Jardin des littératures de l'imaginaire

L'enfant d'Asgard - Chapitre 22 : De l'autre côté du Pont, dans la Forêt de Fer

Les branches d'Yggdrasil perçaient le flot continu de lumière. Leurs ramifications semblables à des mains calcinées cherchaient la fraîcheur des ténèbres après la chaleur torride du bûcher. Le Bifröst les enjambait avec indifférence mais Torunn ne pouvait détacher le regard de ce spectacle d'une terrifiante beauté. C'était un océan peuplé de cadavres et de cauchemars qui ruisselaient sous ses pieds, s'agitant au gré des vagues, menaçant de surgir de l'écume pour la dévorer. C'était là le spectacle de l'agonie d'Yggdrasil. La rumeur affirmait que rendu fou par la perte de sa Grande Enchanteresse, l'Ancien Dieu s'en était allé, en laissant la marque de la cruauté d'Asgard à la vue de tous ceux qui prétendraient le remplacer.

Son feuillage épars offrait en pâture ses ramifications les plus fragiles à la gueule d'Eikthyrnir, le Cerf aux bois hérissés d'épines et aux sabots terminés de griffes. Ses branches s'affaissent sous le poids des royaumes, harde de marcassins affamés tétant une laie mourante. Tous se disputaient les dernières gouttes de sève, aveugles à la famine qui se profilait. Torunn se trompait peut-être sur ce point. Peut-être s'armaient-ils en vue d'une chasse au Cerf rendu gras de son festin. 

Mais de quoi se nourriraient-ils après cela ?

Aux abords d'Asgard, un brouillard dense enveloppa ses chevilles. L'air glacé referma ses serres sur son cœur. Il se débattit avec hardiesse et tout à coup, cessa toute pulsation. Torunn comprit de quoi était faite cette brume. Quelle était cette odeur qui piquait jusque dans sa gorge.

Les cendres des Jardins d'Idunn saturaient encore l'atmosphère. Aucune tempête ne les avait dispersées. Torunn s’accrocha ferme à la rampe et se protégea le nez et la bouche de l’autre main. Un courant d'air acide lui griffa les joues. De mauvaise grâce, elle remit ses larmes à la fumée. L'insaisissable bandite, dès lors qu'elle fut dûment payée, se retira.

Une lueur chatoyante s'éveilla entre ses volutes. Une flamme dansant au sommet d'une torche pâle. Avant de reconnaître son visage, Torunn identifia la voûte légère de son dos. Les loques qui flottaient sur ses membres nonchalants en autant de fantômes attachés à leur demeure. Elle pressa le pas et avant qu'un mot ne quittât sa bouche, Torunn serra ses bras autour de lui, inquiète de le sentir s'échapper, diable qu'il était. Ses côtes palpables même au travers de l’étoffe, son odeur âcre était celle des injustes châtiments. De plus près, Torunn décela le mince relief blanchâtre de cicatrices, barrant ses lèvres gercées. Probablement infligées à la suite d'un énième outrage, elles enlaidissaient celui qui aimait répondre au nom de dieu de la malice.

— De nouveaux stigmates de ton insupportable honnêteté ?

— Oh, cela ? fit Loki en passant les doigts sur sa bouche. Rien qui ne doive t'inquiéter, chère Torunn.

— T'efforces-tu toujours de clamer tout haut ce que tout le monde devrait penser tout bas ?

— Qu'est-ce qui peut bien te faire penser que mes paroles puissent être en cause ?

— Tes paroles, promesses, mensonges ou vérités partielles, sont toujours en cause, Loki.

— C'est ce qui fait mon charme, paraît-il.

— Ma sœur le pensait, oui.

Torunn souriait mais Loki baissa les yeux. Rabattant ses cheveux sur sa nuque, frottant ses joues creuses hérissées d'une jeune barbe, il réalisait comme cette plaie-là pouvait encore être vive, en dépit des années écoulées. La mort d’Idunn avait enveloppé Asgard dans un voile sombre, que les averses avaient changé en une toile collante. Nul ne s'était débattu. Tous s'étaient accoutumés à y être empêtrés, baignés dans la cendre et piétinant dans la poussière moite. Telle était la malédiction jetée par Torunn. Le deuil de sa sœur, qu'elle avait été incapable de porter seule, ils croulaient tous dessous depuis des décennies.

— Quelqu'un sait que tu es là ?

— Seulement ceux qui m'ont invitée.

— Bien, tant mieux.

Le Pont s'était estompé. Ses couleurs demeuraient, prisonnières d'un vaste balcon suspendu à hauteur des nuages. L’Œil de Heimdall. Il se distinguait par l'omniprésence de ce verre qui absorbait autrefois chaque rayon du soleil et dont celui-dont-les-yeux-voient-au-delà aimait s'attribuer les vertus. N'étaient-ils tous que des magiciens de pacotille en fin de compte ? A présent, son Œil ouvert sur les neuf royaumes, voilé de suif, avait autant de clairvoyance que s’il eût été atteint de cataracte.

Asgard était paisible à cette heure ; du moins le crut Torunn un instant, avant qu'un puissant éclair ne déchire le ciel.

— Thor ?

— Lui-même, claironna Loki.

— Qu'est-ce qui lui prend ?

— Si je te racontais, tu ne croirais pas une telle bêtise possible.

— Tu m'intrigues.

— Tu ne m'arracheras pas un mot de plus, chère Torunn ! Les festivités attendront demain, si tu l'acceptes.

 Les festivités. Torunn suspecta, à raison, un mauvais tour. A chaque nouvelle manifestation du dieu du Tonnerre, elle interrogeait Loki, en vain. Qu'avait-il bien pu manigancer ? 

— Quoi que tu aies fait, ne redoutes-tu pas de nouvelles géhennes ?

— Me crois-tu devenu sage ? Tu sais pourtant que jamais, je n’apprends. 

 

Que ce fut pour le soleil, la lune ou la plus maligne étoile, l’épaisse Forêt de Fer incarnait une imprenable forteresse, siège d’une nuit constante, gardée par les hauts spectres noirs des pins. Si Loki s’y épanouissait comme un poisson dans l’eau, Torunn y évoluait avec moins d’aisance. Alors, de la main du démon, naquit une flammèche bleue, qu’il envoya baliser la voie. Elle virevolta entre les branches qu'elle chatouillait doucement et taquinait les hiboux qui le lui rendaient en coups de bec. Elle se faufila parmi les buissons d’épines, survola les flaques de neige fondue et tout à coup, embrasa un cercle parfait, au centre duquel se dressait une hutte toute chancelante. Assemblage de bois divers, d'étoffes, de feuilles et de peaux, aux petites fenêtres luisantes, qu’une ronde de figures figées, hissées sur des mâts, surveillaient. L’une d’elles se distinguait par la fine couche de lichen sur ses joues.

Idunn avait rejoint la valse des sœurs disparues de Tanagra.

L’elfe noire s’avança pour accueillir ses invités. D'un baiser pour Loki, et d'un signe de tête plus réservé pour Torunn. Les deux sorcières se considéraient sans qu'un mot ne parvienne à démêler la forte émotion dans leurs gorges. Tanagra fut la première à s'y essayer. Un trémolo informe s'échappa de sa bouche. Un mot avorté, une parole insignifiante au regard de ce qui se jouait. Ses lèvres se tortillaient, miroir de celles de Torunn. Les mots échangés par écrit avaient été ceux de l'espoir, de la vengeance enfin possible, de la réjouissance face aux malheurs d'ennemis communs. Mais Tanagra incarnait bien plus que cela. Toutes deux avaient été des otages des dieux ; Torunn avait été enlevée aux siens par la guerre, Tanagra, par des rumeurs calomnieuses et obscènes. Elles avaient été sœurs, elles avaient été perdues. Amusées par ces babillages bafouillés, elles rirent à mi-voix, retenues par la crainte d'éclater en sanglots.

Finalement, Tanagra franchit le pas qui les séparaient. Son corps se blottit fermement contre celui de Torunn.

— Je suis si heureuse de te revoir, ma sœur.

Un aveu auquel Torunn répondit en plongeant la tête dans la chevelure crépue de Tanagra. Leur étreinte avait la chaleur d'un foyer, la tendresse d'un refuge. Une minute, Torunn s'y lova, tout entière. Elle s'imprégna de son parfum et glissa ses larmes dans le châle de Tanagra. Une autre sœur l'avait attendue tout ce temps et aujourd'hui, elle l'accueillait comme si elle n'avait pas douté une seconde de son retour.

Une odeur puissante embaumait la hutte. Les effluves d'un gibier qui masquait complètement l'acidité de la cendre. Il y faisait chaud, un feu crépitait sous une marmite, la fumée de l'encens se superposait aux douces lueurs de quelques bougies dispersées. Les peaux de bêtes recouvraient le sol. Tanagra dégagea la table des bocaux qui l'encombraient, s'excusant à demi-mots pour le chaos ambiant. Torunn eut envie de l'en empêcher. Ce joyeux désordre lui rappelait la maison qu'elle partageait autrefois avec sa sœur. Idunn s'épanouissait dans ces accumulations d'étagères rendues concaves par les foules entassées de bibelots et de friandises. Mille couleurs légèrement ternies mouchetaient les murs, témoins de la succession de recettes diverses préparées au hasard ou murement réfléchies, et parfois ratées. Ce terrier chaotique la rassurait.

Loki s'était déjà hissé dans un hamac suspendu aux hauteurs du plafond, duquel pleuvait tout autant de bizarreries qu'il n'en escaladait déjà les murs. Après s’être étiré, il laissa ses jambes battre mollement dans le vide.

Dans un recoin, les corbeaux couronnés de perles noires se mirent à croasser gaiement dans leurs nids. Tanagra acheta leur silence par quelques morceaux de viande qu'ils gobèrent tout rond. Torunn avait certes reçu la visite de l'un d'entre eux, elle n’y croyait pas.

— Les Asgardiens te craignent-ils autant qu'ils le devraient ?

— Ce ne sont que des oiseaux, répondit Tanagra. Il m’a suffi de remplir leurs estomacs de vermines, de rats et de musaraignes pour qu'ils répondent à ma voix.

Attestant de leur docilité, les deux oiseaux, repus, se calmèrent. Le bec dans l'aile, ils s’endormirent. Tanagra leur accorda une œillade maternelle avant de s'en retourner à sa marmite. La viande avait mijoté de longues heures dans un bain de bouillon gras, de légumes et de racines. Le festin ne tarderait plus. Elle se redressa laborieusement et dut prendre appui sur une chaise le temps de chasser les vertiges. Sa peau luisait et ses profondes inspirations étriquaient sa robe, déjà déboutonnée au niveau de la poitrine. Torunn lui tendit une main qu'elle refusa doucement.

— Que sont deux corbeaux à côté d'un cheval, mh ? lança Tanagra pour détourner son invitée de ses inquiétudes.

Une diversion qui ne fonctionna pas. Les pièces ne mirent pas longtemps à s'assembler. Le contenu des bocaux, dépassant du linge sous lesquels on avait tenté de les dissimuler. Les malaises caractéristiques de l'elfe. Torunn comprit qu'elle venait de saisir une confidence dont devait rester exclu Loki. Par la suite, elle fit simplement mine d'aider à disposer les écuelles, à servir le vin pendant que Tanagra ôtait sa marmite du feu.

Le repas réconforta autant Torunn que le voyage avait épuisé Loki. Tanagra n'avait de cesse de les contempler tour à tour, avec une émotion vive. Depuis combien de temps deux sorcières ne s'étaient-elles pas retrouvées simplement ainsi ? A ne discuter que des herbes qui parfumaient le ragoût, à complimenter la couture d'une robe ou à questionner sur les banalités quotidiennes ? Depuis combien de temps l'Elfe n'avait-elle pas eu le loisir de décrire la pousse des feuilles au printemps venu, de parler de son potager en promettant de le présenter à cette vieille amie venue la visiter, de s'extasier de la clarté de l'eau lorsqu'elle tombe du ciel et de la douceur du climat et de n'avoir, en retour qu'à écouter une autre lui décrire son propre monde ? A imaginer cette maison creusée dans un arbre ? A imaginer la tendresse d'un sol après une averse sans que la cendre ne lui brûle la plante des pieds ? Toute cette légèreté ne durerait pas. Elle en avait la cruelle conscience. Tout s'envolerait à la seconde où Loki s'en irait.

— Je ne pensais pas revoir le Bifröst un jour, confia Torunn à l'adresse de Loki, que les banalités eurent tôt fait de lasser.

— Quelques fragments du Pont subsistent dans l’Œil de Heimdall et son absence m'a fait dire que, s'il ne veillait plus dessus, c'est qu'il n'en avait plus l'utilité et que par conséquent, ces restes se tenaient à disposition de quiconque en aurait besoin.

— Le raisonnement paraît logique.

— La logique n'est pas toujours le cœur du raisonnement des Ases, ajouta Tanagra avec une pointe de sévérité.

— Ton amant ne s'est pas assagi, confirma Torunn.

— La sagesse a-t-elle jamais apporté le changement ? S'il m'était venu le malheur d'en faire preuve, tu ne serais probablement pas ici, Torunn, l'exilée des terres humaines. 

Loki la poussa d'un coup de coude et en retour, elle lui marcha sur le pied.

— Et la mort du Vieux est un sacré changement, ne penses-tu pas ? rétorqua-t-elle.

— Même moi, je ne pourrais prétendre le contraire. La mort du vieux est un bouleversement au même titre que le fut la soudaine vulnérabilité de ces imbéciles. Tous ont vieilli et demain, tu pourras jouer à qui est qui. La charmante Freya s'est fanée et ressemble à une figue déconfite, la sage Frigga a laissé place à une vieille veuve aux portes de la sénilité, Sif qui était une jeune princesse lorsque tu es partie est désormais une misérable intrigante dont aucune intrigue ne soit parvenue à asseoir ses fesses sur le moindre trône. Même sa chevelure d'or a pourri !

— Ce n'est pas tant l'âge que tes plaisanteries qui en sont la cause, Loki, rectifia Tanagra.

— Bah ! Thor est bien trop occupé à jouer les grands Seigneurs avec des gourgandines ramassées çà et là, il n'a rien remarqué !

— Et que pourrait-il bien avoir à en dire ? demanda Torunn. Ce ne sont pas ses cheveux !

— A propos de Thor, se lança Loki, tout excité. Torunn tu n'y croiras pas et pourtant je puis te jurer dire la vérité ! Sais-tu qu'il y a peu de temps, il m’a envoyé à Nidavellir pour une mission bien spéciale ?

— Pour chercher Eitri et Brokk ? Que voulait-il leur commander ?

— C’est là que ça devient amusant ! Justement non, il ne voulait pas les voir eux. Et c’était très important que ça ne soit pas eux.

— Que voulait-il ?

— J’y viens, j’y viens ! Il a longtemps tourné autour du pot. Il a d’abord prétendu vouloir offrir un cadeau pour son fils, mais étant donné que le pauvre gamin est encore trop faible pour porter le vrai Mjölnir, Thor voulait en faire fabriquer un plus léger. Un factice.

— Cela semble bien noble de sa part, releva Torunn non sans suspicion.

— Oui, ça m’a étonné aussi. Alors je l’ai questionné. Voyant que je doutais, il a ensuite dit que c’était pour faire plaisir à Sif, qui désirait voir ce marteau exposé dans sa demeure. Sif a certes des goûts étranges, mais pas de si mauvais. Et puis, quelques pintes plus tard, la vérité a finalement éclaté : ce vieux cochon a reconnu, les mots grignotés dans sa barbe, que certains jours, il n'arrivait plus à soulever Mjölnir et que cette réplique était en réalité pour lui ! Et à en croire les nombreuses concubines qu'il brasse, ce n'est pas la seule chose qu'il ne parvienne plus à lever ! 

Torunn éclata d'un rire qui lui fit monter les couleurs aux joues. Elle se tenait les côtes et Loki ne lui laissa aucun répit. Lui aussi riait et faute de réussir à articuler la fin de sa phrase, il se mit à imiter un Thor grotesque, plus idiot qu'idiot peinant à tenir une fourchette. Même Tanagra, qui tenait pourtant un masque plus sérieux, concéda un sourire. Elle resservit une rasade de vin à tout le monde.

— C’est toutefois avec son vrai marteau qu’il t’a frappé, il y a quelques jours, rappela-t-elle à Loki. Et si je n’avais pas été là…

— Que veux-tu, nous étions dans un jour de grâce ! La Mort du vieux lui aura inspiré un peu de vigueur !

—Tu es si inconvenant ! s’esclaffa Torunn.

— Ô ma chère, saurais-je te parler de ce bon Njörd, le triton des sept mers et qui n'y voit plus assez pour naviguer ? Je l'ai emmené pour une balade aux abords de Midgard. Son dernier navire s'est dirigé vers un bloc de glace énorme, aussi immanquable qu'un bœuf dans un couloir et qu'un aveugle aurait pu deviner, et ce vieux phoque se l'est pris, pas seulement de face, non ! Toute la coque en a été éventrée et Njörd m'a supplié de le ramener promptement. Tu l'aurais vu ! On aurait dit un enfant qui venait de mouiller son lit ! Et Vidar, à force de se taire, ne sait plus sortir de sa boîte à paroles qu'absurdités. Je te parlais de Freya mais même Baldr, jadis aussi radieux qu'un soleil voit sa peau se friper comme celle d'un vieux pruneau.

— Ils n'ont que ce qu'ils méritent tous, cracha Tanagra dans son vin.

Torunn approuva et cracha à son tour. Loki eut encore une bonne dizaine d'histoires honteuses à narrer, toutes aussi décadentes les unes que les autres. Qui étaient donc ces vieux idiots qui persistaient à se dire dieux ? Torunn aurait pu passer la nuit à les écouter toutes, ces anecdotes. D'ailleurs, elle en réclama une autre. La tournée de vin suivit.

— Tant de changements depuis… Idunn aurait adoré ces histoires.

— Il me tarde de les voir se déchirer pour le trône !

— Se déchirer, dis-tu ? Je croyais que la succession irait naturellement à Thor…

— Détrompe-toi ! Il se dit que Baldr serait également en lice pour la couronne ! Après tout, Odin était le père de Thor, son premier né, celui qui naquit de cette vieille folle de Jörd. Or, celle qui tient les rênes actuellement, c’est Frigga.

— Mh, cela promet des choses fort intéressantes en effet.

— Ils t'oublieront un temps et achèveront ce que tu as toujours espéré, conclut Tanagra.

— Je serai trop sage pour mettre un pied nu dans une colonie de fourmis rouges affamées.

— Sage, toi ? Je croyais que là n'était pas ton domaine ? Loki, serait-ce parfaitement fantasque d'imaginer que tu aies pu tenir un rôle dans cette comédie que fut La Mort du Père-de-Tout 

— Voilà un secret que je tente de lui arracher depuis que le Borgne est tombé malade ! s'exclama Tanagra.

Loki alors, se rejeta tout entier contre le dossier de sa chaise dans un prodigieux étirement. Conscient de l’attention qui lui était portée, il prit tout le temps nécessaire – et plus encore, pour se reverser une rasade de vin qu'il but, à nouveau, dans une agaçante lenteur.

— Un Magicien ne révèle jamais ses secrets, disait un dicton de Midgard. Laissez au démon ses démoneries, Mesdames. Vous ne supporteriez pas qu'elles vous éclaboussent.

— Ce n'est pas oui, ce n'est pas non.

— Le Peut-être est des plus charmants. 

Un nouvel éclat de rire retentit dans la maisonnée. Loki incarnait sans doute l'unique aspect que Torunn avait regretté au cours des années. Son effronterie, sa prétention l'avaient souvent divertie. Car tout n'était que non-dits. S'il avait empoisonné le vieillard, alors il préservait Tanagra de toute complicité et se faisait galant homme. S'il n'en était rien et bien... l'ombre du doute persisterait. Quoi qu'il en soit, Loki avait au moins une moitié de couronne de lauriers sur la tête. Qu'on fut réjoui ou accablé de la nouvelle, on lui prêtait un rôle de sauveur ou de menace. Tout était question de points de vue et ce qui importait à Loki fut que tous convergent sur lui.

— Qu'en est-il de ce moignon de royaume humain brodé sur les miettes de Midgard ? demanda-t-il.

— Heimdall règne en berger paresseux et trouillard sur un enclos de moutons qui le sont tout autant. 

— Permets-moi de simuler la surprise : Heimdall ? Couard ?

— Aux premières années de son règne, il a envoyé toute une panoplie de soldats à mes trousses. Ces hommes étaient aussi patauds que grossiers. Mais au fil du temps, par lassitude de ces modestes escarmouches qui étaient autant de cailloux revenant sans cesse dans mes chaussures, j'ai convaincu l'un d'eux que mes intentions n'avaient rien d'hostile.

— La vile manipulatrice que voilà ! plaisanta Tanagra. Qu'as-tu bien pu lui offrir pour le corrompre ? 

— J'ai… Eh bien, j’ai généreusement considéré que cet homme m'avait offert une vie en prenant mon parti. Alors je l'ai remboursé. Je lui en ai offert une autre. Celle d'un fils.

— Oh, que la vilaine a changé ! s'esclaffa Loki. Torunn ? Notre sainte vierge, laissée chaste, pure, immaculée et indifférente en dépit de toutes les orgies de Freyr ? Un amant ? Un enfant ! 

Torunn s'empourpra – ce qui ne fit qu'accroître l'hilarité de Loki.

— Lazare est un homme d'une grande naïveté. D’une grande bonté. Il a accepté ce marché. Et j'ai porté un fils que les Nornes feront bientôt héros.

— Un héros, vraiment ? Qu'il me tarde de le rencontrer, railla Loki pour qui les héros n'étaient pas qu'une source d’ennui.

Tanagra, elle, s'agaçait de ses moqueries d'autant plus qu'elles offensaient clairement Torunn. Elle se pencha sur la table et pressa sa main tremblante de colère.

— Je suis heureuse pour toi, ma sœur. Ne te fallait-il pas un peu de cette candeur pour adoucir le mal qui te rongeait ? Ne te manquait-il par l'amour d'un compagnon ou d'un enfant pour t'en garder ?

Loki fit mine de se réveiller en sursaut. Les considérations sentimentales l'intéressaient bien peu. Il en éprouvait même un certain malaise. Il se leva de table, déposa un baiser sur les lèvres retroussées de Tanagra et salua Torunn.

— Nous nous verrons demain, dit-il avant de s'éclipser.

Ni la sorcière ni l'elfe ne s'en étonnèrent. Loki n'était pas de leur nature, et tout espace clos finissait par lui évoquer une prison. Tanagra commença à débarrasser la tablée. Elle rassemblait distraitement les écuelles, toutz éteinte d'une manière aussi frappante que pouvait l'être une chandelle après avoir flamboyé par deux extrémités. Cela dit, le soulagement transparaissait de sa posture. Elle pouvait desserrer son étouffant déguisement. Elle n'avait pas beaucoup mangé, pas beaucoup bu. Sa coupe trop souvent remplie débordait.

— Quand vas-tu lui dire ? demanda doucement Torunn.

Tanagra haussa les épaules, avec une fausse indifférence et, aussi brutalement qu'un barrage cède au torrent, elle fondit en larmes.

— Torunn, je t'en supplie, ne lui dis rien. Il ne doit pas savoir. Il... Oh, tu sais comment il est, il empirerait tout.

— Ce... ce n'est pas son enfant que tu portes. C'est cela ? Oh, Tanagra, Loki ne t'en tiendrait pas rancune. Il ... Non, je ne crois pas qu'il t'en voudrait. Il n'est pas possessif, il ne s'offusquerait pas de te savoir...

— Ce n'est pas cela, Torunn. Je... C'est...

La détresse qui ruisselait sur les joues de l'Elfe, gorgée de khôl, de peur et de honte, Torunn l'avait déjà vue, dévalant les joues de sa pauvre Idunn. Tanagra perdait pieds. Torunn la fit asseoir et l’étreignit dans une couverture tout le temps qu’il fallut à ses larmes pour tarir.

—Torunn je... je n'ai rien pu faire. Il est venu jusqu'ici, j'étais toute seule et je n'ai pas pris garde...Je n'ai pas réussi à...

Et puis, Tanagra chuchota quelque chose que le crépitement du feu couvrit. Une chose qu'elle craignait entendre ricocher sur les murs de sa hutte. Un nom. Qu’importe que sa voix ne l’ait pas porté. Le dessin de ses lèvres le révéla tout de même.

Baldr.

— Je t'en supplie Torunn, Loki ne doit rien savoir. Il irait aux devants de problèmes et je ne veux pas qu'il lui arrive d'autres malheurs. Son besoin de vengeance, c'est l'une des rares choses que je n'ai pas réussi à éradiquer en lui.

— Je ne lui dirai rien, je te le promets.

— Torunn, je... Pendant qu'il... Pendant que Bal... Il a dit que...

Qu'avait-il dit ? Il s'était présenté aux abords de la cabane, silencieux comme un chat. Qu'avait-il dit ? Il avait passé le périmètre des masques, il était entré sans autorisation. Il avait insinué des obscénités prétentieuses. Il s'était approché, son ombre s'était refermée sur Tanagra. Qu'avait-il dit à cet instant ? Il avait dit que les sorcières avaient tort de se balader seules à l'écart de tout. Qu'elles se terraient comme des bêtes. Que les arbres étaient de forts mauvais amis, indifférents aux débâcles et aux cris. Il s'était demandé tout haut si les Elfes et les Vanes, couinaient de la même manière. Comme des souris.

Tanagra se recroquevilla. Espérait-elle étouffer le petit parasite qui grandissait dans son ventre ? Elle pleurait de douleur. Torunn l'imagina, épongeant elle-même le sang, se nettoyant seule de l'invisible crasse qu'elle percevait alors sur son corps tout entier.

— C'est lui qui a fait du mal à Idunn.

Et Torunn n’éprouva aucun soulagement de l’apprendre. Seulement de la colère. Une vieille colère qui ne s’était jamais réellement apaisée, qui s’était seulement dissimulée, ensevelie sous d’autres sentiments en attendant son heure.

— Ton secret est le mien et, sur le nom d'Idunn, je jure ici et maintenant que plus jamais ce fils d'Odin ne blessera l'une d'entre nous.

Tanagra lui offrit un sourire brisé, complètement noyé. Sa main agrippa les replis de son ventre avec méchanceté. Si telle chose avait été possible, elle aurait arraché cette graine pourrie de sa matrice.

— Que feras-tu de cet enfant lorsqu'il viendra au monde ?

— Il n'y aura pas d'enfant.

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