Jardin des littératures de l'imaginaire

L'Enfant d'Asgard - Chapitre 3 : L'averse

L’averse délavait les joues de Sygn.  Un rideau de pluie s’était refermé sur son passage, condamnant la forêt à endurer son humeur.

Même la Maison-dans-l ’Arbre paraissait penaude. Battue par le vent, elle se voûtait et frémissait de toutes ses feuilles, comme Sygn sous ses vêtements trempés. Cependant, la Maison, elle, s’était éclairée à l’arrivée de Lazare. Une lueur dorée, éveillée dans ses grands yeux de verre, réconfortait ce décor où le soleil s’était noyé. Les branches expiraient une délicieuse odeur de viande et de bouillon.  Lazare devait être rentré depuis quelques heures. Sygn aurait aimé pousser la porte et se blottir près du feu en attendant que son père vienne l’y rejoindre pour lui raconter ses derniers exploits à la cité. Mais ce soir-là, elle n’en eut aucune envie. La seule idée de le revoir l’insupportait.

Petite fille, elle avait fêté chacun de ses retours avec des colliers de fleurs qu’il n’avait pas portés, avec des tours qui ne l’avaient pas impressionné, ou avec les récits haletants de ses aventures avec Siegfried qu’il n’avait pas écouté. Cela n’avait pas eu d’importance. En ce temps, il avait suffi à Lazare d’imiter la grosse voix d’un géant de glace en jouant à poursuivre Sygn, pour que son absence lui soit pardonnée.

Tous deux s’étaient lassés de ce jeu. Sygn la première et pas un jour ne passait sans qu’elle n’enviât cette petite fille qui riait aux éclats. Celle qui se laissait éblouir par les apparitions subites de ce héros nommé papa et qui ne connaissait ni l’amertume, ni la rancœur, ni le doute.

Un éclair lacéra le ciel. La pluie s’abattit plus raide et plus lourde.

Sygn n’avait que faire des responsabilités qui retenaient Lazare entre les remparts de cette satanée cité qu’il préférait à sa propre famille. Combien de temps s’était écoulé depuis sa dernière venue ? Fallait-il parler en semaines, en mois ou en saisons ?

Il partait de plus en plus longtemps et quand il rentrait, et que Sygn l’interrogeait sur Alldrheim et sur le dieu qui la gouvernait, il restait évasif. Elle le soupçonnait même d’être soulagé quand Torunn l’interrompait. Qu’il soit absent ou présent, ne changeait rien. Lazare traitait Torunn comme la maîtresse suprême des bois, comme si elle avait enfanté chaque maudite feuille morte de cette fichue forêt et ne se souciait de rien hormis, bien sûr, de ne jamais contrarier sa si prodigieuse épouse. Il la laissait abreuver Siegfried de toutes sortes de prophéties grandiloquentes, si bien que Siegfried aussi, la considérait comme une divinité.

Il avait beau être l’ainé, Sygn ne pouvait comprendre sa naïveté. Toujours dans le giron de sa mère, toujours à croire ses paroles empoisonnées par la haine qu’elle vouait aux dieux de la lointaine Asgard. Torunn les abhorrait autant qu’elle était incapable d’expliquer pourquoi. Et Siegfried buvait ses mots, béat, complètement béat.

Pourquoi serait-ce forcément les dieux, les fautifs ? se demandait souvent Sygn. Qu’en avaient-ils à faire d’une sorcière comme Torunn, planquée dans une forêt à mille lieues de leur royaume ? Ils ne la connaissaient probablement pas et malgré cela, elle leur vouait une personnelle et mortelle rancune. La nuit tombée, elle préparait des arcanes et des incantations quand elle ne gravait pas des pierres de runes assassines pour en ceindre la Maison.

 

 Souvent, Sygn songeait à sa mère et elle se demandait ce que le monde entier avait pu lui faire pour qu’elle le rejette tant. Qu’avait pu lui faire le seigneur de la cité pour qu’elle censure jusqu’à son nom ? Et surtout, ce qu’elle-même avait pu faire à sa mère. Pourquoi tout ce que faisait son fils était merveilleux, quand chaque tentative de sorcellerie de sa fille la mettait en rage ?

Ces questionnements tendaient vers une seule explication : pour intéresser Torunn, il manquait à Sygn une prophétie. La bénédiction d’une divinité quelconque, Norne ou Ancienne, pourvu que ce fut une force légitime à ses yeux.

En attendant qu’un dieu tombe du ciel pour lui révéler la grande vérité sur le monde qui se cachait toujours plus loin, Sygn moisissait sous la pluie drue, qui, loin de la laver de ses tourments, les figeait.

Ce soir-là, Sygn poussa bien une porte, mais ce fut celle de l’abri adossé à l’Arbre. Une bête haute comme deux hommes et plus musculeuse qu’un taureau s’y reposait. Spiegel, dont la robe sombre absorbait les peurs, les larmes et les colères. Sygn entoura sa large encolure de ses bras. Pressée entre la lourde tête de la jument et son poitrail chaud, elle se laissa bercer par la cadence sereine de son cœur.

Spiegel l’accueillait et finissait souvent par se coucher sur le flanc, offrant toute la rondeur de son ventre et la soie de son crin aux joues glacées de la jeune fille. Bien des matins, elles s’étaient éveillées, blotties l’une contre l’autre, leurs jambes entremêlées dans la paille couverte de rosée. Les averses évaporées, les orages apaisés. Et dehors, le ciel doré d’un nouveau jour perçant entre les lattes du toit.

Sygn ne saisit pas l’instant où sa conscience glissa dans les eaux noires du Fleuve. Après le chahut des courants, elle se réjouit de retrouver la tranquillité de la berge. Malheureusement, la paix ne dura pas. Les eaux exhalaient une odeur le métal.

L’attention de Sygn se porta sur la dépouille décapitée d’un dragon, à quelques pas. Elle l’avait déjà vue. Aussi, elle ne fut pas surprise de deviner, un peu plus loin, la silhouette massive d’un guerrier, trainant derrière lui une hache ensanglantée. Sygn le rattrapa. Siegfried était devenu grand, si grand. Si vieux et si abattu. Dans sa main caleuse et assez forte pour broyer un crâne, Sygn y logea la sienne. Siegfried marmonnait d’une voix à peine audible.

Réussi.

Oui, il avait réussi, il avait vaincu mais il tremblait. Sygn n’arrivait pas à parler. Ses lèvres étaient cousues. Incapable de changer l’inexorable cour des événements, elle ne put empêcher Siegfried de s’écrouler, elle ne put empêcher ses prunelles de se diluer en deux flaques pâles.

Sygn s’éveilla en sursaut, trempée jusqu’aux os et froide, pétrifiée par un fragment de rêve que le Fleuve lui reprendrait bientôt.

La lueur chancelante d’une torche éclairait le mur.

Nul besoin de se retourner, Sygn savait que ce silence hésitant était celui de son père. Bien que ce fut pour la ménager, elle s’agaçait de le voir, agissant avec elle, prenant mille précautions comme il le faisait avec Torunn.

— Tu ne viens pas avec nous ? demanda-t-il enfin.

— Pour quoi faire ?

— Tu n’as pas faim ?

— Non.

— J’entendrais un estomac grouiller à des lieues à la ronde.

— Je n’ai pas faim.

— Tu vas attraper la mort dans cette grange.

— Spiegel me tient chaud. »

Lazare se résigna à les rejoindre toutes les deux dans la paille. D’un roulement adroit de l’épaule, il se défit de sa veste et la déposa sur les épaules de sa fille. Il sentait le tabac.

Que s’est-il passé avant que je revienne ?

— Rien du tout.

— Maman est inquiète pour toi. Sieg’ aussi.

— Si c’était vrai, ils seraient là tous les deux.

— S’il te plaît, Sygn.

— Maman n’est pas inquiète pour moi, c’est faux. Elle ne s’intéresse qu’à Siegfried.

— Pense ce que tu veux. En tous cas, moi, je m’intéresse à toi.

— Alors pourquoi tu n’es jamais là ?

— Oh non, s’il te plaît… Ces derniers temps, tu as toujours cette même…

— Pourquoi tu ne m’emmènes jamais là-bas ? Maman en serait ravie. Elle serait débarrassée.

— Elle ne me laisserait pas faire.

— Pourquoi ?

— C’est compliqué, tu le sais. »

Tout ce que Sygn comprit, c’est qu’elle était un poids que ni son père, ni sa mère ne voulait supporter. Ils se renvoyaient son existence, encombrante comme une braise trop brûlante pour être tenue dans les mains, mais certainement trop petite pour être utile.

Maman m’a dit que tu t’inquiétais pour Siegfried. Que tu avais peur qu’il lui arrive quelque chose le jour où… le jour où ça se produirait.

— C’est ce qu’elle t’a dit ?

— Plus ou moins. Tu sais bien que Maman n’est pas très… loquace pour ces choses-là.

— Elle ne t’a rien dit d’autre ?

— De quoi aurait-elle dû me parler ? 

— J’ai fait quelque chose de mal.

— Ce n’est pas ton genre.

— Tu ne m’en crois pas capable ?

— Je te connais, c’est tout. Et ce n’est pas ton genre de faire du mal. Je sais comme il peut être difficile de… de parler avec ta mère. Crois-moi. En plus de vingt années, je n’ai jamais pu avoir une réelle conversation avec elle ni au sujet de la cité, ni à celui de Heimdall.

— Pourquoi elle le déteste ?

— Elle… Je pense que c’est à elle de l’expliquer.

— Il a tué ma sœur. 

Sygn sursauta. Lazare se pinça l’arête du nez, non sans exaspération.

Torunn était rentrée, plus silencieuse qu’un rat.

— Tu avais une sœur ? demanda Sygn.

— Heimdall ne l’a pas tuée, Torunn. Heimdall a seulement…

— Cela suffit. Plus un mot. 

Lazare, qui avait appris à reconnaître les prémices de l’orage, n’eut pas l’audace de s’attirer davantage de foudre. Torunn ravala le sentiment, quel qu’il fut, qui menaçait de se déchaîner et de lui faire perdre pied. Ainsi, elle parla, avec un effort considérable pour lui résister :

— J’ai…. J’ai vu et entendu tes craintes, Sygn. Nous nourrissons les mêmes au sujet de ton frère. Jusqu’à présent, elles n’étaient que des mots flottant dans mon esprit. Pour tenter de les conjurer, j’ai prié des déesses qui n’en sont pas. Les Nornes sont aussi cruelles que les autres. Elles n’écoutent pas, elles exaucent encore moins. Et leur seule parole ne protégera pas Siegfried. Sur ce point, nous nous rejoignons. Les rêves des humains donnent une cohérence aux pressentiments, mais les cauchemars des sorcières sont emplis de certitudes qu’il est dangereux d’ignorer. Je suis, à ce titre, impressionnée que tu aies réussi à retenir auprès de toi cette image car le Fleuve reprend la majorité de ce qu’il donne.

— Parce que je suis une sorcière, maintenant ? grinça Sygn.

— Tu en es une. Que je le veuille ou pas. 

Sygn attendait une contradiction. Un mot que sa mère énoncerait et qui ferait tout chuter. Cette parole-là ne vint pas et Torunn s’en retourna auprès de son fils, dans la maison. La mort dans l’âme, le pas traînant, la tête basse. La mine tourmentée. C’était cela. Torunn était tourmentée. Torunn réalisait qu’elle n’était pas la créatrice invincible pour laquelle son mari aurait pu ériger des autels et des temples. Torunn réalisait qu’avoir donné naissance à Siegfried ne faisait pas d’elle une maîtresse de son destin. Les paroles qu’elle gardait pour elle se faufilaient hors de sa bouche, à mi-voix, à peine articulées.

Lazare se releva, prêt à lui emboîter le pas.

—Viens avec nous, Sygn. Viens te mettre au chaud, le repas est prêt. Et aussi… J’ai quelque chose à vous annoncer. A toi et à Sieg. Une grande et bonne nouvelle.

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M
Bonsoir par ici, <br /> Je pense que c'est le chapitre que j'aime le plus et que j'ai lu de toi pour l'instant. Tes descriptions pleines de nostalgie, d'amertume de Sygn qui se mêlent à ses émotions et ressentiments, vraiment j'ai beaucoup apprécié. Cette tendresse qu'éprouve son père envers elle mais qu'il ne peut vraiment admettre sans se mettre Torun à dos. <br /> Leurs caractères a chacune se développent à leur rythme, elles sont fortes et se font le même sang d'encre pour la même personne. <br /> <br /> Cette notion de sorcière et d'éloignées des dieux me fait énormément penser au livre Circé de Madeline MILLER (d'après mes souvenirs) mais hormis cela ton écriture t'est propre et ce début est vraiment très encourageant. <br /> J'essaye de venir lire les articles dans l'ordre de parution pour ne pas m'y perdre ! <br /> <br /> a tantôt !
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T
Coucou à toi<br /> Je ne t'ai pas assez remercié pour tes doux commentaires qui animent le blog, donc avant toutes choses, merci beaucoup pour ça :D Et merci aussi pour tes retours sur ce tome. Tu as très bien cerné l'affreuse dynamique familiale ^^'<br /> Quant à la comparaison, elle me flatte énormément oulala <3 J'ai un bon souvenir de ma lecture du Chant d'Achille, de cette autrice, même si j'avoue que le fond de l'histoire m'a laissée un peu sur la réserve. Quoiqu'il en soit, je suis beaucoup touchée, voila <3