried gisait au sol. Son garçon. Désarticulé dans une posture grotesque. Exsangue. Ses yeux vides. Sa bouche entrouverte. Le cœur de Torunn se brisa. Elle voulut pleurer mais ses yeux étaient trop secs.
C’était Sygn. C’était elle qui la soumettait le plus terrible des supplices.
Et elle ne se contentait pas de montrer ainsi que le disait Siegfried : elle obligeait. Elle gravait ses cauchemars sur d’autres prunelles. Elle déviait le Fleuve. Il lui obéissait.
L’eau noire du Fleuve se retira bientôt, rendant Torunn à elle-même. Le temps rattrapa son retard. Sygn était déjà partie. Siegfried. Ce fut sa première pensée claire au milieu de toute sa confusion. Siegfried. Elle toucha ses joues rugueuses pour s’assurer de sa réelle présence. De son vivant. Siegfried. Il fallait le protéger. Son fils. Son fils bel et bien vivant. Son Siegfried qui était blessé.
— Maman, tu m’entends ? Tu étais toute…
— Il y avait…Tu es là. C’est ce qui compte.
Oui, il se tenait là. A ses côtés. Solide et palpable. Son bras était de chair et d’os et sa peau, doucement chauffée par le soleil, portait le hale de l’été passé.
— Laisse-moi te voir.
Siegfried soupira. Plus haut de deux têtes que sa mère, il consentit à se baisser. Torunn l’examina d’une manière qui le troubla. Avec avidité. Elle dévorait son visage. Elle en imprimait les moindres reliefs du bout des doigts. Un besoin physique, vital qu’elle manifestait quand elle avait peur.
— Tu sais, elle ne voulait pas me faire de mal et je me dis que… tu devrais peut-être montrer à Sygn comment faire des onguents pour…
— Elle fait déjà bien assez de mal, trancha Torunn.
— Je suis sûre qu’elle ne voulait pas…
— Les dieux n’aiment pas les sorcières, Siegfried. Inutile d’attirer leur attention avec elle.
— Mais il n’y a aucun dieu ici, Maman.
— Ils sont dehors. Un jour tu les rencontreras.