Jardin des littératures de l'imaginaire
Depuis le départ de Lokten, le chagrin de Freya tombait du ciel. Pour ne pas faner ses joues, ses larmes d’or ruisselaient sur les plaines et attendrissaient les lits désertés des rivières. Lavée de tout le sang dont elle était souillée, la terre élevait des arches de lumière au-dessus des friches et des vallées.
Du haut de son trône, la reine déchue de Vanaheim découvrait ce visage, cette image qu’elle avait refusé d’affronter plus tôt. La pluie diluait le voile de ses dernières illusions ; dessous, apparurent les ruines d’un peuple et la sauvagerie d’un royaume longtemps livré à la solitude. Privée des enchantements vanes, la nature avait affûté crocs et griffes. Les biches ne tondaient plus son pelage hirsute, les renards et les ours ne rongeaient plus ses peaux mortes. Ses côtes saillaient de son corps affamé.
Aussi douloureuse fut-elle, chaque larme versée allégeait le fardeau de Freya. Soumise à la nécessité, la Belle s’extrayait de sa mue de reine, et en semait les fragments dans les galeries de son palais. A Fallegt et Elska, elle narrait toutes ces histoires outrancières dont ils avaient déjà été témoins ; mais les deux princes, d’une fidélité et d’une affection sans bornes pour leur maîtresse, continuaient de trottiner derrière elle, en consolant ses plus tristes paroles par de sincères ronronnements.
Dans son errance, il prit à Freya l’ambition de se remémorer une histoire par pièce. Il y avait eu tant de festivités que le défi aurait dû être relevé sans difficulté ; la pauvre échoua rapidement. Il flottait une image floue dans son esprit, une image que l’épuisement et la migraine étendaient sur toute ses pensées. Les détails s’effaçaient, les traits des courtisans les plus dévoués s’évaporaient à mesure qu’elle les dessinait dans la poussière. Dans les appartements blottis dans les branches et les feuillages, leur parfum avait disparu. Dans le skali, les mélodies lui échappaient. Il n’y avait plus rien nulle part et bientôt, ne resterait plus qu’une impression, puis que le souvenir d’une impression. L’inquiétude grandit en Freya. Qui se souviendrait si elle n’en était plus capable ?
Toute une vie lui glissait entre les doigts et quand la dernière fibre lui échappa, elle se sentie légère. Nue. Vide. Sans attache, une feuille que le plus faible courant d’air pouvait emporter. Egarée dans sa propre maison, ce n’est plus la recherche du souvenir qui guida ses pas, mais la trajectoire d’une fissure comblée d’or. D’où venait-elle ? Où avait-elle débuté ? Comment se faisait-il qu’elle ne la remarquait que maintenant ? La fine rigole serpentait entre les dalles jusqu’à la porte d’une vaste salle de bain. Depuis son retour au palais, Freya n’avait pas osé la pousser, car dans ses cauchemars, elle découvrait le grand bassin débordant de sang et de cadavres.
Animée d’un sentiment curieux, une prémonition irréelle, elle s’affranchit de sa peur et pénétra dans cette pièce, qu’elle n’avait que connu, inondée de vapeurs, de silhouettes évanescentes, de gloussements lubriques et de caresses effrontées sur des courbes demandeuses de tendresses. Une pièce où toute identité était proscrite, et où seul régnait le désir.
La fraîcheur avait fait retomber la brume. La netteté des contours et l’éclat jaillissant du bain laissèrent Freya interdite. Un son. Un son, dans ce monde qu’elle croyait mort. Un son continu.
Le filet de pluie qui courait depuis le toit de sa demeure, qui rampait le long de ses murs et qu’une fissure avait dévié, se jetait dans le bassin. La première rivière et la première mer d’un monde éteint. Une larme après l’autre, le bassin s’était rempli. Comme si Vanaheim avait fait couler ce bain pour apaiser les maux de sa souveraine, comme si ce bain n’attendait qu’elle. Freya s’agenouilla et effleura la surface. Ce n’était pas l’œuvre de son imagination, largement décuplée par les pétales de pavot dont elle bourrait ses infusions. Truffes levées et frémissantes, Elska et Fallegt reniflaient une odeur qu’elle ne percevait pas.
Lasse de son errance, la déesse vane ôta sa robe et descendit les marches du bassin. Tiède. A l’exacte température de sa peau, estompant les limites de sa propre enveloppe charnelle. Baignée jusqu’à hauteur du nombril, une multitude d’images remontèrent à la surface de son esprit. Vidée de toute sa substance, Freya se fit l’hôtesse de cette mystérieuse essence. Elle accueillit les voix, les parfums, les caresses et les beautés d’une existence qu’elle savait sienne bien que passée et inatteignable. Tout ce chagrin dont elle s’était alourdie, toutes ces choses qui pourrissaient en elle, s’épanouissaient, maintenant qu’elle s’en était libérée. Et Freya flottait parmi elles. Le blond de sa chevelure se confondait dans l’eau. L’or de ce bain, l’or qui recouvrait les terres, comme le dernier présent, le dernier héritage d’une reine. Comme une fenêtre sur celle qui ne pouvait plus être mais qui avait été. Le souvenir d’une allégresse qui resterait à jamais là. La déesse s’y étendit, goûtant à la plénitude d’une douleur devenue remède.
L’arrivée tonitruante de Loki ne parvint pas à la contrarier. Freya émergeait de ses doux songes, ses longs cils papillonnèrent sur ses prunelles taillées dans le saphir.
— Eh bien ? T’es-tu enfin décidé à me remercier pour mon hospitalité ?
— Remercie-t-on l’araignée pour avoir tissé une toile collante ?
Un tendre soupir s’évapora des lèvres de la Belle tandis que sous la courbe de l’eau s’étiraient ses longues jambes galbées.
— Si ce n’est pour m’accorder la moindre cordialité, daigneras-tu au moins me donner la raison de ta venue ?
— Je sais que tu m’as maudit.
— Maudit ? N’envisages-tu pas que je puisse avoir autre chose à faire que te maudire ?
— Ne me mens pas, Sirène !
Les oreilles de Fallegt et Elska se plaquèrent contre leur crâne et depuis l’autre côté du bain, ils pestèrent entre leurs petits crocs pointus.
— Mes Princes n’apprécient guère que le ton soit haussé sur leur maîtresse, répondit Freya sans avoir besoin de les regarder. Je t’invite à te montrer clair et concis, ou à quitter cette pièce si tu t’en sens incapable. Quelle qu’elle soit, j’adorerai être l’origine de ta tourmente, Démon, mais hélas, ça n’est pas le cas.
— C’est une farce… un tour que tu as imaginé et dont tu dois me défaire !
— Et de quel tour s’agit-il, Loki ? Je ne suis pas dans ta tête et je bénis chaque jour Yggdrasil de m’en garder.
— Elle est toujours… C’est comme si j’avais une pierre, là, gémit-il en plaquant la main sur son torse. Tout m’y ramène et… Je n’y arrive plus. A séparer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. C’est une torture que j’ai déjà connue mais jamais en de telles proportions.
Sans nommer l’objet de son mal, Loki en lista les nombreux symptômes. Son obsession, la manière dont elle lui revenait à l’esprit au travers des choses les plus anodines ou dans ses cauchemars les plus obscurs, l’impatience qu’il éprouvait en son absence, l’excitation envahissante quand il lui cédait ; il parla d’une pierre qui palpitait douloureusement entre ses côtes ou roulait au fond de son estomac, qui écrasait tout et créait un vide que rien ne comblait. Et le doute qu’elle semait. La violence avec laquelle il devait la repousser ; car cette pierre prenait le dessus sur sa raison. Elle jetait l’ombre du péril sur sa nature.
Freya se redressa en considérant le sérieux qui avait poussé Loki jusqu’à elle. A son sens, son seul refus de la nommer épelait son nom. Il n’était guère étonnant de la trouver à la source de toutes les angoisses de Loki. Après tout, elle avait, en son temps, terrorisé bien des dieux. Odin lui-même l’avait crainte, et nul n’ignorait que c’était pour lui échapper que Loki avait rampé sous les grilles de la Cité dorée.
— Crois-tu qu’elle soit sur le point de… Qu’Angrboda pourrait revenir de cette façon ? A travers toi ?
— Angrboda ? Sursauta Loki. Pourquoi parles-tu d’elle ?
— Eh bien je croyais que… Et toi, de qui parlais-tu ?
Le silence de l’un suffit à l’autre pour comprendre. Après s’être dissipées dans le souvenir de l’Enchanteresse, les couleurs réapparurent sur les joues de Freya. Les bras croisés sur le rebord du bassin, elle se mit à glousser, plongeant ses chats dans la plus évidente perplexité. Son rire ne fut pas longtemps contenu derrière ses dents blanches et il emplit la salle de sa mélodie.
— Pourquoi ris-tu ? Ne te moque pas de moi !
— Ô Loki, pauvre Loki, un démon si intelligent, si perspicace, si habile et tu ne vois pas ce qui se trouve devant toi ? Je t’en prie, un enfant le comprendrait. Le troll le plus idiot saurait t’expliquer ce qu’il t’arrive.
— Quoi ?
— Tu l’aimes, susurra-t-elle, trop consciente du choc que ses mots provoqueraient.
— Tu mens, répliqua Loki. C’est toi, c’est cette terre maudite qui m’a ensorcelé ! Tu dois… Je me mettrais à genoux devant toi si c’est ce que tu veux mais je veux que tu m’en libères !
— C’est un spectacle dont je me délecterai éternellement, je te l’assure, mais je ne serais pas si cruelle avec toi. Car enfin, il semblerait que tu possèdes un cœur. C’est ce qui te fait mal. Un cœur qui n’a jamais fonctionné, c’est un muscle atrophié à qui on demande de s’élancer à plein régime.
— Dis-moi comment arrêter cela.
— Tu ne peux y remédier et je ne le peux pas davantage. Tu n’en seras jamais maître, pauvre Loki. Pas même avec l’obstination la plus acharnée. Un chat cruel, fit-elle en avisant Elska qui gonfla fièrement le poitrail. Voilà ce qu’est l’amour. Et toi, tu n’es qu’une petite souris vouée à être torturée jusqu’à ne plus donner satisfaction.
— Et si je m’arrachais cette chose de la poitrine ?
— La douleur serait terrible, assurément.
— Ne sous-estime pas le mal que je suis capable de supporter, Freya. J’en ai enduré bien plus que vous tous réunis.
— Oh je t’en crois parfaitement capable. Mais avant de faire quoique ce soit, sache qu’une telle douleur te fera oublier tout le reste. T’arracher le cœur ne fera pas de place à ta raison. Au contraire. Tu la perdrais définitivement car le cœur n’est rien d’autre qu’une bonde, oui, une bonde scellant un gouffre sans fond. Tu redeviendrais aussi dément et inconscient de toi-même que ceux de ton espèce.
— Tu mens.
— Tu m’accuses pour la seconde fois, remarqua-t-elle comme s’il s’agissait là d’une étonnante coïncidence. Mentir n’est pas ma spécialité, c’est la tienne. Et, sincèrement, Loki, après toutes les humiliations que tu m’as fait subir, après tout le mal dont tu m’as accablé, dit-elle en posant la joue sur ses mains croisées, sache que si je tenais ma revanche, je ne me cacherai pas derrière cette petite chose cabossée qui te sert de compagne.
Le désespoir de Loki n’en fut que plus grand. Il chercha une réponse, une solution, un indice dans la voûte lambrissée, mais il ne s’en sentit que plus prisonnier. Il étouffait. Il n’y voyait rien. Pourquoi cette chose si intangible bousculait-elle tous ses plans ? Peu de temps plus tôt, Freya se serait impatientée d’une telle confusion, mais quand Loki se laissa choir, la tête entre les mains, se morfondant comme il avait rarement été donné à Freya de voir quelqu'un se morfondre, elle le prit en pitié. Qu'il était déconcertant de le voir si désorienté par chose si simple, si primitive, si naturelle que l'amour. Certains animaux le comprenaient et l'acceptaient. Pourquoi pas lui ?
— Tu finiras par t’habituer. Le temps allégera cette pierre, Démon. Je peux t’assurer qu’elle ne creuse aucun vide en toi. Elle libère seulement de la place pour quelque chose qui n’en avait pas jusqu’à présent, dit-elle doucement en lui prenant le poignet et en le ramenant entre ses clavicules. Tu n’es pas maudit, bien au contraire. C’est une bénédiction et mon opinion est que tu ne la mérites pas. C’est là l’ironie de l’amour. Il ne se mérite pas. Il se pose sans prévenir et parfois même sans raison.
Les palpitations agitées se propagèrent dans ses doigts, et bientôt, elles formèrent une boucle traversant son corps tout entier. Loki fut gagné par la certitude que privé de cette onde, il périrait. Comme si tout ce qu’il avait connu avant appartenait à un autre, comme si rien n’avait existé jusqu’à ce jour. La pulsation n’en fut que plus terrible. Plus insupportable. Son angoisse plus forte. Les portes de la liberté s’ouvraient sur une autre captivité ! Car par sa faute, il hésitait. Il ne parvenait plus à désirer ce qu’il avait tant attendu.
Dans ces eaux, seulement vêtue d’or, Freya avait toute la semblance d’une sirène enivrée par les offrandes de marins devenus fous. Et malgré cela, elle ne lui mentait pas. Loki aurait préféré. Il aurait préféré être l’un de ces fous et ne plus connaître une telle agitation.
— Alors, c’est la vérité.
— La vérité, dans tout ce qu'elle a de plus effroyable et d'injuste, pauvre Loki. L'amour a frappé à ta porte, renchérit-elle en lui caressant la joue, et voilà qu'il amène avec lui tout le drame et la désolation !
— Veux-tu baisser d'un ton !
— Il n’y a rien de mal à ça.
— Tu ne comprends rien !
— Et qu’y a-t-il à comprendre ? Qu'attends-tu de moi, Loki ? Tu me fais penser à ces sots admirateurs qui préfèrent m'épier plutôt que m'approcher. Ma révélation ne t'a pas plu ? Ton déplaisir ne suffira pas à la discréditer, j'en suis navrée.
— Il n'est pas question de cela, Freya.
— Alors il est bien question de quelque chose, mais de quoi ? Tu es nerveux, Loki. Les plis scient ton front, dit-elle en le suivant du regard, alors qu’il se leva et commença à longer le bassin dans un sens puis dans l’autre. Tu crains de croiser un regard, je vois comme tu fuis à cette simple idée. La vérité, puisqu’elle t’importe aujourd’hui, c’est que tu as toujours eu un faible pour les sorcières, mais tu déplores que l'une d'elles soit ta faiblesse. Qu’elle soit cette grande faiblesse qui aura raison de toi. Cependant, bien que je sois étrangère à cette histoire, c’est auprès de moi que tu te lamentes !
Chaque pas qu’il faisait alimentait sa colère. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce qu’il avait passé tant de temps à établir et à attendre paraissait si fade tout à coup ? Pourquoi méprisait-il ce que cette force maudite lui faisait désirer ? Pourquoi sentait-il le poids de la culpabilité sur sa conscience ? Car la passion l’avait déjà consumé, en plus d’une occasion. Les charmes de toutes sortes de créatures l’avaient enivré, et il n’en retenait que le doux souvenir d’une nuit débauchée. Pas le manque. Pourquoi la possibilité du manque comptait-elle tant ? Comment cette seule possibilité pouvait-elle tant remettre en cause ? Le bousculer de la sorte ? Il y avait peut-être un moyen. Oui, un moyen. Si la malédiction ne pouvait être levée, alors pouvaient-elle être contournée. Ce n’était qu’un obstacle. A renfort de grandes inspirations, Loki s’efforça d’ordonner ses pensées. De les comprendre, de les simplifier. Et il comprit. Il comprit que la peur du manque, que la culpabilité, que tout ce qu’il tourmentait ne formait qu’une seule et même ombre, projetée par une cause minuscule. Une cause résoluble.
— La protection d’Odin n’a pas pris fin que pour ses enfants, dit-il enfin.
— Et tu as des dettes envers l'univers tout entier, se rappela Freya. C’est pour leur échapper que tu as toujours fui.
Et Loki ne sut démentir. Il fuyait, il n’aspirait qu’à cela. Il avait fui ses terres natales et son souverain. Puis il avait fui l’Enchanteresse, la mère de ses enfants. Aujourd’hui, il fuyait le souvenir de son frère d’adoption, Odin. Où irait-il cette fois ? Qui le défendrait désormais ? Qui serait le prochain à acheter ses services à un coût si élevé ? Et si lui-même ne pouvait assurer sa propre défense, comment prétendre à celle d’une autre ?
— Enfin je vous trouve !
Eir venait de faire irruption. Son sourire s’effaça à la seconde où il rencontra les regards acérés de Loki et Freya.
— Cette demeure est-elle si étroite qu'il nous faille tous nous retrouver agglutinés ici ? pesta cette dernière. Que nous veux-tu ?
— Je voulais seulement vous prévenir, Déesse, répondit la servante en esquissant une révérence maladroite.
— De quoi ?
— Du… du dîner. Il est prêt.
— Bien. Nous arrivons. Va-t’en maintenant.
Eir quitta la salle avant de n’avoir à subir une autre marque d’impatience de sa maîtresse. Loki se trouva lui-même assez intimidé d’avoir à lui faire face. La reine de Vanaheim n’avait rien perdu de son autorité. Quand elle gravit les marches du bassin, et que l’or dégoulina de sa nudité, il crut, l’espace d’un battement de cœur, faire face à la terrible idole hantant ses rêves. Ses gestes avaient la même lascivité, tandis qu’elle regroupa ses cheveux d’un seul côté de son cou et s’enveloppa de sa robe de laine.
— Avant de les rejoindre, je dois te parler d’une chose, Freya. Il faut que tu m’écoutes, il faut que… C’est à la Völva, que je m’adresse.