Jardin des littératures de l'imaginaire
L’automne se passe, elle s’invite dans la moindre parcelle de tissu, rend le tout d’humidité. Le déluge s’amplifie lorsque je tourne le dos au petit, qu’il me supplie du regard de l’emporter dans mes visites de l’autre côté mais que mon refus silencieux lui brouille la vue de colère. Alors, les éclairs et le tonnerre percent le ciel, ils zèbrent nos pupilles et j’ai bien peur qu’un jour ils ne blessent l’un de nous, qu’ils mettent le feu aux poudres. Riagal grandit, le non devient un sujet dangereux, un état d’âme aventureux.
« Je ne fais que passer mon petit, j’ai besoin des indications de la boussole de l’île » m'expliqué-je.
Il arque un sourcil puis repart et dehors la tempête se calme. Lorsque j’évoque cette dit boussole qui n’est alors que cette femme au chignon toujours impeccable, son ouïe fine pour son âge la fait accoster devant moi.
« Que nous vaut cette visite mon cher Azmaël ? » accompagne-t-elle d’un mouvement qui m’invite à pénétrer dans la demeure.
« Mon prochain voyage, vous vous en doutez… » murmuré-je.
Pendant que mes voyages continuent leur train-train, les arbres eux n’existent plus sur l’île, désagrégés sous les éclairs et le zebrage du ciel ou pour la plupart décapités pour nos bicoques branlantes. Il nous a fallu créer des murs qui nous retiennent dans un semblant de chaleur et de vapeur, nous cloitrer dans les maisonnées qui parcourent le chemin du port, de sa plage vers le micro-village pour enfin monter jusqu’au sacre-lieu en haut de la falaise. Tout cela me donne le vertige et ce vestige de notre Foi, fait de pierres et de rocs se suspend tout là-haut, nous jauge de tout son luxe.
L’enfant s’adoucit avec la vieille femme alors que ma visite s’éternise, elle le promène et lui promet le creux de ses bras quand le plein du sein de sa mère se fait absent. Il se niche aussi dans la grande bâtisse, la plus ancienne et la plus imposante de l’île. Non faîte de bric et broc, elle domine le village et ce dernier se repose sous son ombre comme on le fait sous le parapluie de la vieille femme. C’est à elle qu’appartient la demeure, c’est sur elle qu’on vient quémander l’aumône et pourtant je sens que tout cela prend un tournant différent.
Le regard d’Enda sur la bâtisse, son aura portée par-delà les frontières rendent cela superficiel. Je le sens, je le sais et sous mes épais sourcils, je sens frémir mes paupières d’un lendemain fait de misère.
Le vacarme reprend alors dans la grande maison, les enfants se chamaillent et se bousculent alors qu’Enda et son regard envieux se retirent non loin du port et de la plage.
La vie de Riagal est en grande partie faîte de maigres rencontres et quand il accroche de ses petites mains crochues les cheveux de la petite fille qui l’accompagne, elle gigote alors et imite le clapotis de l’eau. Elle est tout son contraire, le calme hante la tempête et alors son nom de guerrière culottée sur le séant se met à glisser sur la roche : Maav. De deux années plus âgées, moins active que le garçon aux deux pieds justes à poser mais à qui la bâtisse reviendra de droit quand sa grand-mère n’en fera plus grincer le vieux bois.
J’en aurai les larmes rien qu’à l’idée tandis que les enfants baragouinent des sons anciens ou nouveaux, la clarté et la pureté de l’eau qui se confondent au craquement du tonnerre. C’est comme une balade, la petite lui tend la main et lui apprend à sourire de toutes ses dents. Maav aux yeux vairons et aux nattes s’assoit puis éclabousse. Ils se disputent faussement parfois, agitent leurs mines déconfites et amusées. Il est oiseau de rivage quand elle est coquillage mais tant de choses les unit. Maav se sentira vite hors propos cependant, elle défait les nattes mais saura-t-elle reprendre la barre sans chignon impeccable ?
« Maav, ma petite ! Cesse donc de gigoter ainsi ! Tes cheveux sont en pagailles, bientôt tu les coinceras dans tes jointures et plus personne ne pourra t’en décoincer… » baragouine la grand-mère.
L’enfant couine, se heurte au dessein qui est le sien puis en un coup d’œil tarabiscote ses doigts, méli-mélo de phalanges contre méli-mélo de kératine.
D’autre aventures attendent encore ces jeunes âmes, celles-là même qui je le vois, loin du Continent pataugeront sur la plage noire et brûlante, sur la terre jaunâtre et qui de monticules en monticules grimperont bientôt la falaise.
Alors que je m’efface avec en main, les prochaines indications de mon prochain voyage, mon chemin se porte vers le bar.
Enda, l’ancienne voyageuse de l’autre côté du boui-boui concocte son fameux café, celui qu’elle prépare depuis son arrivée ici et qui sans égard nous rend aussi vaillants que des guerriers. Elle lance à peine une œillade à ma personne au moment où je pénètre la chaleur suintante du lieu, trop concentrée sur son infusion. Trop concentrée sur les paroles qu’elles chuchotent à chaque nouveau café. C’est comme une routine, un enchantement.
Elle se retourne et me toise ensuite sous ses boucles brunes comme la cendre et dépose devant moi un de ses nectars dont elle a le secret et qui aussi chaud que la paume qu’elle fait glisser sur ma joue, me réchauffe le cœur et m’empoisonne l’âme.
Soudain, une note stridente résonne dans le café-bar, tout se mue en surprise alors qu’un des rocailleux s’assoit devant le piano contre le mur du fond, le café agrémenté d’une touche d’eau de vie. Il le dépose nonchalamment sur celui-ci et vif comme une mouche, il interrompt le monde. Il se lance alors, cailloux sous la langue dans une litanie que personne ne lui soupçonne, prêt à dompter la marée.
Mes yeux contournent délicatement le bar et se rejettent contre Enda, une chaleur particulièrement vive habite son regard depuis que l’homme s’est mis à chanter un chant ancien.
« Azmaël » susurre Enda.
Honteux de m’être fait prendre dans mon observation, je repose la tasse et m’apprête à rétorquer que j’étais perdu dans mes pensées.
« Te souviens-tu, toi aussi de cette chanson ? » demande-t-elle.
J’hoche la tête, curieux de la suite et en quelque sorte de voir que cette ode à la Terre lui redonne sourire et consistance.
« Celle-ci est la première d’une longue série ! » affirme-t-elle.
C’est à ce moment précis qu’elle fait volte face et s’enquille à nettoyer les verres, non désireuse que je sorte ma longue vue pour contempler de nouveau la flamme qui brûle ses iris. Une fraction de seconde, j’ai cru apercevoir en elle autant de vivacité et d’animation que sur l’autre bord du monde. En réalité, une onde de nostalgie s’imprègne en elle comme un poison à l’heure qu’il est. Un poison qui je le comprendrai plus tard s’enquille à me brouiller la vue.
Demain, on oubliera la brûlure dans les yeux d’Enda sans se demander comment l’île a fait pour faire repousser de nouveaux arbres, de nouvelles branches qui dans la nuit se ploient et se penchent. Elle haussera les épaules devant les souches qui se re infiltrent dans la terre. Elle oubliera elle aussi qu’elle se sentait jusqu’à hier une sans racines.