Jardin des littératures de l'imaginaire
Siegfried et Sygn avaient déjà visité les Jardins avant ce jour-là. En compagnie de leur mère, le lac était d'argent et les plantes, sculptures de jade et d'émeraude ; mais en son absence, une ombre se mouvait, dissimulée dans les reflets de l'eau. Avaient-ils réellement le droit de se trouver là ? C'est une question que ne se posait pas Siegfried. Il avançait en terrain conquis, là où Sygn, alerte, veillait.
Il flottait dans l'air une puissance impalpable, sans odeur et sans empreinte, semblable à celle laissée par le monstre dans le flanc de la montagne. Les souvenirs des Jardins émanaient de la terre, de l'eau, de l'air. Le souvenir du vent, dont le cours avait été altéré par l'apparition du Pont. Le souvenir de l'eau dont la surface s'était ridée. Le souvenir de l’herbe, piétinée. Le Pont s'était ancré ici même. Le lac avait dilué ses vives couleurs.
S'en était-elle allée ? Torunn était partie, sinon ils l'auraient trouvée ici.
Le cœur de Sygn se serra. Sa mère, en lui apprenant à écouter les Jardins et la forêt, lui avait légué quelque chose. Telle était la raison qui poussait toute une myriade d'éléments à se confier. La reconnaissaient-ils comme leur gardienne ? Leurs confidences la flattaient ; avant qu’elle réalisât qu'une telle offrande ne ressemblait pas à sa mère.
— Sygn, tu as vu ça ? Il est là. Viens voir !
Torunn avait aussi légué une offrande pour Siegfried. Un garçon. Non, un homme. Aux membres de grès et aux cheveux de charbon. Agenouillé, cloué au sol. Soumise au poids de l’inconscience, sa tête avait basculé, menton contre thorax. C'était lui. Sygn ravala sa honte. Elle avait secrètement espéré tomber sur une bête. Il aurait été si simple que sa chevelure soit crinière ! Que ses mains soient griffes ! Que sa respiration régulière soit sifflée par une langue râpeuse logée entre des crochets couverts de venin.
Mais devant elle, Sygn ne voyait qu'un homme.
Siegfried attrapa la hache lacée dans son dos.
Lui, ne voyait qu'un butin.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— A ton avis ?
— Tu ne vas pas le tuer comme ça ? Attends !
Sygn lui barra la route. Siegfried, plus haut de deux têtes, ne détachait pas les yeux du prisonnier ; Sans doute s'imaginait-il déjà, exposant sa tête tranchée.
— Tu ne peux pas faire ça !
— C'est ce pour quoi je suis né, Sygn, fit-il en tournant le manche de son arme d'un habile moulinet de poignet. C'est une occasion en or. Allez, pousse-toi !
— Nous ne savons même pas de qui il s'agit ! Il n'est certainement pas celui que tu cherches ! Imagines-tu un instant le dragon se livrer à toi si facilement ? Regarde-le ! On dirait un bouc offert en sacrifice. C'est un homme. Juste un homme. Tu ne serais qu'un lâche de t'en prendre à lui dans cet état au lieu de lui venir en aide !
— Un lâche ? releva Siegfried, menaçant. C’est ce dont tu m’accuses ? De couardise ? Tu avais promis de cesser tes idioties ! N'as-tu pas juré m'accompagner ?
Logé quelque part dans les branches, un corbeau croassa à gosier déployé. Sygn y perçut un mauvais présage auquel Siegfried comptait bien rester sourd.
— Et Heimdall ? lança-t-elle après un sursaut. Heimdall te voit ! Lui, il saura. Les Nornes t'ont fait Tueur de Fléau, pas meurtrier !
L'oiseau se moqua de plus belle. Siegfried jura faute de réussir à le débusquer. Qui prétendait se moquer de lui ? Les éclats de rires tonitruants l'obligèrent à élever le ton :
— Il importe peu à Heimdall que ma tâche soit ardue tant qu'elle est exécutée !
— Et notre mère ! As-tu pensé à elle ? Que pensera-t-elle ?
La hache chuta d'une longueur de bras. Sygn se félicita intérieurement, sans crier victoire. Trop tôt. Une brèche venait à peine de s'ouvrir.
— Oh, ça je peux te le dire ! renchérit-elle. J'ai passé suffisamment de temps avec elle pour le savoir. Elle a raconté à chaque arbre de cette maudite forêt que son fils était un chasseur de monstres et que bientôt, tous en seraient témoins ! La rumeur se répandra plus vite que tu ne l'imagines si tu la déçois.
Le corbeau s'envola et commença à décrire un large cercle, à la manière des vautours. Sa présence inquiétait Sygn. Qu'était-ce donc que cette créature qui les épiait ?
— Je veux seulement lui parler, s’expliqua-t-elle sur une voix adoucie. Pour savoir qui il est. Je veux te voir réussir, c'est évident. Mais il pourrait bien s'agir d'un piège. Un piège tendu par le dieu de la discorde, lui-même, afin de te ridiculiser ou de narguer les dieux. Ne te souviens-tu pas des rares récits de notre mère à son sujet ? De cette fois où la lame du bourreau s'est abattue sur sa nuque et ...
— Je connais cette histoire aussi bien que toi !
— Ne le laisse pas se vanter de t'avoir eu avec un subterfuge si grossier.
L'argument fit mouche et au fond, Sygn se trouva idiote de ne pas l'avoir employé plus tôt. Des mots, des mots, qui se transformaient en mensonges. Tête enfoncée dans les épaules, c'est avec une extrême précaution qu'elle contourna son frère.
A mesure que se réduisait la distance avec le prisonnier des Jardins, elle perdit consistance. Son souffle se suspendit. Elle n'avait aucune idée de ce qui suivrait. Ce qu'elle allait lui dire. Parlait-il ? Cet homme... Il n'en était pas un. Sa solitude, suintant de chaque roche de la caverne. Son isolement retentissait dans toute la forêt, comme le hurlement d'un fantôme. Cent mues pourraient se détacher de ses muscles sans que cela ne parvienne à atténuer sa douleur. Aucun homme ne pouvait endurer pareil calvaire. En était-il encore un, malgré tout ? Il était plus que cela. Pas seulement parce qu'il descendait d'une sorcière ou même de Jörmundgand. Pas non plus parce qu'il avait été élevé par l'obscurité mais parce qu'il y avait survécu.
Sygn s'agenouilla auprès de lui et se racla doucement la gorge. Il ne manifesta aucune réaction. En revanche, il respirait. Il respirait ! Il aurait été si simple qu'il soit déjà mort.
Elle effleura ses chaînes. Les maillons de métal tintèrent les uns contre les autres. Le prisonnier émit un râle qui, en se propageant, déclencha le mécanisme laborieux de ses vertèbres.
Sygn avait ôté sa main avec la gêne d'une voleuse prise sur le fait. La fièvre rougit ses joues. En fait, c'était lui, cet homme aux contours racés, qui la détaillait désormais comme une bête curieuse. Ses yeux noirs avaient la semblance de deux gouffres sans fond. Sygn se sentait minuscule. Insignifiante. Comment pouvait-elle prétendre le sauver de cette obscurité qui tourbillonnait dans ses prunelles ?
— Tu... Tu es... Tu es le fils de la sorcière, de Lopten, finit-elle par dire à voix basse.
Il ne l’entendit pas. Ou alors, il décida de l'ignorer, trop occupé qu’il était à étudier l’insaisissable posture de cette femme. Lokten connaissait la présence de son geôlier et celle, très occasionnelle, de sa mère. Cependant, il ne la connaissait pas, elle. Que devait-il en attendre ? Était-elle venue pour finir ce que cette autre avait commencé ?
— Lokten. C'est ton nom.
Alors, il inclina doucement la tête, dans un mouvement de curiosité.
—Tu étais de l'autre côté de la porte.
— Oui, c’était moi. Mon nom est Sygn.
Lokten observa le mince plissement de son front. Elle, Sygn, puisque c'était ainsi qu'elle se nommait, fronçait à peine ses sourcils délicats.
— Ce manteau que tu portes… Il appartient à ma mère, dit-elle sans l'accuser.
— Elle m'a piégé.
— Je... je m'en doutais. Je suis désolée.
Le spectacle de ses mains, se nouant et se dénouant pour masquer leur tremblement captivait Lokten. Il en oubliait sa fâcheuse posture. Quel singulier spectacle que cette femme, cherchant ses mots. De quoi était-elle désolée ? Une ombre bougea derrière elle. Une ombre haute et massive dont le pas la fit tressaillir.
— Je vais t'aider à partir, je te le jure, murmura-t-elle à la hâte. Mais pour cela... Ne redeviens pas un dragon, je t'en prie. Il ne faut pas... Il n'attend que ça. Laisse-moi un peu de temps. Je vais trouver un moyen.
Tout était subitement devenu froid et sombre. La menace faisait barrage aux maigres rayons du soleil.
— Alors ? C'est lui ? demanda la voix forte du titan.
— Non, couina Sygn. C'est seulement un homme innocent que notre mère a puni pour être entré sur son territoire. J'imagine que... qu'elle espérait attirer le dragon avec cet appât et que…
— Détache-le. Nous allons voir si c’est un innocent ainsi qu’il le prétend.
Sygn ignora quelle force la porta auprès de Spiegel, lui fit prendre le couteau de chasse dans l'une des sacoches et la ramena entre Siegfried et Lokten. Les maillons s'écartèrent sous le levier de la lame mais les mains du garçon demeuraient les prisonnières de l'odieux stratagème de ses entraves, consistant en une mâchoire de métal. Sygn tenta de l'en défaire mais Lokten se dégagea vivement.
Bien qu'il grimaçât à chaque mouvement, il se leva sans aide. Son équilibre instable n'inspira pas la moindre pitié à Siegfried, qui du manche de sa hache, le taquina comme un chien que l'on excite avant un combat. Sygn ne sut ni bouger ni parler. La peine jugulait toute parole. Pour la première fois depuis son retour, elle se demanda si cet homme cruel qui s’amusait à tourmenter sa proie n'avait pas toujours côtoyé son frère.
Lokten transpirait de faiblesse. Fuyant le joug de Siegfried, il battit en retraite et trébucha au bord du lac.
Dans le ciel, le corbeau continuait sa spirale. En proie à une fièvre terrible, Lokten se mit à convulser. L'heure du festin approchait. Au moment où Siegfried leva sa lame, le corbeau croassa, sonnant un glas macabre.
A la seconde fatidique, le geste de Siegfried perdit son élan. Pour cause, du dos de son adversaire, s'extrayaient deux excroissances d'os, couvertes d’une membrane visqueuse. Des écailles noires déchiquetèrent l'étoffe de son manteau. La chose rugit. Ses ailes atrophiées fouettèrent les airs et dans leur effort, projetèrent Siegfried à plusieurs mètres, le désarmant dans le même temps. Avant qu’il ne récupère sa hache, Lokten lui planta ses ergots dans le bras.
Misérable dans sa douleur et sa cuirasse souillée, le hurlement de Siegfried déchira le cœur de sa sœur. Ce fut plus fort qu’elle. Elle se jeta dans la mêlée.
Par effet de surprise – plus que par force, elle parvint à pousser Lokten dans l’eau. Sa confusion, quand il émergea, se manifesta par de grands coups qu’il abattit sur la surface du lac.
Sygn profita de ce maigre sursis pour retrouver Siegfried. Quand il fut à sa hauteur, elle le gifla de toutes ses forces. Puis sans un mot, elle l’aida à se hisser sur le dos de Spiegel. Siegfried se ratatinait. Son bras dégoulinait. Il n'avait jamais supporté la vue du sang. Du sien, surtout. Tout juste lucide, il ne lutta pas.
Obéissant un murmure glissé à son oreille, Spiegel déguerpit au galop. En quelques secondes, Siegfried fut emporté, rebondissant sur le dos de la jument, bringuebalé comme une poupée de chiffons. Il ne tarderait plus à tourner de l'œil.
Spiegel le ramènerait à la Maison-dans-l 'Arbre. Lazare finirait par l'y retrouver.
Quelques jours de répit, voilà ce que Sygn venait de s’offrir.
Elle repoussa le plus longtemps possible le spectacle de la terreur de Lokten, dont les rugissements furieux s'étaient éteints. Parvenu sur la berge, il grattait la terre avec ses poings toujours enfermés dans le métal. Rien n’y faisait. Au moins s’était-il débarrassé de ses écailles et n’attentait-il aucune représailles. Pour l’instant.
Sygn tenta de lui ôter les lambeaux de manteau qu’il avait encore sur le dos, mais découvrant sa nudité que rien d’autre ne dissimulait, elle y renonça. Lokten était exténué, de telles considérations attendraient.
Une odeur piquante crépitait tout près. Il rampa jusqu'au cercle de pierres au centre duquel dansaient de grands spectres orangers. Il y faisait une chaleur réconfortante. Plaisante. Sygn était assise là. Ses mains s'affairaient méticuleusement.
— Tu ne dois pas trop bouger pour le moment. Tu es blessé.
Lokten remarqua la pâte qui recouvrait son ventre.
— C'est un cataplasme, précisa Sygn avant qu'il ne pose la question. C'est pour que les plaies ne s'infectent pas et qu’elles se referment plus vite.
Il découvrit aussi des bandages autour de ses poignets. Avec précaution, ses doigts se pliaient et se dépliaient — sans que leur mouvement ne soit puni par la morsure du métal. En revanche, ses articulations grouillaient de picotements. Le long de ses avant-bras, courraient de minces filigranes gris, comme des traits de fusain, et qui s'estompaient au niveau des coudes.
— Il devait y avoir une sorte de poison, poursuivait-elle en s'obstinant à ne pas le regarder. L'eau du lac... elle a calmé sa propagation mais je pense que ça ne suffira pas. J'ai fait avec ce que j'ai trouvé mais demain... demain j'irai chercher quelque chose de plus efficace. Il faut te reposer en attendant. Il faut que tu récupères vite. Siegfried finira par revenir. Cette nuit, je surveillerai les alentours.
A la lueur du foyer, Lokten reconnut enfin ce que manipulait la jeune femme. Une carcasse d'oiseau. D'un petit oiseau. Le feu ne faisait qu'une bouchée de ses plumes. Sygn lui enfonça une branche dans le gosier et la lui tendit. Elle s'était réservé un oiseau plus petit encore. Sans comprendre, Lokten l'imita et approcha sa broche des flammes.
Ils mangèrent sans mot dire. Lokten ne parvint pas à penser ce soir-là. Il se contenta de mâcher une pâte caoutchouteuse que lui donna Sygn. Pour endormir le mal.
Elle ignorait ce que ses propres mots signifiaient. Le mal. Quel mal cherchait-elle à endormir ? Celui qu'éprouvait Lokten ? Celui qu'elle avait causé à Siegfried ?
Cette nuit-là, elle n’eut pas à combattre le sommeil et son obstinée absence de rêve. Il se détournait de lui-même. Elle songea à plonger dans l'esprit du corbeau moqueur mais lui aussi, avait disparu. Il dormait sans doute. Tout le monde dormait, bercé par le clapotis du Grand Fleuve.