Jardin des littératures de l'imaginaire
— Mon frère, prendras-tu du vin ?
— S'il te plaît, oui.
— Alors il te faudra arracher la bouteille aux pattes de cette malpropre !
Skadi grogna en abattant la bouteille sur le guéridon.
— Là, tu es contente ?
— Merci, signa Freyr en se servant à boire.
Mâchoire crispée, il n’adressa pas tant d’égard à sa sœur qu’à la Panthère. Depuis le début du repas, tous deux prenaient un soin extraordinaire à s’éviter. Leur tension n’avait pas échappé à Freya. Elle l’avait d’ailleurs plutôt surprise.
— L’un de vous daignera-t-il expliquer l'objet de votre querelle ? s’agaça-t-elle.
— Je préfère encore brûler vive que de continuer à parler à cette bourrique !
— Pareil, rétorqua Freyr avec emphase.
— Et vous, de quoi parliez-vous ? Toi et Loki.
— Eir nous a dit qu’elle vous avait trouvé tous les deux en bas.
— Et que tu étais bien peu vêtue, souligna Skadi.
La servante se ratatina sur les genoux de Freyr. Détournant la tête, elle se blottit un peu plus dans le bras qu’il avait passé autour de sa taille ; unique rempart entre elle et la fureur tout annoncée de Freya.
— Si toi aussi tu prenais des bains, tu saurais qu’il faut se déshabiller, pesta Freya. Et à quoi vous attendez-vous ? De quoi pourrais-je bien parler avec lui ? A votre avis ? De rien d’intéressant ! Ses conversations me donnent la migraine plus qu’elles me distraient. A ce sujet, j’ai besoin de breuvage bien plus fort pour oublier ses babillages.
Et puisque personne ne proposa de la servir, et que Skadi avait très certainement porté toutes les bouteilles à ses lèvres, Freya eut à se servir seule. Dans un petit buffet lourdement ouvragé, aux portes ornées de gravures et soutenu par de gracieuses caryatides, elle prit des coupes et une bouteille de la taille d’un porcelet, enveloppée dans un écrin de fourrure.
— Quelle horreur ! grimaça Skadi.
— Un présent des Seigneurs de Nidavellir.
— De Svartalfheim, corrigea Freyr.
— Oh oui, bien sûr, de Svartalfheim, se corrigea Freya en minaudant. Te souviens-tu d'eux, mon frère ? Ils étaient si séduisants dans leurs cuirasses luisantes… Il y en avait un…
— Celui avec le tatouage qui bouge.
— Tu t’en souviens toi aussi !
— Comment l’oublier ?
— Il avait une telle poigne et sa voix…Ô Freyr, tu te rappelles ? C’était un véritable brame quand il …
— Et une vigueur ! Il ne s’arrêtait jamais !
— S’il n’avait pas été un prince, je l’aurais enchaîné dans une hutte dont j’aurais gardé l’existence secrète. Je l’aurais gardé pour moi, à mon unique disposition. Il adorait être attaché, se justifia Freya. Je crois qu’il ne m’aurait jamais lassée.
— Tu n’aurais pas partagé avec ton pauvre frère ?
— Par pitié ! pesta Skadi. Si vous comptez finir cette histoire, je veux pouvoir finir cette piquette ! Il me faudra au moins ça.
— Ce que tu es prude, ma pauvre.
— Ne veux-tu donc pas nous dire de quoi vous parliez ? Toi qui nous accusais de complot ! D’ailleurs, on ne t’entend pas Loki. Toi qui n’arrives jamais à la fermer d’habitude…
— Oh non, ne le relance pas, supplia Freya. Si tu veux tout savoir, je cherchais à lui faire cracher le morceau mais cet imbécile ne faisait que détourner mes questions au point de me rendre folle ! Je n’ai rien pu en tirer.
— Comptes-tu tourner autour du pot encore longtemps ? grinça la Panthère.
— Ce diable refusait de me dire quand il compte repartir !
— Plaît-il ? sursauta le principal intéressé.
— Ne fais pas mine de ne pas comprendre, Loki ! C'est de cela que nous parlions ! Quand repars-tu ? Tu es venu ici en qualité de guide pour un voyageur qui s'en est allé. Rien ne te retient. Alors je te répète ma question : quand pars-tu ?
— Ô Freya et moi qui étais sur le point d’oublier que ton hospitalité est aussi légendaire que ta beauté.
— Tu n'es qu'un parasite dans ma maison !
— N'aie crainte, chère déesse, nous n’allons plus tarder, fit-il tout mielleux. Notre escale ne se justifiait que par le rejeton de Lopten, ainsi que tu l’as si pertinemment souligné. N’est-ce pas ce que je te disais plus tôt ce matin, Freyr ? Et pour ceux que cela pourrait concerner, nous acceptons les voyageurs à bord.
— C’est une merveilleuse nouvelle pour tes tiques et tes puces, crachota Freya entre ses dents.
— Et toi, comment comptes-tu partir ?
Freya l’aurait tué. Elle le sauvait, et voilà qu'il la mettait dans l'embarras !
— Qui te dit que je vais partir ?
A la vitesse à laquelle Freyr plongea le nez dans son vin, Freya eut sa réponse.
— Que lui as-tu dis ? Tu n’es qu’un traître !
— Ma sœur bien-aimée, c’est notre seule chance.
— Lui as-tu dis que nous étions aux abois aussi ?
— Il n’en a pas eu besoin, fit remarquer Skadi. Un aveugle le verrait.
— Vous êtes tous contre moi ! Vous l’avez toujours été ! Dans ce cas, partez, suivez ce sale rat ! Mais ne prétendez plus revenir ici !
— Tu ne tiendras pas seule ici, ma belle.
— Je partirai quand bon me semblera !
— Et par quel moyen comptes-tu quitter ce continent ? demanda Loki, toutes dents dehors. Vanaheim est une île, une grande île je te l’accorde mais le fait est qu’elle est entourée d’eau. Or, lorsque que nous sommes arrivés, je n'ai vu aucun bateau, aucun vaisseau, aucune barque, aucun canot, pas même un radeau de fortune. Prévois-tu de séduire un banc de dauphins et voyager, accrochée à leurs nageoires ?
— Ne sois pas stupide ! s’écria-t-elle, impérieuse. Il n’y a pas qu’une plage, y as-tu pensé ? Je partirai comme je suis venue.
— En brisant notre embarcation contre les roches tu veux dire ? lança Skadi.
— C’est ce qui est arrivé ? exulta Loki.
— C’est faux ! Skadi, tais-toi veux-tu !
— Le gardien ne l’a pas reconnue.
— Freyr !
— Je ne comprends pas, continua Loki, le front plissé. Quand j’ai pris ton apparence, Freyr, ça a fonctionné. Pourquoi pas ta sœur ?
— Parce qu’elle a vieilli, voilà pourquoi. Ce vieux poulpe ne l’a pas reconnue parce qu’elle a vieilli.
Skadi venait de porter le coup de grâce. Freya en était pétrifiée, Freyr consterné et Loki, quant à lui, se mordait férocement l’intérieur des joues pour ne pas rire. Le silence s’installa, glacial, tranchant, et nul n’osa le rompre. Par ailleurs, personne n’osa bouger, regarder ou respirer. Pour s’en extraire, Eir avança le prétexte du ragoût qui devait avoir fini de réchauffer – elle prit bien garde à ne pas rementionner l’interminable attente de la venue de Freya et Loki. Cette curieuse apnée dura tout le temps qu’elle passa à traverser le palais dans un sens puis dans l’autre. A son retour, elle servit tout le monde et retrouva son refuge auprès de Freyr.
— Loki, tu me garderas une place à bord, ordonna Skadi en prenant une première cuillérée.
— Tu vas vraiment te joindre à lui ? demanda Freya au comble du dégoût.
— Et pourquoi pas ? Je veux voir la tête fripée de Frigga, la sienne et celle de tous ces empafés quand Loki leur montrera ses pommes. Et puis, j'ai des choses à régler. Il ne faudra pas longtemps avant que ça dégénère.
— Savoir leur chute imminente devrait suffire à ta réjouissance. Moi je m’en contenterai fort bien.
— Et tu ne voudrais pas plutôt y assister ?
— Quel plaisir y a-t-il à regarder la fin d’une agonie qui n’a que trop duré ?
— Par pitié Freya ! Tous ici, on sait que tu ne veux pas venir simplement par fierté.
— La faim te fait dire n'importe quoi.
— Tu préférerais finir toute seule sur ce continent plutôt que d'accepter une place à bord simplement parce que Loki est aux commandes.
— A ce sujet, ce navire est une propriété de Freyr ! Quand vas-tu te décider à la lui réclamer ? demanda Freya en adressant une expression furieuse à son frère.
— Pas aujourd'hui.
— Tu parles peu et pourtant tu m'irrites au plus haut point !
— Torunn est toujours là-bas. Et elle est une Vane, elle aussi.
— Maudite soit Torunn ! Elle n'avait qu'à nous suivre lorsque nous le lui avions proposé !
— Tu sais bien qu'elle ne pouvait pas.
— Oh ! Elle ne pouvait pas ! On blâme ma fierté mais on excuse la sienne !
— On ne fait que t'excuser depuis des lustres, glissa Skadi, entre deux bouchées. Elle a eu raison de rester mais nous n'aurions pas dû la laisser seule là-bas. Pas avec tous ces chiens.
— Tu dramatises.
— Tu sais pertinemment que non. Tu sais que j'ai raison.
— Elle n'est pas seule là-bas. Pas tout à fait, rappela Loki.
— Et crois-tu qu'ils continueront longtemps à faire mine d’ignorer où trouver ton Elfe ? Nous devrions partir. Le plus tôt sera le mieux.
Loki s’aligna, pour des raisons bien différentes, sur l’opinion de Skadi. Naturellement, une telle entente déplut à Freya, d’autant plus que Freyr tendait à en grossir les rangs. Et dans la mesure où Eir allait dans le sens du vent, personne ne restait du côté de Freya. Il n’était pas très tard, quand le salon se vida. Skadi emporta une bouteille qu’elle termina directement au goulot. Freyr et Eir s’éclipsèrent en direction de leurs appartements. Loki partit de son côté, Freya du sien. Personne ne semblait avoir remarqué l’absence de celle qui manquait à l’appel.