Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 9 : Tanagra

Le Vieux mourra bientôt.

Huggin et Munin avaient répandu la bonne nouvelle des plus hautes cimes d’Yggdrasil à ses racines les plus profondément enfouies. Toutes les sorcières doivent le savoir. Que toutes préparent le sabbat le plus somptueux. Que toutes se parent de leurs robes et de leurs bijoux les plus extravagants, que toutes composent des chants, des musiques, que toutes se souviennent de leurs danses d’autrefois, que toutes se préparent à la plus glorieuse des célébrations.

La sorcière de la Forêt de Fer avait récompensé ses messagers par de l’eau et de la viande fraîche, par des baumes parfumés et des nids rembourrés de brindilles, de mousse et de laine. La chaleur saturée d’épices de sa hutte valait mieux que les épaules glacées du Vieux Borgne. Tout valait mieux que le hall de marbre de son sanctuaire, où les courants hivernaux traversaient en hurlant. Assoupis près du feu, Huggin et Munin somnolaient, blottis l’un contre l’autre.

Au travers de leurs yeux, Tanagra avait vu de la joie mais aussi beaucoup de méfiance. Elle regrettait sans pouvoir blâmer l’incrédulité de certaines de ses sœurs. Il y avait encore peu, nul n’aurait eu l’audace d’interroger la loyauté des corbeaux d’Odin. Cette annonce aurait pu être un piège. Malgré tout, elle ne désespérait pas de voir l’optimisme embraser l’Arbre-Monde. L’agonie du Vieux ne peut être succédée que de son trépas, se réjouissait-elle souvent.

La nuit était largement entamée lorsqu’on frappa à la porte. Tanagra se redressa, alerte. Elle ne recevait que rarement de la visite et son unique visiteur ne prenait pas la peine d’attendre sa permission pour entrer, habituellement. Il se contentait de bondir dans la hutte, de murmurer ses paroles les plus licencieuses et de l’emporter avec lui. Son visiteur lui manquait. Mais son visiteur était, pour le moment, le prisonnier d’une autre. Quel déplaisir se fut pour Tanagra de la découvrir, cette autre, sur le seuil.

Frigga, salua-t-elle avec flegme.

Ses épaules arrondies roulaient dans la fourrure. Sa peau brune, dans l’éclat des braises, scintillait comme un métal précieux. Il était le plaisir cruel de Tanagra de bomber la poitrine et d’apparaître sous son jour le plus radieux, dans sa forme la plus opulente, lorsque se présentait à elle la décrépitude d’un être méprisé. Frigga, derrière sa trogne ridée de vieille pomme, était au moins aussi condamnable que son mari. Et à en croire le tremblement de ses membres, la vieille épouse d’Odin ne verrait plus beaucoup de saisons.

Je t’en prie, laisse-moi entrer, sanglota-t-elle.

Tu n’es pas une voyageuse égarée, Vieillarde. Ce que tu as à me dire, tu me le dis sur le pas de la porte, ou tu le gardes pour toi. Tu n’es pas chez toi ici. 

Frigga renifla bruyamment. L’air inquiet, elle fouillait les bois plongés dans la plus complète obscurité. Craignait-elle de voir la forêt refermer ses bras sur elle et d’en être à jamais la prisonnière ? Tanagra s’en amusait. Elle hésita à user de quelques sortilèges pour désorienter davantage la Vieille Mère-de-Tout mais elle s’en abstint.

Je… Je sais que tu vas le voir chaque fois qu’il est emprisonné.

 Cette caverne est dans la Forêt, j’en ai le droit, rétorqua l’elfe avec ennui.

— Tu n’as aucun droit sur les prisonniers d’Asgard mais je ne t’ai jamais dénoncée.

— Je le sais, Frigga. Fermer les yeux est sans nul doute ce que tu sais faire de mieux. Que tes fils viennent me chercher si c’est un regret pour toi. Je saurai les recevoir. 

  Hugin et Munin sortirent brutalement de leur sommeil. Ils battirent des ailes pour se grandir et croassèrent sur le ton de la menace. Effrayée, la vieille déesse recula et manqua de trébucher. Elle se rattrapa à l’encadrement de la porte. Son front était moite et sa vue, trouble.

Tanagra vit les bracelets ternes dégringoler le long de ses bras. A peine plus que les os. N’y avait-il donc plus aucun domestique pour polir les bijoux de la reine ? Ni aucun cuisinier pour la nourrir ? Obéissant à son caprice, les oiseaux se turent. Frigga demeura prostrée.

Finiras-tu par me dire ce pourquoi tu as fait tout ce chemin ?

— Je… Je suis venue pour te donner la permission de le libérer. 

Evidemment. Tanagra leva les bras au ciel. Evidemment.

« L’heure de grâce est donc imminente ?

— Ne… Pourquoi t’en réjouir tant ? Tu es si…

—  C’est pour permettre au Vieux d’exprimer des remords avant de trépasser ? Ou bien n’avez-vous trouvé personne d’autre à accuser de son état ?

— Odin est…il est mort. 

— Mort ?

— Et le sort de Loki n’y changera plus rien. Je préfère le savoir parmi nous plutôt qu’isolé dans cet endroit sordide. 

— Là où il pourrait réfléchir à une vengeance, tu veux dire.

— Odin était son frère, insista encore Frigga.

— Un frère adoptif qu’Odin a jeté en pâture dès le premier jour.

Je t’en supplie, Tanagra. Je n’ai pas la force de me rendre jusque-là… J’ai déjà tant à faire…

— Aucun de vous n’a jamais eu la force de réparer ce qu’il avait brisé. 

  Dans la pénombre, Munin piaillait avec une insupportable gaieté. De nouveaux pleurs diluèrent les prunelles de Frigga. Ses lèvres flétries s’agitaient sans rien articuler. Tanagra arqua lentement un sourcil. Soit. Ce spectacle la répugnait trop pour qu’elle le tolère davantage et, de toutes manières, elle ne comptait pas pousser le vice jusqu’à feindre le dédain quant à la permission de Frigga.

 Bien. Je m’en irai le lui annoncer moi-même. Voilà bien longtemps qu’il n’aura pas éprouvé si grande joie. 

 

         Frigga repartit penaude et voûtée. Tanagra ne sut prendre le temps de céder à l’euphorie. Une soif soudaine l’étourdissait. Était-ce la mort du Borgne ? L’incroyable réalité qui s’accomplissait après une éternité passée à la rêver ? Le souffle lui manqua. Collée à son dos et à ses côtes par une suée poisseuse, sa robe lui parut tout à coup trop serrée. Son oreille droite se boucha, condamnant l’écho à enfler dans son front. Il faisait une chaleur torride dans ce monde qui valsait sous ses pieds. Vite. Elle se retint au mur. De plus en plus vite. Ses genoux se dérobèrent.

         Les corbeaux se redressèrent dans leur nid, échangèrent un piaillement inquiet. Leur maîtresse se traîna jusqu’à la bassine laissée près de sa couche et régurgita le peu qu’elle avait dîné. Et puis, à bout de forces, elle s’étendit sur le sol froid.

La fièvre s’écoula de son front et du moindre repli de sa chair. Purgée de sa fièvre, Tanagra sentit l’apaisement de son cœur. Enfin, la terre achevait sa danse furieuse.

 

*   *   *   *   *

 

La caverne embaumait la forêt par son haleine fétide, faite d’effluves rances, ferreuses et acides. Sa gueule béait sur plusieurs rangées de dents aiguisées. Des pieds, des chevilles et bien des mollets s’y étaient écorchés. Tanagra se frayait un chemin avec prudence dans la gorge. Le bruit de ses pas se noyaient dans les râles de celui qui gisait là, quelque part vers l’estomac de l’immobile titan. Dans quel état serait son tendre visiteur ? Elle n’aimait pas se l’imaginer. Quelles nouvelles plaies aurait-elle à nettoyer ? Quelles nouvelles obsessions hanteraient son esprit ? La reconnaîtrait-il ? Car il était arrivé que, perdu entre délire et réalité, le visage de Tanagra devint celui d’un bourreau.

Elle tira sur sa robe. Cette cicatrice, sous sa clavicule, n’avait été qu’un accident. Elle le savait. C’était une chose que tous deux avaient clarifiée. Comment en aurait-il pu être autrement ? Ce jour-là, son amant, en nage, n’avait pas vu au travers de ses propres yeux. Il n’avait pas entendu avec ses propres oreilles. Ses gestes avaient été ceux du démon qu’il n’était plus depuis des siècles. Tanagra l’avait soigné de cette nature. Ses potions, ses herbes, ses soins, ses sorts, ses tendresses l’avaient domptée. Malheureusement, ses racines demeuraient terrées, et parfois, attaquées par un mal puissant, elles perçaient la surface, aveugles et enragées.

Les Asgardiens n’avaient pas la moindre idée de ce que recelait l’essence de cet étranger qu’ils gardaient auprès d’eux. Odin lui-même n’en avait peut-être jamais rien su. Un œil contre la Connaissance ! Quelle que fut la divinité qui avait scellé ce pacte, le Vieux s’était fait avoir comme le plus stupide de tous !

Les gémissements plaintifs, peu à peu, se démêlaient des échos de hurlements passés. Tanagra s’apprêtait à le retrouver à demi-mort. Lui, qui hurlait et se débattait plus vivement que tous les diables. Lui, qui maudissait cent fois ceux qui le condamnaient une seule. D’horribles pensées murmuraient à Tanagra qu’une funeste délivrance ne pourrait qu’être souhaitable. Loki n’est pas guéri de sa nature. Il ne le sera jamais. Ses choix, ses mots, ses actes, le reconduiraient inlassablement là où il se trouvait à cet instant. A quoi bon le relever éternellement ? Pour lui offrir quelques jours de plus sous la coupe de ceux qui le méprisaient ?

La galerie, surplombée par les pics de roche, marquait un dernier virage. La lumière subsistait dans les braises dispersées au sol. Tanagra retint toute marque de colère, de peur ou de peine. Celles de Loki suffisaient amplement à emplir l’espace. Elle se présenta sur le seuil de la cavité et y demeura, immobile, jusqu’à ne plus avoir un seul souffle d’air dans les poumons.

Jamais il ne s’était trouvé en si piteux état. La lumière que Tanagra invoqua entre ses doigts lécha ses contours creusés et étira les ombres sous ses sourcils. Chaque instant qu’elle passa à le détailler, se révélait un nouvel hématome, une nouvelle lacération sur sa carcasse. A peine plus qu’un squelette. La peau diaphane de Loki, tendue, menaçait de céder sur la saillance de ses côtes et de ses veines. Son ancienne nature revenait à chaque fois. Les anciennes cicatrices disparaissaient sous de nouvelles plaies. Ses membres se brisaient sous le poids de ses chaînes. La vue de Tanagra se troubla. Elle porta la main devant sa bouche.

Loki, murmura-t-elle. Mon pauvre, mon malheureux, que t’ont-ils fait ? 

Ses cheveux brûlés lui tombaient sur les joues. Tanagra les dégagea avec précaution tandis que de l’autre main, elle épongeait la sueur brûlante de son front. Il ouvrit les yeux. Deux grandes émeraudes tranchantes, chargées d’étincelles vengeresses, mais qui, en rencontrant leur protectrice, s’adoucirent sous un lent battement de cils.

Loki la voyait, cette fois. C’est toi, disaient ses yeux. C’est bien moi, répondait la caresse de son amante.

Alors, Tanagra s’empressa de le défaire de ses entraves, mais quand il fut enfin libre, Loki ne bougea pas. Sans doute, ne croyait-il pas être toujours en vie. Son torse se soulevait et s’affaissait par spasmes violents, sa conscience glissa vers le lointain.

Un sifflement hérissa la caverne. Le serpent se tenait là, comme de coutume, enroulé à plusieurs mètres au-dessus d’eux. Le traitre se délectait de la souffrance de sa proie. Maintes fois, Tanagra avait cherché à le chasser, à le blesser, à le brûler. En vain. Sorts, incantations, flammes de dragons ou potions de sorcières, tout glissait sur lui et le moindre outrage à son encontre alourdissait son châtiment.

Le corps épais du reptile se révéla par le reflet des braises sur ses écailles. Soudain, sa gorge enfla et il cracha une nouvelle averse de venin. Loki poussa un cri, un hurlement terrible qui secoua la caverne et les royaumes alentours.

L’urgence s’imposa à Tanagra. La chose qui l’animait devait retourner se terrer. Il fallait l’amadouer au plus vite avant qu’elle explose et rende Yggdrasil au chaos qui l’avait enfanté. Les Asgardiens ne comprenaient même pas que chaque fois qu’elle venait éponger le front du démon, elle leur évitait une avalanche de Plaies.

A bien y réfléchir, peut-être Odin le savait-il. Peut-être avait-il prévu de laisser sombrer les Royaumes à son trépas. Père sans qui toute chose meurt.

Tanagra aurait voulu sortir Loki de là. Répandre de la neige sur sa peau pour en étouffer la brûlure, le draper dans des vêtements propres, le couvrir de fourrures jusqu’à ce que cessent ses tourments. Mais elle s’en savait incapable. Un poids trop lourd pesait déjà sur son ventre, et l’air saturé de la caverne l’empoisonnait. Elle n’aurait même pas pu le soutenir sur quelques pas. Non, il fallait que Loki soit remis sur pieds ici-même, là où s’étaient brisées ses jambes et son esprit.

Tanagra eut seulement la force de le traîner à l’écart du venin. A renfort d’onguents et de sortilèges, elle le débarrassa de sa mue déchiquetée par le supplice et il finit par reprendre quelques couleurs. Sa peau neuve n’omettait pas les sentences passées mais elle scintillait ainsi que le faisait la surface de la lune. Ses cheveux roux, rafraîchis par la brise, flottaient doucement sur ses épaules pointues.

— Tu finiras par avoir des ennuis à cause de moi, dit-il, à bout de souffle, la tête reposant sur les genoux de son amante.

  Sa voix était redevenue soyeuse comme une caresse.

— Cela m’étonnerait beaucoup, sourit Tanagra.

— Tu m’intrigues. D’où tiens-tu une telle certitude ?

— Ô, peut-être que je ne crains rien parce que le Vieux Borgne est mort.

— Le Vieux Borgne. Est mort, articula Loki en se redressant promptement.

—Ainsi que je te le dis.

— Je veux voir ça de mes propres yeux. 

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M
Hello par ici,<br /> Quelques zones d'ombres mais que de maîtrise du suspense et de la délivrance. Je trouve cette fin sur cet échange super vicieuse mais Tanagra dégage quelque chose, une beauté mais aussi énormément de souffrance. est ce que le démon qu'elle décrit est tout simplement son amant ? Qu'elle aime et chérie mais dont elle connait le destin et la véritable nature ? Ou suis je à l'ouest ?
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