Jardin des littératures de l'imaginaire

L'Enfant d'Asgard - Chapitre 7 : Les leçons de Torunn

  Sygn n’avait jamais éprouvé une telle intimidation.

Torunn braquait sur elle une lumière cruelle, sous laquelle aucun repli, de chair ou d’esprit, ne pouvait dissimuler le moindre secret. Comme si son être avait été une étoffe sur laquelle s’appliquait un fer chaud. Ce que Sygn taisait se déliait malgré elle. Disséquée. Une bête curieuse dont on écartait les entrailles dans l’espoir de la comprendre - et surtout dans celui de lui extraire sa singularité. Siegfried n’avait pas été blessé. Éternelle litanie qui finirait peut-être par convaincre sa mère.

Presque pas.

Cela n’avait pas été dans son intention.

 Ce n’était qu'une petite coupure dont il s’était remis en quelques heures.

 Cette coupure lui éviterait un millier de plaies.

Depuis le départ de son frère, les après-midis dans les bois étaient aussi silencieuses que les crépuscules étaient moroses. Il n’y avait plus de récits, d’histoires de héros et d’épopées, de discussions sur les dieux et les peuples de continents lointains. Il semblait à Sygn avoir été brutalement amputée d’un membre. Chaque fois où elle pensait le ressentir, l’absence n’en était que plus douloureuse. Essayer, encore et encore, de franchir l’intangible frontière de brouillard n’avait pas servi. Elle y avait écorché chaque parcelle de sa peau. Rien n’avait fonctionné. Et c’est seulement quand avaient séché ses joues qu’elle s’était résolue à accepter la proposition de Torunn.

  Un matin, sa mère revint de ses Jardins, une besace remplie d’herbes et des feuilles sur l’épaule. La saison froide subsistait par touche, aussi, le fumet délicat de la tisane réconforta Sygn avant même d’atteindre ses lèvres. Torunn parla de sa magie et d’une époque si lointaine qu’elle appartenait, selon elle, à une autre existence. Elle énuméra toutes ces choses qu’elle pourrait enseigner et pendant ce temps, sa tisane enivrait Sygn. Sa voix rauque se déversait en un flot continu et hypnotique. Sygn le recevait, comme la mer reçoit le fleuve.

Lorsqu’elle le comprit, elle n’était plus que la spectatrice d’actes commandés par une autre. Attablée à l’instant précédent, ou peut-être le jour précédent, Sygn se trouvait allongée sur sa couche. Soutenue par un oreiller moite, sa tête dodelinait faiblement. Et Torunn, penchée dans la lumière poussiéreuse, parla ainsi :

« Le Grand Fleuve des Rêves coule dans tes veines. Il se nourrit de toi et si je ne l’en empêche pas, il t’emportera. »

Le sang de Sygn, à moins qu’il ne se fût agi du torrent noir jouxtant les royaumes de feu et de glace et recueillant l’avenir et le passé au gré de son sillon, s’échauffait. Entre les doigts de Torunn, il se mit à bouillir. Sur l’envers rougi de ses paupières, Sygn vit une masse se séparant en deux ; un flot pourpre coulait, tapi dans le lit d’un canal étroit. Son ombre s’évaporait. Les veines se vidaient, et soumises aux sorts de Torunn, elles se rétractaient. Sygn ne pouvait pas crier. Sa langue était une limace morte dans sa bouche et sa gorge, un tunnel obstrué sur le point de s’effondrer.

Elle ne voulait pas de ça. De ce sort, de ce maléfice qui, de ses griffes, lui arrachait ce qui lui appartenait. Bien que la nuit, elle détestait ses cauchemars, elle endurait le Fleuve pour ce que lui offrait le jour. Elle aimait être un oiseau dans la tempête, portée et emportée, grisé par l’attrait de l’infinité. Elle aurait assisté à mille morts de son frère pour cet instant précis, où tout ce qu’elle imagine se transpose, où ses sens - dupés par sa seule volonté - convulsent, juste avant la chute, lorsque son enveloppe cède, une fraction de seconde, à l’abstraction d’une vision. Cet instant où elle est plus que la sœur de son frère ou la fille de ses parents.

Siegfried avait été blessé. Superficiellement, mais il l’avait bel et bien été.

A cause du Fleuve, à cause de toi.

Sygn avait beau le savoir, elle refusait d’y renoncer. Son trésor. Dans une grotte, caché quelque part, le dragon Fafnir avait eu son coffre rempli d’or. Siegfried avait sa prophétie. Torunn avait ses Jardins. Lazare, sa vie à Alldrheim. Sygn, elle, avait le Grand Fleuve. Ce monde par-delà les mondes, le seul à danser avec elle.

Depuis le départ de Siegfried, il lui arrivait de se demander si Heimdall, le voyait aussi. Lui, dont les yeux-voient-au-delà. Était-ce le monde des Dieux, dans lequel se bâtissaient ses songes ?

Une cloque éclata.

Heimdall voyait tout, il devait le savoir. N’était-elle qu’une clandestine épiant les desseins divins ? Était-elle désignée comme le réceptacle d’une volonté plus haute ? Pour quelle raison Torunn la retenait ici ?

Une deuxième cloque.

Un jour viendrait où Sygn se rendrait à Alldrheim et interrogerait ce seigneur en exil.  Pour la Connaissance, le Père-de-Tout avait sacrifié un œil et neuf de ses nuits au bout d’une corde. Qu’aurait-elle à donner, elle ? Ses cheveux ? Ses dents ?

Une troisième cloque.

Il lui fallait savoir. Pourquoi le Fleuve lui imposait-il la vision du trépas de Siegfried ? Pourquoi Torunn cherchait-elle à l’en défaire ? Qu’était-il arrivé à sa tante ? Qui était Sigyn, d’où venait ce nom ?

Et puis une autre cloque.

La Maison-dans-l ‘Arbre suffoquait. Une fumée piquante s’insinuait dans les coins les plus étroits. Elle imprégnait les tissus et les nœuds de l’Arbre d’une odeur de poivre, déposait sa pellicule abrasive sur la chair et sur les céramiques que Torunn accumulait sur des étagères. Sygn étouffait. Chaque nouvelle inspiration lui asséchait la bouche. Entre les perles de sueur qui suintaient de son corps, le monde se réduisait à une fresque laissée à l’état d’esquisse, dépeinte de touches de couleurs fades.

Torunn en avait volé toutes les couleurs. Elles dégoulinaient de la coupe formée de ses mains souillées. Le murmure d’une langue oubliée rampa le long de ses bras avant de s’écraser sur le sol, une goutte après l’autre.

Un voile enveloppa Sygn. Ses membres fondaient la couche bourrée de vieilles plumes dont elle jurait sentir les pointes, perçant son dos et ses jambes. C’était dans cet état d’épuisement, qu’elle sombrait habituellement vers le Grand Fleuve ; qu’elle foulait sa berge rafraîchie par le courant. Mais, la lumière, jamais ne vint.  Le puissant courant s’était éteint. Sygn n’atteignit pas le rivage, car il n’y avait pas de rivage.

Ce qui avait été un lit pour le Fleuve était devenu un gouffre.

Au moins, la douleur ardente, gravée dans son thorax, s'adoucissait. Une pâte, sucrée comme du miel, consola ses maux et borda ses lèvres. Quelqu’un, au-dessus ou au-dessous, psalmodia une dernière prière dans la langue primitive. Où étaient les rêves qui la berçaient chaque nuit ? Où était son royaume ?

Sygn ne s’éveilla pas, ce soir-là. Elle ne s’éveilla pas puisque défait de rêves, son sommeil n’en était pas un. Il était devenu un cachot cerné par le néant. Sygn ne s’éveilla pas, elle ouvrit seulement les yeux. Torunn avait appliqué un onguent verdâtre sur la plaie mais n’avait pas encore nettoyé son couteau, pas plus qu’elle ne s’était donné la peine de le dissimuler. Sygn n’avait plus mal, un frisson chassait la fièvre qui l’avait envahie. L’invisible entrave avait été rompue et ses membres réaffirmaient leur présence. Elle contempla longuement l’étonnant spectacle de ses propres mains, se fermant et se déployant selon sa volonté. Elle respirait avec l’avidité d’un nouveau-né et son souffle forçait les chairs de sa gorge.

Contre ses lèvres, fut plaquée la surface craquelée d’un bol. L’eau raviva chaque nœud de ses veines, chaque ramification de ses nerfs, chaque racine de ses cheveux, chaque particule d’air contre ses cils. Rien n'avait bougé. Tous se tenaient à leur place. Tous liés autour de l’absence. Chaque parcelle de son corps se taisait, comme Torunn se taisait. Sygn ressentit celle à laquelle nulle autre n’était plus rattachée.

— Qu’est-ce que tu m’as fait ?

Sa voix grippée ne suscita en Torunn aucune réaction. Elle se releva après avoir rassemblé son pilon et son bol et s’être essuyé les mains dans son tablier. Ses gestes mesurés horrifiaient Sygn. Sa mère aurait tout aussi bien pu jeter son cœur encore palpitant dans une marmite ou raccommoder une chaussette. Son attitude aurait été similaire en tous points. Torunn garda le silence. Elle remplit une bassine, dont elle échauffa l’eau d’un tournemain. Ses ustensiles s’entrechoquèrent avec leur fracas habituel. Le monde poursuivait sa course. Sans Sygn.

— Sorcière, qu’est-ce que m’as-tu fait ? demanda-t-elle encore.

Quelle forme, quelle taille, quelle profondeur avait ce trou que sa mère avait creusé ? Quel était ce membre, qui venait de lui être arraché ? Quelle graine y avait-elle planté ?

— Qu’est-ce que tu as fait ? Sorcière !

Torunn lui tournait le dos. Sur un ordre qu’elle n’eut pas à énoncer, un linge traversa la pièce et s’écrasa contre les joues enfiévrées de Sygn.

— Ce lien que tu avais avec le Fleuve était dangereux, déclara Torunn avant de quitter la chambre.

 

Les jours qui suivirent, Sygn ignora les appels de son estomac. Elle ne pensait qu’à ce vide. Il l’obsédait et l’affligeait d’un engourdissement complet. Elle ne rêvait plus. Elle refusait de dormir. Ses tourments se plaisaient à lui imposer Torunn comme unique compagnie dans ce monde qui s’était si cruellement rétréci.

La résignation.

Telle était la première et essentielle leçon de Torunn. Sygn dût accepter que rien n’existait au-delà de la brume tant que Torunn en avait décidé ainsi. Il n’y avait ni dieux ni démons. Ni rien derrière les montagnes. Il lui fallait apprendre ce que sa mère connaissait. Pratiquer la magie à sa manière. Comprendre ses ruses pour espérer la battre à son propre jeu.

Quand Sygn accepta les miettes que Torunn lui jetait, l’hiver couvrait la forêt d’un manteau si épais que seuls les arbres les plus robustes parvenaient à le percer. C’est sous la contrainte du froid que mère et fille se réunirent à portée de l’âtre. Cependant, Torunn honora sa promesse bien volontiers d’autant que son apprentie s’avéra attentive et appliquée. En attendant de pouvoir retourner dehors, elle détailla les vertus de toutes les racines, les tiges, les feuilles, les graines, les baies, les sèves, les écorces, les mousses, les épines et les pétales qui se trouvaient dans les bois. Toutes pouvaient entrer dans la composition d’un arcane, d’un onguent ou d’une simple soupe pourvu qu’on sache en extraire l’essence.

 

« Un onguent, pour guérir les plaies de ton frère,

Une potion, pour le renforcer,

Une soupe, pour le nourrir. »

Au retour du printemps, Torunn recommença à arpenter son territoire, un couteau et une serpe constamment pendus à la ceinture. En détaillant à Sygn le moindre de ses gestes, elle recueillait les brindilles et les plumes tombées de nids abandonnés depuis deux saisons déjà, avant de les fourrer dans la besace qu’elle portait en travers de la poitrine. Elle savait mieux que les animaux eux-mêmes où se trouvaient leurs réserves de nourriture. Elle était une reine percevant un impôt, une déesse récompensant sa protection. Elle prélevait sans piller, cueillait sans arracher. Sygn admira ses savoirs, au-delà de ses propres ambitions. Torunn ne faisait qu’un avec ce qui l’entourait. Elle appartenait à un tout qui comblait sa solitude.

Torunn lui montra comment se saisir de la racine d’une fleur endormie sans la tuer, quelle branche élaguer pour soulager un arbre trop garni. Elle lui apprit à extraire les pigments des pétales pour teinter l’étoffe, à évaluer l’exact moment auquel ôter la marmite du feu. A nommer le frêne, l’épicéa, le mélèze, l’if, le pin, le châtaignier, l’épinette, l’orme, le peuplier et le sapin. A différencier le champignon comestible du toxique, ou la mousse saine de celle, charognarde, qui se délecte de la faiblesse. A reconnaître la maladie sur le pelage des bêtes. A achever celles trop faibles pour la surpasser.

Quand vint l’automne, Sygn savait identifier chaque oiseau, chaque animal et chaque insecte au seul son que produisait le battement de ses ailes, le tintement de ses antennes, à la déchirure de la terre sous sa griffe ou son sabot. Sygn en oubliait d’omettre la moindre objection. De mise à l’épreuve, le sommeil se changea en un temps dédié à l’organisation de toutes ces nouvelles connaissances. Et bien que cette accumulation théorique la frustrât, Sygn ne cessait de grossir le tas. L’expansion de son univers reprenait.

Au printemps suivant, elle fit une découverte bien plus excitante que toutes les précédentes. Admise dans les Jardins de Torunn, elle écoutait avec un acharnement déterminé les bourdonnements des insectes, qu’ils grouillent sous terre ou entre les cailloux, dans les troncs ou butinant les nouveaux pétales à peine ouverts.

Chaque son se détachait suffisamment pour être identifié mais quelque chose avait changé. Sygn ne se contentait plus de reconnaître la langue qui était employée. Il n’était plus question de sons placés à la suite les uns des autres. Par bribes, elle la comprenait, cette langue écrite dans la silhouette des essaims.

Au creux de sa main tendue, se posa une abeille. Ses six pattes, dures et piquantes comme des ronces, la chatouillaient. Le bourdonnement se propagea et alors une seconde abeille rejoignit la première. Puis une troisième et une quatrième.

La tête de Sygn devint semblable à une ruche, grouillant de dizaines de pensées, circulant et évoluant à toute vitesse, en tous sens. Sa perception s’élargissait à chaque nouvelle abeille gravitant autour de son poignet. Un monde immense s’ouvrait parce qu’elle réalisait y être terriblement petite. Comme une abeille. Une toute petite abeille à peine reconnaissable au milieu des autres et pourtant, responsable d’une tâche sans laquelle le reste s’effondre. Aucune d’entre elles n’était mise de côté. De ses paumes jusqu’au bout de ses doigts, la vibration s’élevait. Un vrombissement euphorique qui lui fit monter les larmes aux yeux.

Siegfried était parti depuis plus d’une année et enfin, Sygn ne se sentait plus seule. Un tout la réclamait. L’invitait.

Les abeilles s’affairaient à leurs habituelles besognes aux alentours des ruches qui, dans quelque temps, dégoulineraient de miel. La plupart voletaient dans un périmètre réduit, répétant encore et encore les mêmes tâches. Cependant, certaines éclaireuses s’aventuraient plus loin. Les abeilles, minuscules et nombreuses, possédaient bien assez d’yeux pour savoir tout ce qui pouvait arriver dans les bois. Loyales sujettes, elles rapportaient la plus insignifiante information à leur reine.

Un jour, alors que les lueurs orangées de l’automne embrasaient le crépuscule et que les abeilles étoffaient les parois de leur palais d’hiver, leur souveraine sortit. Sur sa tête noire, déposée sur un pourpoint beige, s’agitaient ses antennes délicates.

Sygn ne pouvait passer la saison en leur compagnie et la reine en était des plus attristées. Elle avait vécu bien des années dans ces bois et connaissait aussi bien la nature de ses sujets que celle des sorcières. Ces dernières n’étaient pas faites pour vivre terrées ou enfermées. Dans un murmure, elle confia à Sygn qu’il existait une issue dans le brouillard.  Et que pour ouvrir cette porte, il suffisait de posséder la clef.

Et cette clef, Torunn l’avait confiée à celui qu’elle autorisait à aller et venir entre son monde et celui des autres.

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M
Bonsoir par ici, laissée emportée par ma lecture et ce qu'a enduré la pauvre Sygn pour découvrir ce que Torunn cachait si précieusement, je n'ai rien à dire de plus que : Merci de nour partager ton roman si finement écrit et si finement travaillé :D
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