Jardin des littératures de l'imaginaire
A mesure qu’ils progressaient dans la forêt, Siegfried reconnut des sentiers souvent parcourus avec Sygn. Ce jour-là, défaits de leur étole de brume, ils lui paraissaient nus. Les roches exhibaient leurs surfaces escarpées sans artifices. La lumière dénonçait les pièges tendus par les ronces débordant des fossés et ceux des racines déformant le sol.
Peut-être était-il essoufflé par la marche combinée aux faibles températures, ou alors s’impatientait-il d’admirer enfin la cité, peut-être ressentait-il l’appel de la destinée, l’alignement de sa réalité avec la promesse du Tissage, à moins qu’il fût secrètement inquiet de se trouver si loin de chez lui, si loin de sa sœur et de sa mère ; toujours est-il qu’un tambour martelait dans le torse de Siegfried. Un tambour tendu pour la guerre ou pour les rites funéraires ?
Par moment, il jurait entendre derrière lui les pas précipités de sa sœur. Sygn avait promis de le rejoindre, elle avait promis qu’ils observeraient les remparts ensembles. Mais au bout d’une demi-journée de vains espoirs, il se résigna. Dans cette forêt, il n’y avait que lui et Lazare.
Son père avait fièrement revêtu sa longue veste brodée de l'écusson d’Alldrheim. Sur son torse, l’œil blanc du Protecteur s’illuminait comme un diamant déposé au fond de l’eau. Lazare n’avait pas une carrure robuste, il était même plutôt frêle, mais ce blason lui conférait une prestance certaine, tant il l’arborait avec fierté. Compte tenu de l’absence de sa mère, Siegfried s’était attendu à ce qu’il se montre d’autant plus volubile. Or, depuis que Torunn l’avait eu scellée d’un baiser, pas un mot n’avait quitté la bouche de Lazare.
Est-ce qu’on ne pourrait pas faire une pause ? demanda-t-il. Je crois que j’ai une ampoule au pied.
— Pas longtemps alors. Les jours tombent vite en cette saison.
Siegfried prit appui sur un arbre pour délacer sa chaussure. Lazare en profita pour boire une gorgée d’eau et fut frappé de voir comme son fils avait grandi. Bien sûr, il savait l’âge qu’avait Siegfried. Mais le nombre d’années écoulées depuis sa naissance ne signifiaient rien de bien concret, tout compte fait. C’était presque un homme, contrairement à ce que répétait Torunn. Non, c’en était un. A Alldrheim, des garçons plus jeunes que lui assumaient déjà plus de responsabilités. Lazare redoutait secrètement l’accueil qui serait réservé à ce fils, longtemps isolé du monde, couvé par sa mère et privilégié des dieux.
— Papa… Je peux te poser une question ? Que se passerait-il si… Si je n’étais pas capable de… Si je ne devenais pas celui que je dois ?
Qu’il doutât étonna Lazare. Et le rassura.
— Tu sais, Sieg… Les Nornes ont dit de toi que tu ferais tomber les plus grands et les plus meurtriers des fléaux. Ce sont leurs termes. Ce qu’elles ne disent pas, c’est que tous les fléaux ne crachent pas de feu. Ils ne sont pas tous couverts d’écailles, ils n’ont pas tous des griffes. Tu comprends ce que je veux dire ?
— Je n’ai pas peur !
— Ce n’est pas ce que je dis. Ce que j’essaie de te faire comprendre, c’est que si le combat n’était pas ta voie, il n’y aurait aucun mal à t’en détacher. Cette prophétie, ta mère ne voit que par elle, mais moi, j’aimerais que tu la considères avec précaution. C’est un fardeau qui ne doit pas devenir une malédiction. Pour ma part, je serais tout aussi fier d’avoir un fils héroïque qu’un fils simplement juste. Qui fait les bonnes choses pour lui, pour ses amis, ou pour sa famille le jour où il en fondera une. Cela me comblerait, plus que tu ne le crois. Tu crois que tu pourrais faire ça ?
— D’être comme toi ?
— D’être meilleur que moi.
— J’essaierai, promit Siegfried sans comprendre l’ampleur de la promesse.
Lazare l’attira contre lui. C’était une étreinte qui ne se voulait pas enfantine. C’était celle des soldats, avant la bataille. Bientôt, Siegfried serait courtisé ; par les femmes et les hommes qui chercheraient à tirer parti de sa lumière, par des promesses, par des pouvoirs dont il ne mesurerait pas l’ampleur. Il s’éloignerait. C’était inévitable.
Plus tard, le voyage jusqu’à Alldrheim les amena à longer une crête, sur un sentier étroit seulement défini par les passages précédents de Lazare. Habituée à ce col, la jument emboîtait d’ailleurs soigneusement ses sabots dans ses propres empreintes. Siegfried tâcha de l’imiter. Etaient-ils encore loin ? Il s’abstint de le demander. Lazare avançait, sans que les heures et les lieues n’aient d’emprise sur lui. Il devait devenir comme lui. Meilleur même.
Ainsi, il ignora les points de côtés et les crampes et se concentra sur Alldrheim. Il lui brûlait de découvrir de ses propres yeux tout ce dont avait parlé son père. Les tours d’argent du palais au centre de la forteresse, les rues gorgées de vie et de marchands, les tavernes et les forges. Les autres. Ceux qui vivaient là. Ceux qui l’attendaient peut-être. Et leur seigneur. Leur dieu. Était-il grand ? Était-il auréolé d’un halo lumineux ? La gorge de Siegfried se noua. Heimdall surveillerait-il ses entraînements ? Qu’adviendrait-il s’il décevait ses attentes ? Que dirait Torunn ? Que penserait Sygn ?
Au crépuscule, sa persévérance fut récompensée par l’apparition de la cité, flottant sur la ligne brumeuse de l’horizon.