Jardin des littératures de l'imaginaire
Freyr se souvenait du blé qui jaillissait des champs et des arbres appesantis de fruits acidulés et parfumés, il se souvenait du bourdonnement des abeilles, du pollen dans la brise, du miel dans le lait du matin, des fleurs blotties dans les cheveux des courtisanes, du vin qui réchauffait ses soirées, de la chair qui embrasait ses nuits.
Les semaines s'égrainaient et rien ne fleurissait. La terre demeurait stérile à ses prières. Il en revenait chaque soir, le front dégoulinant de sueur et de la crasse jusque sous les ongles. Freya ne l'accueillait plus, alors c'était la servante qui le prenait en pitié. Elle lui préparait des bains chauds dans lesquels fondaient toutes ses douleurs. Cette fille lui plaisait bien. Ses joues rouges lui rappelaient les pivoines sur les balcons de Freya. Il aimait la douceur de ses mains quand elle le massait en assurant, de toute sa candeur, que le lendemain serait un jour meilleur. Freyr lui souriait, un peu amorphe, trop las pour la contredire, trop peureux d'anéantir ses espoirs.
Après l'avoir aidé à passer une robe de chambre, elle l'accompagnait jusqu'à ses appartements. Il s'y bousculait jadis autant d'hommes et de femmes désinhibés qu'il n'y avait de grains de poussière sur les boiseries. Freyr passait les doigts sur une commode. Sous la poussière, encore la poussière. Un million de particules des gens de Vanaheim que rien ne pouvait réassembler. La fatigue l'écrasait trop pour l'en émouvoir. Toutes ses larmes avaient coulé sur la terre qui ne lui obéissait plus.
Béni par les tendresses somnolentes de la servante, le sommeil ne lui était pas accordé tant que les sanglots de Freya résonnaient dans la pierre blanche. Alors, quand son amante percevait sa tourmente, elle se redressait, feignant l'étonnement, et plongeait les doigts dans son épaisse chevelure poivre et sel, et couvrait les lamentations par une vieille comptine de Vanaheim.
De l'autre côté du mur, sa voix parvenait aux oreilles de Freya. Assise devant sa coiffeuse dont le miroir avait été couvert, la déesse passait des heures à brosser sa chevelure terne. Agacée de l’entêtante ritournelle, Freya finissait par quitter sa chambre, tout juste vêtue de sa robe de laine trouée, ses pas la ramenaient inexorablement au même endroit.
Sur le balcon, bordé de jardinières fanées, il ne restait rien à contempler. Avant, c'était là, en contrebas, que chatouillés par les remous, jouaient les enfants et les serviteurs et où, au crépuscule, dansaient les corps, éclataient les rires et toute la vie des Vanes. La cascade ne coulait plus. Le bassin était vide et empestait la moisissure.
La lumière de la lune ne baignait plus cette place. Tous les miroirs, même ceux destinés aux astres, avaient été brisés ou recouverts. Freya ne supportait plus de voir sa grâce se friper comme une vieille pomme. C'était de l'amour qu'elle tirait sa beauté, mais que restait-il à chérir sur un tas de cendres ? Même ses chats, ses deux princes, s'en étaient allés. La famine les poussait à partir en chasse aux côtés de Skadi, sur des territoires toujours plus éloignés.
Le cœur de Freya se flétrissait. Dans ces couloirs où soufflaient le froid et la solitude, ses princes lui manquaient. Elle se languissait de la douceur de leur fourrure bleutée, de leurs traits racés et de leurs yeux perçants. Eux seuls paraissaient encore se souvenir d'elle comme d'une reine et parfois, Freya doutait d'être encore digne de leur affection.
Elle finissait par tomber de fatigue, loin de sa chambre, assise à même le sol. La nuit passait ainsi et durait jusqu'à la venue la servante. Cette fille venait en sachant pertinemment qu'il lui faudrait affronter les humeurs de la Belle déesse. Cesse donc de te rire de moi, crachait Freya ainsi que le faisaient ses chats. En se relevant, elle se dégageait des mains qui lui étaient tendues, elle rouspétait.
Les jours n'étaient pas plus gais pour sa servante. Le retour sur ses terres natales, annoncé telle une lumière au bout d'un interminable tunnel, s’avérait des plus obscurs. Elle se souvenait des fêtes, des musiques, des danses, des lumières dans le ciel, de banquets, de ses souverains enjoués, de tout ce qui constituait le quotidien des Vanes. Mais Freyr et Freya avaient vieilli. Freya, plus que son frère. Elle n'essayait plus. Sous le ciel rougi du sang des morts, elle attendait son tour, et sa servante s’attendait à la découvrir un jour en contrebas, désarticulée comme une poupée aux membres brisés.
Aussi, priait-elle pour que quelque chose rappelle la vie à Vanaheim. Une force des profondeurs ou de la voûte céleste. Rien ne vint.
Tant qu'elle ne s'écroulait pas de fatigue ou d'anémie, elle récurait la demeure de ses maîtres. Aussi inlassablement qu'inutilement car la cendre revenait le lendemain. Elle lavait leurs habits avec soin, raccommodait les fibres, ravivait leurs couleurs à l'aide de pétales desséchés, elle réchauffait les chambres et les salons en alimentant toutes les cheminées, battait les tapis et les tentures, veillait sur les maigres pousses qui parvenaient à sortir la tête de l'épais compost accumulé par les décennies. Des heureux hasards qui ne suffisaient ni au ravissement de Freya, ni à convaincre Freyr, dont le jugement était obscurci par les vastes étendues stériles dont il était cerné.
Un soir, Skadi revint, trois lapins pendus à sa ceinture. Les Princes de Freya les convoitaient sans équivoque. La chasse les avait épuisés tous les trois. A la hâte, la servante délesta la chasseresse de ses prises et s'affaira en cuisine. Enrichi d'herbes et de racines glanées dans les champs de Freyr, l'odeur du bouillon enroba les cœurs d'un baume. Les estomacs ratatinés se rassemblèrent dans un petit salon, dépoussiéré plus tôt dans la journée. Lorsqu'elle passa le seuil de la pièce, la servante se réjouit de voir un peu de gaieté. Étendue sur un sofa, Freya se prélassait sous la fourrure épaisse de ses chats, Fallegt et Elska, qui se disputaient ses caresses dans un concert de ronronnements des plus tendres ; Skadi avait troqué ses dagues et sa cuirasse contre une robe de soie qui flattait son teint de glace ; quant à Freyr, il invita la servante à le rejoindre pour le repas. Elle ne refusa pas, naturellement, et tout le temps que durèrent les modestes festivités, elle ne cessa de recevoir les éloges de ses hôtes.
Une vive émotion s'empara d'elle. Ses dieux souriaient à nouveau. Freya en oubliait son aigreur et Freyr se laissait bercer par d'autres histoires. Skadi n'avait pas seulement rapporté de quoi manger, elle rapportait aussi le récit de son périple, ce qui devait bien être le seul divertissement disponible en ces lieux moroses.
— Je dois reconnaître que ces animaux sont d'excellents chasseurs, chère Freya.
— Je n'ai cessé de te le répéter, chantonna la déesse en flattant la gorge de ses Princes. Ils sont à la fois mes enfants et mes gardes.
— Il était difficile d'y voir autre chose que de gros chats de salon mais si je dois être honnête avec vous trois : ils ont ramené la moitié de notre repas de ce soir.
— Nous vous devons beaucoup, Déesse, dit la servante en levant sa coupe. Ce sont à vos talents que nous devons notre survie. Aux vôtres et aux leurs, fit-elle en avisant les félins.
Skadi composa tant bien que mal une expression reconnaissante avant de se rembrunir.
— Nous avons dû aller très loin d'ici pour ces pauvres bêtes. Les terres sont désolées, seuls les rats se multiplient encore.
— Les rats et les lapins, gloussa Freya.
— Nous ne pourrons pas rester ici.
— Nous n’avons pas le choix.
— Nous l’aurons, tôt ou tard.
Freyr se roidit. L'abandon définitif des terres de Vanaheim était un sujet longuement évoqué, sur lequel Skadi et lui avaient délibéré en secret. Ce fut seulement dans le seul but d'épargner les sentiments de son aînée, qu’il évitait son évocation frontale. Avant que Skadi n'ajoute un mot de plus, il manifesta sa dénégation, une mise en garde que l'opiniâtre Panthère ignora.
— Cette fois, c'est terminé Freyr. Il n'y a plus âme qui ne vive ni dans les ruisseaux, ni dans les plaines. Nous pillons les toutes dernières. Nous ne survivrons pas ici, comme des charognards, en mangeant des racines et des rongeurs. Nous devons partir, tenter notre chance au sud, vers les grands ports. Là-bas, il restera de quoi rafistoler un vaisseau pour nous tirer d’ici.
— Je ne quitterai pas ma maison, Skadi. Tu iras chasser plus loin, c'est tout, décréta Freya.
— Je n'irai plus chasser à l'autre bout du pays pour une si maigre pitance.
— C'est ma maison. Je ne l'abandonnerai pas une seconde fois.
— Freyr, s'il te plaît, raisonne ta sœur.
— Freyr restera à mes côtés comme il l'a toujours fait.
Mais Freyr, pris entre deux eaux, eut à choisir son camp.
— Skadi a raison, signa-t-il à contrecœur. Notre terre est morte. Elle n'est plus notre maison, elle est un tombeau. Partons, ma sœur. Nous en trouverons une autre. Une plus belle, une plus grande sur laquelle tu pourras régner tout à ta guise.
— Vous vous êtes décidés sans moi. Traîtres ! s'écria Freya. Quelles autres machinations avez-vous élaboré dans l'ombre ? Et tu crois me flatter avec promesses si grandiloquentes, mon frère ? Qui suis-je pour que tu me traites si grossièrement ? Ta concubine ? Ta putain ? Quel autre poignard allez-vous me planter dans le dos tous les deux ? Depuis combien de temps me mens-tu, Freyr ?
— Cette terre n'est plus la nôtre Freya ! Entends-le ! feula Skadi. J'ai relevé des traces de Jötnars dans les forêts, j'ai vu des nids d'Elfes Noirs le long des falaises... Qui sait combien d'autres sont passés !
— Nous les accueillerons ici, et si leurs intentions sont belliqueuses, nous les chasserons, rétorqua l'ancienne reine de tout son flegme.
— Les chasser ? Nul besoin de les chasser ! Ils sont partis parce que cette terre se nourrit du peu qui passe à sa portée ! Elle te dévore le cœur Freya, tu le verrais si tu ne t'entêtais pas à voiler les miroirs ! Elle n'est plus ton territoire, elle n'est plus un refuge, c'est un vampire qui souille ce qu'a un jour été Vanaheim et ce qui était sa reine. Et quand il ne te restera plus rien, tu seras un autre spectre dans la masse qui compose la brume. Ce jour-là, Odin, où qu'il se trouve, pourra se réjouir d'avoir éradiqué toute notre race !
— Tu ne pourras pas entretenir le souvenir de Vanaheim en restant entourée des morts.
— Vous êtes tous les deux contre moi !
— Jamais je ne serai contre toi, ma sœur bien-aimée.
— Il n'y a nulle bien-aimée là où règne la traîtrise !
Skadi fut sur le point de répliquer mais Freyr posa une main sur son bras pour l'en dissuader. Il n'aimait évidemment pas affronter sa sœur mais aussi, il la connaissait mieux que quiconque. Elle n'était pas la déesse de la raison. Que Skadi la provoque encore et une avalanche l'emporterait car Freya était la déesse des passions. De la démesure, des tourments, des joies, des larmes, des cris, des folies. La victime d'une nature passionnée qui la consumait autant que l'ennui l'empoisonnait. Sur Vanaheim, elle avait brillé comme le plus puissant, le plus orgueilleux des astres et même dans ses plus cruels caprices, elle n'avait jamais cessé d'être le cœur, d'être l'âme, d'être la vie, d'être la beauté de leur royaume. Freyr ne rêvait que de la voir scintiller, illuminer, éblouir à nouveau.
Priant sa tendre idole, il s'agenouilla et dans ses mains caleuses, enveloppa celles, délicates et frissonnantes de Freya. Ils n'échangèrent aucun mot, aucun souffle. Il n'y en avait pas besoin, car tous deux ne faisaient qu'un. Les deux facettes d'une même essence. Petit à petit, la furie de Freya s’évapora de sa chair et coula vers les veines de Freyr. Elle le broya de douleur, d’un mal qui recouvrait l'idée même de l'espoir. Comment Freya avait-elle pu vivre si longtemps avec un tel poids ? Comment avait-elle fait pour ne pas sortir aveugle d'une telle noirceur ? Des larmes d'or coulèrent sur les joues de Freyr. Freya les recueillit sur le bout de son pouce. Toute la vie des Vanes se dilapidait en peines inconsolables.
— Mon Soleil, mon frère, je suis tellement navrée, pleura-t-elle contre son épaule.
Malgré ses suppliques, ses plus sombres pensées s'écartèrent, chassées par un vent clément. Son fardeau accablait Freyr, aussi lourd sur sa conscience qu'un sac rempli de pierres. Freya n'éprouva aucun soulagement à en être délestée. Elle ne savait que trop bien le mal qu'il engrangeait. Mais la nature de Freyr était plus optimiste, plus raisonnable que la sienne. Freyr ne romprait pas, il plierait à peine, et endurerait l'effort de la résistance et, au bout du compte, supplanterait le mal. Ainsi en avait-il été avec les tempêtes et les intempéries qui malmenaient ses cultures. Freyr était doué de patience, là où l'emportement ne suffisait pas.
— Je t'en prie, ne me laisse pas seule ici.
— Je m'en irai avec toi, quand tu seras prête. Pas avant. Nous sommes liés, ma sœur. Et rien ne saurait rompre ce lien. Il est ce qui me maintient en vie.
Au loin, retentit un coup de tonnerre, qu'aucune pluie n'avait annoncé.
Freyr serra sa sœur contre lui. La servante se blottit dans un fauteuil, genoux pliés contre la poitrine. Le coup frappa à nouveau. Ce n'est pas sur la terre qu'il s'abat. Skadi se leva, main sur le pommeau d'une dague cachée dans la doublure de sa robe ; dos hérissés et queues gonflées, Fallegt et Elska présentaient une posture hostile.
— Restez-là tous les trois. Je vais aller voir.
— Déesse, l'implora la servante. Qu'est-ce que c'est ?
— Je l'ignore. Ne bougez pas d'ici.
— Es-tu certaine que ce pays soit désert ?
— Comment pourrais-je le savoir Freya ! gronda Skadi. Il est immense ! Que sais-je des cavernes, des tunnels, des villages qui se trouvent de l'autre côté ? Sans compter ce labyrinthe que tu t’entêtes à nommer Jardin !
— Qui cela peut-il être ?
— Tu n'as qu'à y aller si tu es si impatiente de le savoir !
— Puisque tu me le proposes avec tant de diligence, c'est ce que je vais faire.
Drapée dans son orgueil, Freya quitta le salon en arborant un haut port de tête, plein de dédain, calqué sur celui de ses félins.
Implorée par un Freyr inquiet, Skadi lui emboîta le pas, arme au poing, et récupéra au gré des couloirs ses lames dissimulées ici et là, tantôt dans un interstice entre deux pierres, tantôt sous un tapis, dans la main d’une statue, incrustée dans le relief d’une boiserie. En haut de l'escalier qui descendait vers l'entrée principale du palais, il ne lui resta plus qu'à lacer sa cuirasse.
La main sur la poignée, Freya daigna l’attendre avant d’ouvrir la porte à la volée. Ceux qui se trouvaient de l'autre côté n'apaisèrent en rien sa profonde irritation.
— Toi, lança-t-elle avec mépris. Que fais-tu ici ? Comment es-tu arrivé ? Peu m'importe en vérité, je ne veux rien entendre de ce que tu auras à me dire. Va-t'en !
Skadi écarta un peu plus la porte. En découvrant Loki sur le seuil, l'agacement de Freya prit tout son sens. Les deux se détestaient d'un commun accord, et cette unique entente galvanisait sans commune mesure leurs rivalités.
Si tous les Vanes et tous les ases étaient un jour passés par la couche de Freya, il y en avait à peu près autant qui avaient fait escale dans celle de Loki.
Freya accusait Loki d’une nature trop changeante, trop incertaine pour faire de lui un amant digne de ce nom. Trop dangereux. Et il a un tel manque de manière et d'élégance ! Cette nature contribuait à la déloyauté de sa concurrence, selon les dires de la déesse.
Loki, quant à lui, arguait qu’il n’y avait aucun intérêt à expérimenter une chose si universelle que la couche de Freya. Quel charme y avait-il à respirer l’air ? Il accusait un mécanisme curieux et irrégulier d’attirer les manants dans les appartements de Freya et que, par conséquence, on ne pouvait décemment parler de charme. On ne pouvait comparer l’incomparable.
Ce que Skadi en retenait de leurs longues chamailleries, c’est que les deux parts tenaient trop à leur dignité (leur vanité) pour reconnaître les qualités de l’autre. Ainsi s’étaient-ils entendus sur une haine complète et, au gré de leurs respectives fantaisies, ponctuée de mesquineries. C'était, toujours selon elle, le commun accord le plus grotesque et le plus tordu de toute la création bien qu'elle en saisît la base, si l'on voulait. Certes il se taillait aux excès des deux êtres les plus excessifs d’Yggdrasil, mais on ne pouvait réfuter qu’il maintenait le statut quo. Et avait limité les querelles. Dans un contexte martial, on aurait presque pu considérer là un respect pour l'adversaire, ce dont Freya se défendait à grands cris, naturellement. La vérité, c'est qu'il s'agissait avant tout d'un forfait non reconnu par deux adversaires qui appréhendaient trop la défaite pour mener bataille.
— Qui sont tes compagnons ?
— Skadi, ma toute belle, tu es resplendissante ce soir. Aussi tranchante qu'une lame et aussi efficace qu'une décapitation ! Me laisseras-tu un jour toucher ces griffes d'ivoire ?
— Parle Loki. Parle vite.
— N’étais-tu pas parti chercher les Jardins de Torunn ? interrogea Freya.
— Accorderiez-vous l'hospitalité à trois humbles voyageurs épuisés ? Rassasiez-les et ils vous raconteront tout.
Le rire de Freya côtoya l'hystérie.
— Mais que crois-tu ? Ma demeure n'est pas un refuge pour chien errant, Loki.
— A voir ton pelage miteux, j'aurais pensé le contraire.
Deux choses se passèrent simultanément : Skadi élança son poing vers l'estomac de Loki et la compagne de ce dernier déploya tout un essaim écarlate en rempart.
Appuyée contre l'encadrement de la porte, une main posée sur la hanche, Freya soupira de satisfaction. Elle applaudit mollement tout en dardant ses yeux bleus sur la jeune étrangère, dont le bouclier bourdonnant s'évanouit, aussi promptement qu'il était apparu. Dans l'ombre de Loki, elle se ratatina, tout intimidée qu’elle était, cherchant désespérément une poche, un pli, un pan de tissu où dissimuler ses mains, portant en leur engourdissement la preuve de leur crime.
— Je vous demande pardon, je suis désolée, je ne voulais pas...
— N'ayez pas toutes ces politesses pour Skadi, lança Loki. Elle n'est pas aussi sauvage qu'elle n'en a l'air.
— Qu'est-ce qu'elle fait avec toi ? grogna la panthère.
— Sa jeune compagne est une sorcière, dit tranquillement Freya. Viens, approche. Laisse-moi te regarder. Vanaheim est l'amie des sorcières et nous n'avons pas été présentées. Cela aurait marqué mon souvenir. Je suis Freya, se présenta pompeusement la déesse. Fille de l'Amour et de la Beauté.
A cette prétention, nul ne trouva à contredire. Car bien que la jeunesse de la Vane s’en était allée, l'âge poursuivait son œuvre avec fidélité. Chaque jour façonnait les traits de son visage et les courbes de son corps avec plus de grâce que le précédent et n’en oubliait pas pour autant l'affûtage de son esprit. La splendeur de la déesse résidait dans le rebond de ses boucles, dans la netteté de ses lèvres pâles mais aussi dans la tournure de ses mots, dans l'attention qu'elle portait à toute chose. La sorcière fit un pas, Loki la retint par l'épaule, d'une main ferme.
— Quel est ton nom ? D'où viens-tu mon enfant ?
La belle déesse la fixait, et son regard était celui d'une prédatrice qui ne verrait pas d'objection à arracher les secrets de ses proies à leurs entrailles.
— Sygn, répondit-elle, mal assurée. Je viens des forêts qui bordent la cité de Heimdall.
— Cet imbécile !
— Skadi a raison mais nous ne parlons pas de lui, nuança Freya. Comment t'es-tu retrouvée à faire cause commune avec lui ?
— Quelle question ridicule ! s'exclama Loki en balayant la chose d'un revers. On me joint par choix et par admiration bien évidemment !
— Par choix ! Que faut-il entendre ! Mieux vaut être sourd que de t'écouter, pauvre fou !
— J'ignorai qu'il y avait des sorcières dans cette forêt. Hormis Torunn, précisa Skadi dont les soupçons craquelaient le front. Se pourrait-il qu'elle ait vécu si longtemps en ignorant la présence d'une de ses sœurs ?
— Ce n'est pas sa sœur.
— Sais-tu te taire Loki ? Il n'est pas question de toi ! Tu pourras te manifester lorsque nous évoquerons les rats que Skadi extirpe des trous !
— Je suis sa fille, avoua Sygn du bout des lèvres.
— Une fille ? Torunn ne fait que parler de son fils !
— Torunn n'est pas une idiote et elle garde ses meilleurs atouts dans sa manche, devina Skadi. Et lui ? Finira-t-il par parler ou lui a-t-on coupé la langue ? interrogea-t-elle en désignant le troisième complice d’un signe de tête.
— Et bien, chère Skadi, roucoula Loki. N'as-tu pas compris ? Nous venons de la cité de ce cher Heimdall.
La bouche de la panthère s’arrondit, dessinant un Ô de surprise.
— Qu'y a-t-il ?
— Freya, ne comprends-tu pas ? C'est l'enfant de Lopten. Regarde-le.
— Qu'est-ce qui te prend de le ramener ici, Loki ! s’horrifia Freya. Veux-tu jeter sur nous la malédiction ?
— La malédiction, qui la jettera selon toi ? Le Vieux est mort !
— Mais pas Heimdall, espèce d'imbécile !
— Heimdall est trop occupé à ramasser les miettes de sa forteresse.
— Et qu'imagines-tu ? Que nous allons accorder à son prisonnier une chambre en attendant que s'abattent sur nous tous les maux !
— Freya, c'est à ton frère d'en décider car c'est à lui que Lopten avait accordé la paternité de son enfant. Freyr l'avait acceptée. Il t'attendrait bien plus grands malheurs si une telle promesse venait à être rompue.
— A ce sujet, qu'en est-il de Lopten ?
— Ma mère s'est sacrifiée pour me laisser sortir.
— Il parle, constata Skadi, dédaigneuse.
— Tout ceci est très malheureux mais je ne vous laisserai pas franchir le seuil de cette porte !
— Alors je ne t'offrirai pas le présent que j'avais prévu de te donner.
L'aversion de Freya s'affaissa. L'hameçon était grossier, mais le fait est qu'il appâta la déesse, dont la posture changea subtilement. Les bras croisés sous la poitrine, son air s'adoucit, et pareille à une chatte, elle succomba à sa curiosité.
— Avec quoi nous viens-tu, cher Loki ?
— Pour répondre à ton interrogation, j’ai trouvé les Jardins de Torunn. Et nous avons cueilli ceci, dit-il en plongeant la main dans la besace de sa compagne de voyage.
— Alors Torunn disait vrai, réalisa Skadi.
— Elle dit vrai et je suis étonné qu'elle ne soit pas avec vous, ici, nota Loki. Vanaheim est autant son foyer que le vôtre.
— Torunn tient davantage à sa vengeance, expliqua Freya qui s’efforçait de contenir son désir de poser les mains sur le fruit d’or. Après l'accueil que lui a fait Thor, elle a disparu dans la Forêt de Fer. C'est du moins la rumeur que nous avons laissé courir. Ton amante lui a offert un refuge. Tanagra. Loki t'a-t-il parlé de Tanagra, chère Sygn ? C'est une elfe et une sorcière admirable, séduisante et d’une indéniable intelligence.
— Cesse ton babillage Freya. Prends ce que l’on te donne et laisse-nous entrer.
Obsédée par le fruit d’or, la belle déesse accepta l’offre qui lui était faite. Non départie de sa roguerie, elle consentit à ouvrir un peu plus la porte.