Jardin des littératures de l'imaginaire
Freya avait aimé chaque parcelle de son royaume, de ses contours salés par l’écume à ses vallons peuplés par les fées. De ses valses et ses chants, étaient nées les saisons, comme autant de témoins de ses caprices et de ses fantaisies. Les champs fleuris portaient l’empreinte de ses ébats et les rivières le parfum de sa chair. Dans l’herbe que la pluie dorée faisait ployer, s’étaient mêlés une multitude de vanes dont le souvenir infiltrait la terre.
La guerre avait tout emporté. Lavée de son déni, Freya voyait son monde tel qu’il était devenu. Un parent mourant dont il fallait lâcher la main froide.
Au gré des halles aux voûtes tressées par les saules, des vastes cours ornées de buis sculptés, des salons parsemés de lucioles, des cabinets secrets, des chambres dérobées, des balcons et les étangs autrefois si gais, elle se remémorait sa fastueuse royauté. Et quelle souveraine excessive avait-elle été ! Avec quelles toilettes extravagantes avait-elle foulé les allées bordées de grenadiers ! Elle avait dansé, bu et couché avec autant d'indécence que l'avaient aimée ses sujets. Les nuits de Vanaheim n'avaient jamais suivi la course du soleil, pour cause, les corps repus de tous plaisirs avaient eu coutume d’attendre le zénith de l’astre pour s’atteler à leurs tâches quotidiennes. En ce temps, les mains délicates des vanes enchantaient les arbres et les forêts, elles tissaient des étoffes douces et légères, et ramassaient des pétales dont elles extrayaient les plus vives senteurs.
Tôt ou tard, Vanaheim renaîtrait sous un jour tout aussi beau, tout aussi démesuré. Dans la moiteur de plusieurs printemps, les pépins d’or se changeraient en arbres. La pluie remplirait le lit des rivières. La vie bourgeonnerait, piaillerait, brillerait bientôt mais elle était d’une nature trop farouche, trop pudique pour se laisser prendre sur le fait. Il faudrait détourner le regard le temps qu’opère sa magie.
Le pèlerinage ramena Freya à son point de départ : sur sa mezzanine donnant sur la fontaine asséchée et envahie d’une mousse verdâtre. C’était ici que se présentaient autrefois prétendants ou simples sujets, les bras chargés d’offrandes seulement vouées à flatter sa vanité, délicieux travers de personnalité que tous avaient pris un soin tout particulier à entretenir.
La reine qu’elle était, en découvrant ces présents plus clinquants les uns que les autres, se plaisait à en sertir les branches tombant comme des franges le long des murs de son palais. Sur les doigts de bois devenus crochus, brillaient encore les bagues, pendaient encore les rivières de diamant et les écharpes de soie. Freya cueillit des broches d’argent et des peignes d’ivoire dont elle se coiffa, semblable à une petite fille essayant les affaires d’une mère ou d’une sœur. Elle respira le parfum incrusté dans les fibres en jurant oublier celui de la cendre. L'odeur de Vanaheim n'était pas celle de la désolation, mais celle de l'opulence. Son goût n'était pas celui de la mort, mais celui de la bouteille de nectar jadis offerte par les souverains de Jotunheim – cette fois – lors d'un solstice d'été et qu’elle retrouva dans un compartiment dissimulé dans une mosaïque de coquillages. Bercée par le chant de la pluie et imprégnée de tout ce que son royaume avait connu de plus somptueux, Freya crut ressentir un semblant de paix, à l'idée de partir.
Aux premières heures du matin, elle devina l’onde d’une présence. Pas celle d’Eir mais une autre plus hésitante, plus furtive. Une présence qui avait espéré de pas en croiser une autre et qui se savait déjà démasquée.
— Approche, n’aie crainte de moi.
La compagne – malheureuse compagne – de Loki quitta l’ombre où elle s’était réfugiée en pensant la duper. L’épaule écrasée par une besace lourde d’un trésor maudit, elle avança en claudiquant légèrement.
— Nous ne t’avons pas vu, ces derniers temps. Où te cachais-tu ? Depuis quand n’as-tu rien mangé ?
— Je n’ai pas vraiment faim.
Freya la crut bien volontiers. Ce n’était pas la famine qui creusait le visage de la sorcière, mais bien la fatigue et la peine. La tête enfoncée dans les épaules, son regard frôlait le sol.
— Que venais-tu faire ici ?
La besace glissa silencieusement le long de son bras et se posa aux pieds de Freya. Le fardeau défait, la sorcière n’en fut que plus abattue. Elle rétrécissait dans son grand manteau, cousu d’un emblème grossier sur la poitrine. Ses yeux gris débordaient.
— Je crois… je crois qu’il faut que je parte.
— Sans bagage et sans provision ? Ne crois-tu pas que la mort a assez empoisonné les sols de ce pays ? Reprends ton sac, Fille de Torunn. Où comptais-tu aller, de toutes manières ?
— Je ne sais pas. Nulle part, ça n’a aucune importance. Il faut juste que je parte.
— Et d’où tiens-tu une telle certitude ?
— Je n’ai pas ma place parmi vous.
— Une place, répéta Freya en considérant la chose avec sérieux. Tu n'as guère plus ta place là-bas que je n'en ai, hélas. Personne n'en a réellement.
— Tout le monde a une place. Les Nornes les désignent.
— Quelle place ces trois sottes t’ont-elles attribuée ? Et à ton avis, laquelle m'ont-elles désignée, à moi ?
— Je vous présente mes excuses. Mon but n'était pas de vous fâcher.
— Me fâcher, répéta Freya. Il en faudrait bien plus. Tu ne m'as rien fait, toi. Pas encore.
— Je ne compte pas vous blesser, se défendit mollement la sorcière.
— Pardonne-moi, Fille de Torunn, mais je n'ai pas confiance à toi. J'en blâme ta parenté et tes relations. Si tu n'as pas choisi la première, tu entretiens les autres en pleine conscience. D’ailleurs, tu m’as menti. Comme ton compagnon de voyage, tu m’as menti. Par omission, mais tu m’as menti, toi aussi.
En dénouant son écharpe brodée de perles, Freya révéla le pendentif nacré, posé sur son sein. Il sentait les embruns salés d’une mer déchaînée et renfermait une graine de tempête, une perle de pluie et une miette de labeur. Machinalement, la déesse prit la pierre polie entre ses doigts ; sous sa paupière, elle devina les contours d’une côte grisâtre, fouettée par le sel et mouillée par la brume. Lovée dans sa paume, elle jura sentir une main minuscule et moite. Cette vision, doublée de cette sensation, lui revenait dès qu’elle touchait le bijou, sans qu’elle ne sache la définir plus nettement.
— Tu reconnais ce collier, n’est-ce pas ?
— Loki vous l’a donné. Pourquoi… Pourquoi a-t-il fait cela ?
— Je suis heureuse de voir que tu n’es pas totalement dupe à son sujet. Ce n’est pas un don, à proprement parler. C’est un paiement pour un service que j’ai accepté de lui rendre.
La circonspection se lisait sur les traits de la sorcière. Freya n’eut aucune peine à imaginer Loki, l’encourageant à la plus grande prudence et donc, à garder le silence autant que possible. Au moins, contrairement à son complice, n’était-elle pas susceptible de lui couper la parole.
— Vois-tu, Loki m’a beaucoup parlé de toi et de tes dons. Il m’a parlé du Fleuve, il m’a dit que tu en sculptais les eaux et en détournais le cour. Loki… Loki pense que c’est l’œuvre du Seidr. Qu’il coule dans tes veines comme il coule dans les miennes et dans celles de quelques rares autres créatures, choisies par Yggdrasil. Je dois t’avouer avoir moqué son hypothèse. Non pas qu’elle témoigne la moindre absurdité mais par peur qu’elle se vérifie.
— Ça n’a plus grande importance, car je n’en suis plus capable. Torunn… Ma mère. Elle a plongé ses mains entre mes côtes et depuis, je ne sais plus rêver. Pas toute seule, en tous cas.
— Vieille croyance de sorcière ! pesta Freya. Torunn a toujours eu un inexplicable goût pour les pratiques primitives. Le Seidr n’est pas une mauvaise herbe que l’on éradique simplement en l’arrachant !
— Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
— Il se réveillera. Si Loki a raison, alors le Seidr reviendra à lui. Furieux ou affaibli, nul ne peut le prédire. C’est une magie, un pouvoir qui n’aurait dû appartenir à personne et dont je ne m’explique la présence en toi. Il est trop imprévisible, trop puissant, trop dangereux, trop…
Corrupteur.
Si durant toute une vie, Freya avait permis à tant de plaisirs, de présents et de flatteries grossières de la corrompre, si elle s’était noyée dans la futilité, c’eût été dans l’unique but de taire un appel qu’elle avait eu trop peur d’entendre. Un appel qui avait conduit sa sœur d’âme dans un abyme terrifiant et qui n’allait plus tarder à retentir, à nouveau.
Le souvenir d’Angrboda, avec qui elle avait exploré les secrets d’Yggdrasil, suscita en son cœur un sentiment complexe et innommable. En leur livrant ses plus intimes confidences, par gré ou par ruse, l’Ancien Dieu les avait faites prêtresses. Il avait juré les faire guerrières. Mais sous le joug d’Odin, Freya avait ployé là où l’Enchanteresse avait persisté. En répétant au Vieux les confessions de l’Ancien Dieu, Freya avait failli à ses serments. Trahi la confiance d’une sœur. Blasphémé. Et jamais Angrboda ne le lui avait pardonné.
Par sa faute, Odin avait joui d’un savoir dont il usa pour détruire, pour saccager, pour souiller. Par sa faute, les sorcières avaient brûlé. Par sa faute, Angrboda fut privée de son cœur, de deux de ses enfants et de sa raison. Dès lors, l’Ancien dieu fut convaincu d’abandon par sa plus loyale adepte, laquelle, en représailles et au mépris des préceptes qu’elle avait juré honorer, employa ses dons au service de ses insatiables ambitions vengeresses.
Alors, quand Loki était venu lui demander de protéger Sygn, Freya y avait vu une chance de laver ses péchés. Il était trop tard pour secourir Angrboda, que le Seidr avait consumée, mais il était encore temps pour cette sorcière-là.
— Loki t’a-t-il déjà parlé d’Angrboda ?
— Je sais juste qu’elle vit dans ses cauchemars.
— Elle a disparu, il y a fort longtemps, et d’aucuns pensent qu’elle est morte à l’écart, dans la honte. Pour ma part, je sais qu’elle reviendra. Le jour où cela se produira, elle cherchera à reprendre ce que d’autres lui ont pris. Ses pouvoirs, ses enfants. Et son Cœur. Pour y parvenir, elle ne laissera aucun obstacle se dresser sur son passage. Elle balaiera ce qui l’encombre et anéantira ce qui la contrarie. Ton seul salut sera de ne pas lui paraître rivale. A cette perspective, Loki m’a demandé de te prendre sous mon aile. Il craint… il craint que son affection t’expose à un danger dont il ne peut se défendre lui-même et dont il ne peut, par conséquence, t’écarter. D’une part il craint cela, d’une autre, il craint de te voir connaître le même péril que sa maîtresse de jadis. Je suppose que c’est l’addition de ces deux peurs, qui l’a poussé vers moi.
Les paupières à demi-closes, Freya parcourait les perles de la parure avec une avide piétée. Dans sa supplique, Loki l’avait bouleversée plus qu’elle ne le reconnaîtrait à haute voix. Quel était ce souffle qui avait gonflé sa poitrine ? Depuis combien de temps n’avait-on pas déposé à ses pieds tant d’honneurs, remis entre ses mains tant d’espoirs ? Depuis combien de temps ne s’était-elle pas sentie vénérée ? Implorée ? Si forte ? Devant elle, ne s’était pas tenu un simple courtisan réclamant ses faveurs. Devant elle, un ennemi avait déposé les armes. Un rival avait reconnu sa valeur. Freya aurait pu se laisser gagner par le triomphe s’il ne s’était pas agi de Loki. Car Loki cachait toujours ses intentions véritables. Derrière ses demandes, ses prières, ses insultes, ses flatteries ou même son apparence ; se dissimulait inlassablement un mystère. Une essence hideuse, une revanche, un désir, une peur, et ce jour-là, il y avait eu plus grand. Une ambition. Non, plus grand encore. Plus grand que la fierté qu’il lui avait remise sur un plateau.
Un dilemme.
Loki s’était épris de la sorcière. Aussi sincèrement que la plus ingénue des créatures et la passion l’avait entraîné là où la raison ne l’aurait porté. C’était à cela que Freya avait authentifié sa passion. A sa risibilité, à sa déraison, à son aveuglement, à ses tourments aussi. Depuis quand n’avait-elle pas été la témoin d’une telle pureté ? D’une telle beauté ? Cequi liait Loki à cette sorcière n’était pas né de l’intérêt raisonnable. Aucune lueur de malice n’avait luis dans son regard. Que de la peur de cette chose inconnue qui battait dans son torse chétif.
Mais Loki était depuis longtemps entiché d’une autre. Une autre qu’Angrboda elle-même n’avait pas surpassé, en dépit de ses charmes et de ses sorts. Et pour la première fois sans doute, Loki hésitait.
— Loki m’a demandé de t’enseigner la maîtrise du Seidr, mais c’est une faveur que je ne peux accorder, ni à toi, ni à lui. Il te croit plus forte qu’Odin, plus forte que l’Enchanteresse, mais il n’est pas question d’eux, mais bien de l’Ancien Dieu. Loki est aveuglé mais ne lui en veux pas. La démesure est terriblement commune aux âmes passionnées.
Le Seidr est une maladie qui s’est répandue par ma faute et qu’il m’incombe de contenir. Si l’Enchanteresse revenait de ton vivant et qu’elle s’en prenait à toi, je m’interposerai. Si le Seidr bout un jour dans tes veines, j’en apaiserai la fièvre, et s’il venait à te dévorer, j’abrégerai ta peine. Loki voulait que je t’offre une épée mais je ne peux te proposer qu’un bouclier, si tu l’acceptes. Il a fini par entendre raison. Il craint trop de te voir disparaître ou de gâcher ta nature. C’est également pour remercier mon discernement qu’il m’a offert ce collier. D’ailleurs, bien que j’en identifie la facture, Loki n’a pas voulu me dire le prix qu’il en avait payé.
Le pendentif roula entre ses doigts, obsédés par son toucher soyeux et par la vision évanescente qu’il dessinait dans son esprit.
— Celle qui a créé ce bijou se nomme Solveig, révéla la sorcière d’une voix fêlée. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour la connaître, mais je sais qu’elle vous aime beaucoup. Elle a parlé de vous comme d’une mère et avant que nous quittions Nidavellir, elle m’a fait promettre de vous dire son nom.
Solveig. Le temps venait de se suspendre pour Freya. La pluie qui tombait sur les vallées de Vanaheim se mit à couler sur ses joues, comblant ses fines rides d’or. Serrées sur son pendentif, ses phalanges blanchirent. Le voile de ses paupières se leva sur des sclères rosis de chagrin.
— Solveig… Ô Solveig… Je me souviens de la pauvre enfant.
— Elle n’est plus une enfant mais elle se rappelle vous. Elle vous aime toujours.
— La pauvre a tant souffert à cause de… Loki salit sur tout ce qu’il touche, regretta-t-elle. Tout ce qu’il approche, tout ce qu’il aime et tout ce qu’il hait.
— Ce qui est arrivé à Solveig n’était pas sa faute.
Freya nota la pointe d’autorité dans son affirmation.
— C’est ce qu’il t’a dit ?
— C’est ce que j’ai compris.
Sa réponse irrita Freya tout en redressant la commissure mouillée de ses lèvres.
— Alors c'est pire que je ne l'imaginais, déclara-t-elle, en emprisonnant le pendentif dans son poing. Tu es toute aussi éprise que lui. Ecoute-moi, Fille de Torunn. Je ne saurais t'intimer de rompre tout attachement. L'audace de ta jeunesse se sentirait si outragée, qu'elle te pousserait à te dévouer davantage à lui. Je ne puis qu'encourager ta réflexion et ton bon sens. Loki n'est pas d'une nature qu'il est aisé d'aimer. Entends-moi bien. Je ne nie là aucun de ses atouts. Il n'est pas difficile de s'éprendre de ce démon, mais il est difficile de l'aimer.
— Parce que vous le haïssez tous ?
— Parce que l'amour ne peut exister aux côtés de la trahison et de l'abandon. Or, par ce voyage jusqu'à Asgard, Loki prépare les deux. Je te recommande la prudence dans tes sentiments. Tu ne connais pas encore les peines qu’ils peuvent engendrer.
Sygn préférait mettre l'aigreur de Freya sur le compte de sa haine. Peut-être avait-elle surestimé la finesse de la déesse. Prophétiser la déception n'était guère plus subtil que son évocation de Tanagra, dès leur arrivée.
— Il n'y a rien qu'il puisse trahir, énonça-t-elle, laconique. S'il part, il n'abandonnera rien. S'il ment, il ne trompera personne.
— En ce cas, pourquoi vouloir nous quitter la première ?
— Je n’ai plus rien à faire ici.
— Tu n’as pas encore son talent pour le mensonge.
Freya tourna les talons. Loki n’était pas le chien fou qu’Asgard désignait. Chacun de ses méfaits résultait d’une réflexion et non d’un hasard. Le chaos l’effrayait, alors il l’avait quitté et l’avait rejeté. Il comptait fuir pour ne pas revenir. Pour son propre bien et pour celui d’une autre qui ne pouvait pas encore le comprendre. Freya ne pouvait l’en blâmer. L’existence seule de Loki menaçait cette sorcière. Sa présence attirait l’ombre mais l’ombre naîtrait immanquablement de son absence.
— Il n’est pas trop tard pour te tirer du piège qu’il te tend. Quand tu sauras l’entendre, alors je serai là, pour te tendre la main. C’est ce que je me suis engagée à faire, Fille de Torunn, car en d’autres temps, en d’autres circonstances, tu aurais pu être l’une des nôtres. Quand on m’a faite reine, j’ai juré protéger le peuple vane, dans son entièreté et bien que cette époque soit révolue, mon serment demeure. En attendant l’arrivée de la sagesse et de la raison, je te sommerai de préparer tes affaires et de prendre un vrai repas. Nous n’allons pas tarder à partir et le voyage jusqu’à Asgard est épuisant.